La jeunesse descend dans les rues de France. Elle conteste les inégalités, la crise démocratique et un avenir où la précarité semble tenir lieu d’horizon. Loin des caricatures qui la présentent comme apathique ou incapable de penser, elle fait entendre une parole politique.
Une génération qui refuse de renoncer
Les jeunes d’aujourd’hui seraient-ils tous moins intelligents, moins cultivés que ceux d’hier ? Il est facile de le croire, tant ce discours est devenu ordinaire. On déplore la disparition de l’esprit critique. On observe des milliers de jeunes qui semblent ne plus savoir regarder le monde en face. On finit même par se demander à quoi bon les former, dans une société qui annonce déjà la victoire des machines sur les êtres humains.
Pourtant, commentant les immenses manifestations de ce mois d’octobre à Paris, Le Monde diplomatique relève avec espoir que les jeunes ont élevé la voix. Leurs luttes montrent qu’ils pensent et, surtout, qu’ils attendent encore quelque chose de demain.
Se satisferont-ils de quelques ajustements ? Ou retrouveront-ils le souffle de celles et ceux qui, il y a près de soixante ans, réclamaient tout ?
La France s’embrase. Mais elle s’est déjà embrasée à plusieurs reprises ces dernières années. Ses rues ont été traversées par la colère et le courage populaires, tandis que les forces de l’ordre repoussaient toujours plus loin les limites de la répression.
Derrière les revendications scolaires, la violence de classe
Derrière la colère des lycéens, derrière leurs demandes de bâtiments dignes, de matériel scolaire et de professeurs en nombre suffisant, se dessine une réalité bien plus vaste : celle des classes populaires en France.
Comme ailleurs en Europe, elles subissent des attaques toujours plus fortes. Le modèle néolibéral les malmène, les presse et réduit leurs perspectives. Elles savent qu’il reste bien peu du monde qui leur avait reconnu des droits.
Il suffit de regarder l’Espagne, où les manifestations se multiplient, notamment celles des locataires. Exaspérés par les mécanismes qui les privent d’un logement, ils semblent, eux aussi, ouvrir un nouveau chapitre de l’indignation collective.
Mais l’indignation suffit-elle à changer le monde ? Jusqu’où les mouvements sociaux peuvent-ils agir face à des gouvernements toujours plus éloignés des populations ? Un mouvement populaire peut-il faire vaciller un pays européen lorsque les règles de l’Union européenne limitent si fortement ses marges de manœuvre ?
La répression et le miroir des doubles discours
Les images de foules mobilisées et de leur répression brutale donnent parfois lieu à des renversements saisissants. Ainsi, Téhéran convoque l’ambassadeur de France pour défendre les droits des jeunes manifestants, alors que, depuis des décennies, Paris met en cause l’Iran — et, plus largement, le monde musulman — en les présentant comme des espaces où les droits ne seraient pas respectés.
Mais les images ne disent pas tout. Derrière elles se jouent d’autres transformations, autrement profondes.
La « réconciliation » entre Trump et Musk s’est accompagnée d’un message révélateur : le milliardaire, qui dispose d’un pouvoir considérable sur les informations concernant chacun de nous, se retrouve aux avant-postes des structures qui étudient l’avenir de la guerre.
Quand la technologie transforme la guerre et le pouvoir
La guerre n’est plus ce qu’elle était. Ses méthodes s’éloignent toujours davantage du combat au corps à corps. L’intelligence artificielle ouvre une nouvelle époque : celle où il devient possible d’arriver quelque part en sachant qui s’y trouve, quelles sont les capacités des personnes présentes, et jusqu’à leur état d’esprit.
Le conflit change donc de nature. La démocratie aussi. Et les révolutions ne pourront pas davantage reproduire à l’identique les formes du passé. Prendre la Bastille ne suffit plus, à lui seul, à changer le monde.
Depuis plus d’une décennie, les rues françaises s’embrasent sans déboucher sur une révolution, ni même parvenir à contenir les forces de droite. Celles-ci imposent toujours davantage leurs idées comme des évidences de « bon sens ». Sur fond de crises, et avec Internet comme terrain de conquête, elles progressent dans les urnes.
La droite aussi sait conquérir la jeunesse
Au-delà de la France et de ses lycéens, les nouvelles venues du reste du monde éclairent cette évolution.
Ainsi, une information consacrée au Brésil affirme que « les jeunes influenceurs de droite Nikolas Ferreira et Lucas Pavanato, qui cumulent plus de 30 millions d’abonnés sur les réseaux sociaux, sont devenus les députés ayant obtenu le plus de voix de l’histoire du Brésil, chacun recueillant plus de trois millions de suffrages lors des élections législatives de dimanche ».
La jeunesse ne constitue donc pas, par sa seule existence, un camp politique homogène. Et la visibilité numérique n’est pas nécessairement au service de l’émancipation.
Est-ce la gauche qui dirige les manifestations lycéennes en France ? La question reste ouverte. Ce mouvement semble d’abord naître du désespoir, presque du sentiment d’être condamné d’avance, qui accompagne les jeunes d’une société en voie d’appauvrissement.
Dans cette société, l’emploi devient plus rare, plus précaire, plus difficile d’accès. Pour une grande partie de la jeunesse, il ne semble même plus constituer un débouché assuré, quels que soient les efforts consentis.
À Saint-Denis, protéger les jeunes plutôt que les réprimer
« Iconique », dirait-on aujourd’hui : l’image du maire de Saint-Denis, un homme noir à la silhouette mince, portant les couleurs de La France insoumise, qui serre les jeunes contre lui et demande à la police de les épargner.
La diffusion rapide de cette scène à travers le monde aide peut-être à comprendre pourquoi certains accusent La France insoumise, organisation de gauche, d’être liée aux événements.
Elle est dans la rue, aux côtés des jeunes. Elle appelle les adultes à les protéger.
En face, la droite cherche comment limiter les dégâts pour ne pas perdre ces futurs électeurs. Le gouvernement, lui, affirme par la voix du Premier ministre Lecornu que la répression n’a pas été ordonnée.
Ces événements résonnent déjà dans un paysage politique où se rapproche l’élection présidentielle. En 2027, le renouvellement à l’Élysée est prévu, et chacun commence à calculer la position qu’il lui faudra adopter.
Ni jeunesse providentielle, ni jeunesse incapable
Qui sont les jeunes d’aujourd’hui ? Comment le monde de la postmodernité les tient-il sous son emprise ? Comment feront-ils face à ceux qui cherchent à les faire rentrer dans le rang ?
Ces questions méritent mieux que les réponses toutes faites.
Trop souvent, le débat se réduit à deux postures extrêmes. Les uns font de la jeunesse une vertu en soi : être jeune suffirait à mériter le pouvoir. Les autres infantilisent les jeunes et les enferment dans une conception « bancaire » de l’éducation, comme si leur seul rôle consistait à recevoir passivement des connaissances, sans jamais rien apporter.
Or, lorsqu’on regarde le passé, c’est souvent dans leur jeunesse que les individus ont réussi à transformer leur petit morceau de monde.
Lorsqu’on regarde le présent, on voit se fissurer le dispositif de distractions par lequel on voudrait les dominer — et à travers lequel on voudrait aussi nous les faire regarder.
Sortir des clichés pour reconnaître une jeunesse politisée
Beaucoup de jeunes, ce n’est pas toute la jeunesse. Des rues pleines, ce n’est pas toute la population.
Cette jeunesse politisée rappelle que les jeunes ne se résument ni aux modes virales ni à la mise en scène de soi sur les réseaux sociaux.
Certains s’organisent, prennent la parole et affrontent l’ordre établi. Ils refusent que la précarité soit leur seul avenir.
Pour comprendre ce qui se joue, il faut donc davantage de réflexion et beaucoup moins de clichés.
Traduction Moulouwa T.
Ana Cristina Bracho est avocate, écrivaine et chroniqueuse vénézuélienne. Lauréate du Prix national de journalisme Simón Bolívar 2023 (catégorie Opinion). Lauréate du Prix Aníbal Nazoa 2019 (catégorie Médias numériques – Opinion).
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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