Titre original : La dégradation intellectuelle à laquelle assiste aujourd’hui l’humanité est le plus grand défi de la gauche
Tant qu’une majorité d’individus restera abrutie au point de prendre pour vraies les théories complotistes les plus absurdes et les plus invraisemblables, d’applaudir des milliardaires qui les méprisent et de jouir de l’écrasement de celles et ceux qui se trouvent encore plus bas qu’eux dans la hiérarchie sociale, il sera presque impossible de sortir de cet asile mondialisé gagné par la droitisation.
La principale cause de la dérive droitière, autoritaire et fascisante qui traverse aujourd’hui une grande partie du monde réside dans le déclin cognitif favorisé par l’usage intensif des technologies prédictives qui structurent les réseaux sociaux. L’être humain est poussé vers une forme d’abrutissement généralisé. Il ne s’agit plus seulement d’une société qui décourage la réflexion : elle récompense désormais la stupidité.
Être idiot peut aujourd’hui rapporter gros, offrir une visibilité considérable et devenir une stratégie électorale redoutablement efficace. Il suffit de regarder sur quoi reposent les succès de figures comme Trump, Milei, Noboa ou De la Espriella : l’excitation des passions les plus basses, la fabrication de boucs émissaires et l’organisation méthodique de l’abrutissement collectif. C’est dans ce terreau que prospère la droitisation. Elle prend la forme d’une lumpénisation à grande échelle, alimentée par l’algorithmisation de l’existence et par l’incertitude permanente d’un monde où plus rien ne semble durable, stable ou prévisible.
Penser contre la réaction
À l’inverse, une perspective progressiste exige de penser. Construire une vision du monde de gauche — ou simplement enracinée dans une sensibilité progressiste — suppose de regarder les phénomènes sociaux dans toute leur complexité. Cela implique de déceler les structures et les dynamiques de pouvoir qui produisent les injustices contre lesquelles nous luttons : l’exclusion, le racisme, le patriarcat, l’exploitation économique, le pillage des ressources, la destruction du vivant et la dépossession des peuples.
Une pensée émancipatrice exige donc d’articuler les réalités, de relier les causes aux conséquences, de tenir compte des rapports de domination et d’assumer les nuances. Or, la société des écrans et l’économie de l’attention sanctionnent précisément cette exigence. Elles ne favorisent pas la réflexion : elles encouragent la réaction immédiate.
On passe sans cesse d’un contenu à un autre, d’une indignation à une polémique, d’une vidéo à une rumeur, sans prendre le temps de comprendre, de vérifier ou de relier les faits. Et lorsque la pensée recule, il ne reste souvent que la réaction. Or les réactions les plus faciles à provoquer sont le dégoût, la peur, la haine et la colère.
Les algorithmes des plateformes sont conçus pour mettre en avant les contenus qui suscitent ces émotions fortes, parce qu’ils maximisent l’engagement, le temps d’écran et les revenus publicitaires. Ils ne sont pas neutres. Ils organisent une économie de l’attention fondée sur la captation des affects les plus brutaux. En ce sens, ils participent à nous abrutir — et, par conséquent, à nous pousser vers la droite.
La droite intellectuelle marginalisée
Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’existe ni pensée ni intelligence à droite. L’histoire de la pensée conservatrice est riche, complexe et influente. Le cadre idéologique conservateur s’inscrit notamment dans ce que l’historien J. G. A. Pocock a appelé le « langage politique des droits ». Cette tradition a nourri d’abord le libéralisme, puis le libéral-conservatisme, avec sa défense prioritaire de la propriété, de l’ordre social et de l’individualisme possessif.
Cette tradition a produit des auteurs comme Benjamin Constant, Alexis de Tocqueville, Raymond Aron ou Giovanni Sartori. On peut combattre radicalement leurs conceptions, leurs présupposés et leurs effets politiques, sans nier leur importance intellectuelle ni la cohérence de leurs œuvres.
Le problème est ailleurs. Les droites ont compris qu’elles pouvaient aujourd’hui conquérir une popularité de masse — ce qu’elles n’avaient jamais réellement réussi à faire sous cette forme — en épousant pleinement la logique algorithmique. C’est pourquoi, dans pays après pays, les droites traditionnelles cèdent du terrain face aux extrêmes droites populistes, réactionnaires et fascisantes.
Le conservateur qui réfléchit, nuance et propose une doctrine cohérente n’a presque plus sa place dans l’écosystème médiatique contemporain. Il est largement dépassé par l’ultradroite ignorante, vulgaire et mensongère : celle qui transforme la peur en programme politique et en produit commercial, celle qui exploite les angoisses nées de l’incertitude sociale, économique et géopolitique.
C’est ainsi que des figures comme Trump, Milei, Bolsonaro ou Vox ont absorbé une large part de l’espace politique à droite dans leurs pays respectifs. Il reste peu de place pour une droite capable de penser au lieu de hurler, de proposer au lieu de mentir, de débattre au lieu d’alimenter des oppositions binaires et dégradantes. Les entrepreneurs de haine gagnent parce que le système médiatique récompense leur vacarme.
Le véritable adversaire : l’abrutissement organisé
Ces personnages ne sont donc pas, à eux seuls, nos principaux adversaires. Ils sont les symptômes visibles d’un problème plus profond : une logique générale d’abrutissement, de fragmentation de l’attention et de déclin cognitif.
La vieille question de la gauche — « Que faire ? » — doit aujourd’hui être reformulée ainsi : que faire face à l’industrialisation de l’ignorance, à la marchandisation de la colère et à la production massive de sujets politiques incapables de distinguer une information d’une manipulation ?
Car tant que domineront des individus convaincus par les théories complotistes les plus grotesques, fascinés par les puissants qui les humilient, et satisfaits de voir les plus précaires qu’eux être écrasés, il sera extrêmement difficile de sortir de ce monde transformé en asile droitisé.
La bataille n’est donc pas seulement électorale. Elle est culturelle, éducative, médiatique et intellectuelle. Elle consiste à reconstruire les conditions mêmes de la pensée critique : défendre le temps long, l’éducation populaire, le journalisme rigoureux, les espaces de discussion collective, la lecture, l’organisation politique et syndicale, ainsi que les solidarités concrètes.
Nous avons énormément à faire. Et il nous faudra gagner malgré des conditions humainement dégradées et politiquement sombres. Mais il n’existe pas d’autre chemin : face à l’abrutissement organisé, il faut opposer l’intelligence collective, la conscience de classe et la solidarité des opprimés.
Traduction Bernard Tornare
Source en espagnol
Elvin Calcaño est un politologue dominicain, spécialiste des études latino-américaines. Titulaire d'un master en théorie politique de l'Université Complutense de Madrid. Formation en sciences politiques à Porto Rico et au Mexique. Chercheur, professeur d'université et consultant électoral, il possède une expérience d'études et de travail dans cinq pays d'Amérique latine.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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