Quand on accuse le peuple pour ne pas interroger ses propres échecs
Ce n’est qu’un aspect d’un problème bien plus complexe. Mais quel diagnostic « encourageant » : la droite avance en Amérique latine — conservatrice, réactionnaire, fasciste, appelez-la comme vous voudrez — et l’explication la plus répandue serait que plus de la moitié de chacun de nos peuples aurait perdu toute conscience de classe. À moins que « le peuple soit masochiste », ou qu’il choisisse de voter pour son propre bourreau.
Magnifique. Le peuple se trompe. Le peuple ne comprend pas. Le peuple vote mal. Une condamnation morale vient ainsi remplacer l’analyse politique, qui exigerait pourtant davantage de profondeur et d’esprit critique. Et voilà : tout serait expliqué. Mais que fait-on d’un tel constat ?
Si nos sociétés sont abîmées par l’individualisme, la fragmentation et l’affaiblissement des liens communautaires, la tâche des forces attachées à la souveraineté nationale et aux intérêts populaires n’est pas de reprocher au peuple ces fractures. Elle consiste à reconstruire l’organisation collective à partir de cette réalité.
Accueillir, rassembler, redonner une forme collective à une base sociale dispersée : voilà précisément une part essentielle de la mission politique. Si le peuple était déjà uni, conscient et organisé, prêt à départager le « bien » du « mal », la politique ne serait plus guère qu’une affaire de gestion.
Ce que le progressisme doit avoir le courage de regarder
Il vaudrait mieux se demander ce que le progressisme a cessé de représenter dans notre région. Quelles revendications a-t-il abandonnées ? Quel langage a-t-il perdu ? Où a-t-il concentré ses énergies ? À quoi s’est-il consacré ? Et pourquoi des millions de personnes sont-elles allées chercher des réponses ailleurs ?
Il faut comprendre ce qui se joue : l’essor des Églises évangéliques, la transformation radicale des communications et des réseaux sociaux, les bouleversements du monde du travail, l’ingérence des États-Unis, la pénétration culturelle, la crise de la représentation politique, les tensions géopolitiques, la dégradation des conditions matérielles d’existence. Sans oublier les erreurs des forces populaires elles-mêmes.
Un diagnostic politique doit examiner les relations entre ces différents phénomènes : quelles forces sont à l’œuvre, comment elles s’articulent et sur quelles réalités sociales elles prennent appui.
Comprendre ces mécanismes permettrait de mieux mener la bataille politique. Traiter de « déclassé », au sens de dépourvu de conscience de classe, le peuple qui ne vote pas pour vous n’explique aucune de ces relations. Cela permet seulement d’éviter de les examiner.
Peut-être est-ce d’ailleurs le but : délimiter le cercle de ceux qui appartiennent au camp, quitte à renoncer à chercher des réponses pour l’ensemble de la société.
En Argentine, nous connaissons bien cette infantilisation : « traîtres », « abrutis macristes », « ignorants », « ingrats », « génies du vote », « idiots libertariens »… Les étiquettes ne manquent pas. En revanche, la direction politique, elle, demeure toujours infaillible.
L’insécurité : quand l’adversaire vend la solution au problème qu’il aggrave
Prenons un exemple. Les modèles économiques qui creusent les inégalités, renforcent l’exclusion et désagrègent les liens sociaux contribuent à créer les conditions dans lesquelles l’insécurité se développe.
Pourtant, les forces qui portent ces modèles parviennent ensuite à s’approprier politiquement la demande de sécurité, en proposant des réponses simplistes ou démagogiques.
Si la gauche latino-américaine n’apporte pas de réponses efficaces à un problème que la population vit comme concret et quotidien, dénoncer ceux qui l’ont produit ne suffit pas. Elle doit aussi se demander pourquoi l’adversaire réussit à représenter une exigence qu’elle ne parvient ni à prendre en charge, ni même à penser correctement.
Ils vous fabriquent le problème, puis vous vendent la solution. Voilà l’une de nos limites, parmi tant d’autres.
Une impasse politique déguisée en diagnostic
Si chaque défaite s’explique par l’égarement supposé du peuple que l’on prétend représenter, tout espoir de trouver une issue politique devient impossible.
Jamais un diagnostic aussi confortable et superficiel n’aura promis une guérison aussi inaccessible. Cette manière de mettre le peuple en accusation devrait être proscrite dans nos rangs.
Repartir des peuples et de leur histoire
Ce dont nous avons besoin, c’est d’une nouvelle génération de dirigeants attachés à la souveraineté de leurs pays et aux intérêts de leurs peuples. Des dirigeants qui ne pensent pas uniquement à travers les catégories « droite » et « gauche » de l’ordre démocratique libéral, mais à partir des antagonismes historiques propres à leurs sociétés : national contre antinational ; peuple contre forces hostiles au peuple.
C’est sur ce terrain que les lignes du conflit se dessinent plus clairement.
Il faut une direction politique qui replonge la politique dans la réalité sociale, culturelle, historique et nationale de chaque pays latino-américain.
Reconstruire l’organisation, l’appartenance et la force collective
Si les forces nationales et populaires ont laissé un vide dans la représentation sociale de nos peuples, ce vide ne reste pas inoccupé. L’ingérence extérieure, les mécanismes de financement et d’endettement, la pénétration culturelle et la mainmise sur les nouveaux moyens de communication viennent l’investir.
Face à un tel déploiement de puissance, l’indignation ne suffit pas. Pas plus que le mépris envers celles et ceux qui se sont laissé capter par ces forces.
La réponse reste l’organisation populaire. Mais elle doit retrouver ce que nous avons également perdu sur le terrain politique : la ferveur militante, le sentiment d’appartenance, la communauté, la présence dans la rue, la rencontre et la conscience d’un destin commun.
Aucun algorithme, aucune ambassade, aucune puissance économique n’est invincible lorsqu’un peuple conscient et organisé lui fait face.
Traduction Moulouwa T.
Gustavo Matías Terzaga est un avocat et chroniqueur argentin. Il préside la Commission de développement culturel et historique Arturo Jauretche, à Río Cuarto, dans la province de Córdoba. Il publie notamment dans La Ribera Web et Agencia Paco Urondo, où il aborde la politique argentine, le péronisme et les enjeux de souveraineté nationale.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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