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Le sens du 12 octobre : de la conquête coloniale à la résistance autochtone

par Bernard Tornare 12 Octobre 2026, 17:48

Le premier contact entre les Européens et les populations autochtones de ce qui allait devenir les Amériques fut un événement historique qui changea à jamais le cours de l'histoire mondiale. Photo : Cuartoscuro / Archives

Le premier contact entre les Européens et les populations autochtones de ce qui allait devenir les Amériques fut un événement historique qui changea à jamais le cours de l'histoire mondiale. Photo : Cuartoscuro / Archives

Par Felipe Ávila

1492 : l’arrivée des Européens, pas la naissance d’un continent

Le 12 octobre 1492, le navigateur génois Christophe Colomb, à la tête d’une expédition de trois caravelles envoyée par Ferdinand et Isabelle, souverains de Castille et d’Aragon, débarqua sur la petite île de Guanahaní, dans l’archipel des Caraïbes. Les membres de l’expédition la rebaptisèrent San Salvador.

 

Leur objectif était de trouver une autre route commerciale maritime vers les Indes en traversant l’océan Atlantique vers l’ouest. Colomb mourut convaincu d’avoir atteint les Indes. Amerigo Vespucci corrigea cette erreur quelques années plus tard en montrant que les terres rencontrées appartenaient à un continent auquel les Européens donnèrent le nom d’Amérique.

 

Les Européens y rencontrèrent des êtres humains dont la nudité, la peau plus sombre, les langues qu’ils ne comprenaient pas et les modes de vie, très différents des leurs, suscitèrent leur étonnement.

 

S’emparer des terres, capturer leurs habitants

Conformément aux accords conclus avec les Rois catholiques dans les capitulations de Santa Fe, Colomb prit unilatéralement possession des terres où son expédition venait de débarquer. Sans demander, évidemment, le consentement de leurs habitants.

 

Il captura également plusieurs hommes autochtones par la force et les emmena en Espagne pour les présenter aux souverains — un acte dont il ne rendit pas compte en ces termes dans le témoignage qu’il leur adressa.

 

Cette première rencontre entre les Européens et les habitants de ce qui allait être appelé l’Amérique bouleversa à jamais l’histoire mondiale. Elle marqua le début d’une relation de domination coloniale.

 

Les Européens firent la guerre aux peuples autochtones, les vainquirent, les conquirent et les soumirent. Ils les dépossédèrent de leurs terres, réduisirent en esclavage ceux qui résistaient, exploitèrent leur travail et violèrent nombre de leurs femmes. Ils interdirent leurs pratiques religieuses et punirent ceux qui les maintenaient. Ils leur imposèrent le christianisme, un pouvoir étranger ainsi que des lois et des institutions destinées à consolider la domination coloniale sur une grande partie du continent américain. Ce système perdura jusqu’aux années 1820.

 

La prétendue supériorité comme justification de la domination

Dès ce premier contact, Colomb et les Européens qui l’accompagnaient — bientôt suivis par des expéditions de plus grande ampleur — se considérèrent comme supérieurs aux peuples autochtones.

 

Colomb informa Ferdinand et Isabelle que ces populations disposaient d’un armement très rudimentaire. Cinquante Européens, assurait-il, suffiraient à les soumettre toutes et à les contraindre à faire ce que les conquérants voudraient.

 

Derrière l’étonnement des premiers récits se dessinait donc déjà un projet de domination : soumettre les habitants, disposer de leur travail et s’approprier leurs terres.

 

Une caution pontificale à l’entreprise coloniale

Moins d’un an plus tard, le pape Alexandre VI accorda unilatéralement la pleine domination sur les terres américaines et sur d’autres territoires que découvriraient les navigateurs castillans ou portugais, par la bulle Inter cætera, datée du 4 mai 1493.

 

Dans ce texte, il indiquait aux Rois catholiques que la foi catholique et la religion chrétienne devaient se répandre partout, afin d’assurer « le salut des âmes, que les nations barbares soient humiliées et qu’elles soient ramenées à cette foi… ».

 

Il poursuivait :

« Nous savons assurément que vous vous étiez proposé de rechercher et de découvrir certaines terres fermes et îles lointaines et inconnues, que d’autres n’avaient pas découvertes jusqu’alors, afin de ramener leurs habitants au culte de notre Rédempteur et à la profession de la foi catholique. »

 

Le pontife évoquait également l’expédition de Colomb, qui avait trouvé :

« Certaines îles très éloignées ainsi que des terres fermes qui n’avaient jusqu’alors été découvertes par personne d’autre, où vivent divers peuples qui mènent une existence paisible et qui, à ce que l’on assure, vont nus et ne mangent pas de viande. Selon l’opinion que peuvent en avoir vos envoyés susmentionnés, ces populations qui habitent lesdites îles et terres croient en un Dieu créateur qui est au ciel ; ils les considèrent comme tout à fait aptes à embrasser la foi catholique et à être imprégnées de bonnes mœurs… »

 

Ainsi, des peuples décrits comme pacifiques devenaient les cibles d’une entreprise de conversion et de soumission décidée sans eux.

 

La convoitise derrière la mission religieuse

Dans ces îles, les Européens avaient trouvé de l’or, des parfums et des objets précieux qui éveillèrent leur cupidité.

 

Le pape autorisa donc la poursuite des expéditions, avec une promesse propre à stimuler les conquérants : ces terres deviendraient la propriété des royaumes castillan et portugais. Pourtant, elles n’étaient pas vides. Des millions d’Autochtones y vivaient depuis des millénaires.

 

Le pontife accordait ainsi, « dans la plénitude de la puissance apostolique » :

« Toutes les îles et terres fermes, découvertes et à découvrir, trouvées et à trouver vers l’occident et le midi, en traçant et en établissant une ligne depuis le pôle Arctique, c’est-à-dire le septentrion, jusqu’au pôle Antarctique, c’est-à-dire le midi, qu’elles se trouvent sur la terre ferme ou dans les îles découvertes et à découvrir en direction de l’Inde ou de toute autre région… »

 

Les habitants de ces territoires n’avaient aucun droit de regard sur cette appropriation. Leurs terres étaient attribuées à des souverains étrangers par une autorité religieuse européenne.

 

Une guerre de conquête déguisée en « guerre juste »

C’est sur cette base que s’engagea un processus d’exploration, d’occupation territoriale, de guerres d’extermination, d’exploitation et d’asservissement de millions d’êtres humains.

 

Ces populations furent considérées comme inférieures à une civilisation européenne qui s’était elle-même proclamée supérieure.

 

Il s’agissait d’une brutale guerre de conquête et de colonisation, travestie en « guerre juste » : une croisade destinée à convertir de force les peuples autochtones au christianisme.

 

En finir avec le récit de la « découverte »

Le 12 octobre devint la date symbolique du commencement de ce processus.

 

Les Européens lui donnèrent le nom de « découverte de l’Amérique », comme si ce continent n’existait pas avant leur arrivée. Comme s’il n’était pas déjà densément peuplé. Comme si de grandes civilisations ne s’y étaient pas développées.

 

Pendant des siècles, les nouveaux maîtres du territoire perpétuèrent cette lecture de la colonisation en commémorant son point de départ sous le nom de « découverte ».

 

En 1992, à l’occasion du cinquième centenaire, des millions d’autochtones des Amériques se mobilisèrent et protestèrent contre cette célébration. Ils lui donnèrent un autre nom et un autre sens, qui s’est depuis imposé : le 12 octobre est la Journée de la résistance autochtone.

 

Ce renversement de perspective est radical. Il place au premier plan non plus les conquérants, mais la résistance, la survie et les luttes des peuples autochtones pour préserver leurs cultures, leurs formes d’organisation, leur histoire et leurs valeurs.

C’est ce sens du 12 octobre qui doit prévaloir.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

 

Felipe Ávila Espinosa est un historien et sociologue mexicain, spécialiste de la Révolution mexicaine et du zapatisme. Diplômé de l’Université nationale autonome du Mexique (UNAM) et docteur en histoire du Colegio de México, il dirige l’Institut national d’études historiques des révolutions du Mexique (INEHRM). Auteur de nombreux ouvrages, dont Les Origines du zapatisme et Zapata. La lutte pour la terre, la justice et la liberté, il consacre une part importante de ses recherches à l’histoire des luttes paysannes et à leurs aspirations à la justice sociale.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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