Par Francisco Ameliach
À la récente 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies, la présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodríguez, a posé une question qui a résonné dans l'hémicycle : de quel côté se tient le Venezuela ? Très peu de gens, dans le vieux continent, ont su en saisir toute la portée.
Pour la gauche européenne traditionnelle, habituée à lire le monde avec de rigides manuels eurocentrés, la réponse du gouvernement vénézuélien reste une énigme. Elle y voit des virages pragmatiques, des alliances gênantes, des discours d'ouverture économique. Elle en conclut aussitôt que la Révolution bolivarienne a renoncé à ses principes ou qu'elle a perdu sa boussole idéologique.
L'erreur de fond de cette gauche est chronique : elle n'étudie pas Simón Bolívar. Faute de connaître les racines doctrinales du Libérateur, elle ne peut pas comprendre que le Venezuela n'agit ni selon le catéchisme de la social-démocratie européenne ni selon le dogme soviétique. Il agit selon une tradition émancipatrice vieille de plus de deux siècles.
L'égalité sociale : une idée vénézuélienne antérieure à Marx
Devant l'ONU, Delcy Rodríguez a déclaré que l'objectif non négociable du pays est de « consolider un système de justice et d'égalité sociale tel que l'a conçu notre Père Libérateur Simón Bolívar ». Ce n'était pas un slogan creux. Elle invoquait le noyau de l'identité politique vénézuélienne.
Rafraîchissons-nous la mémoire. Au Congrès d'Angostura, en 1819, Bolívar affirmait sans détour que le fondement de notre système dépend immédiatement et exclusivement de l'égalité établie et pratiquée. La nature rend les hommes inégaux par le génie, le tempérament, les forces et les caractères. Les lois corrigent cette différence : elles placent l'individu dans la société afin que l'éducation, l'industrie, les arts, les services et les vertus lui donnent une égalité proprement dite politique et sociale.
Cette pensée précède de vingt-neuf ans le Manifeste communiste de Karl Marx et Friedrich Engels (1848). Norberto Bobbio, le philosophe politique italien, voyait dans la quête inlassable de l'égalité, comme moyen de corriger les oppressions sociales, le trait distinctif de la gauche. À ce compte, la pensée de Bolívar est par définition un socialisme originel.
C'est un socialisme profondément républicain, éthique et anti-impérialiste, né des veines ouvertes de l'Amérique coloniale. En ignorant ce fondement, la gauche européenne ne voit pas que la priorité donnée à la justice sociale au Venezuela a des racines autochtones et pré-marxistes.
La haute diplomatie comme bouclier
Le ton du discours de la présidente par intérim a été l'un des points les plus incompris. Ceux qui attendaient une rhétorique tonitruante ou un affrontement dogmatique sont restés désemparés face à une allocution d'une grande sophistication, dans un langage diplomatique.
Pour le comprendre, il faut regarder en face la réalité géopolitique. Delcy Rodríguez s'exprimait en cheffe d'État d'une République soumise à un blocus économique implacable, qui vit sous la menace permanente d'une agression militaire.
Dans la tradition bolivarienne, le langage n'est pas un ornement : c'est une arme de défense stratégique. Bolívar lui-même fut un maître de l'équilibre épistolaire et de la négociation asymétrique, quand la République naissante était cernée d'ennemis puissants. La présidente par intérim a employé une diplomatie chirurgicale, non par faiblesse mais par responsabilité d'État :
◾Neutraliser le récit de la force. En s'exprimant dans les codes les plus rigoureux du droit international, elle a désamorcé les prétextes de ceux qui cherchent à justifier des interventions militaires ou un durcissement des sanctions.
◾Protéger le peuple depuis la tribune. Un ton à la fois constructif et ferme lui a permis d'ouvrir des espaces de négociation énergétique et politique vitaux pour le pays. Elle a montré que la souveraineté ne se défend pas par l'isolement, mais par l'audace géopolitique.
Destin propre, libre-échange et intelligence artificielle
Delcy Rodríguez a dénoncé sans ambages l'échec du libre-échange mondial. Ce système corporatif global a transformé les droits humains en marchandises. Il utilise les flux financiers et les blocus économiques comme instruments de punition collective, pour empêcher des nations comme le Venezuela de « construire leur propre destin ».
Son discours ne s'est pas limité au constat du XXᵉ siècle. Elle a averti que l'intelligence artificielle (IA) jouera un rôle de premier plan dans la géopolitique actuelle.
L'IA et le contrôle des données ne sont pas des technologies neutres. Elles risquent de devenir le nouvel instrument de domination néocoloniale : elles automatisent les inégalités mondiales et concentrent le pouvoir entre les mains de quelques multinationales.
Revenir à Bolívar à l'ère des algorithmes
La gauche européenne restera prisonnière de son incompréhension tant qu'elle appliquera aux processus du Sud global des recettes et des grilles de lecture coloniales. Étudier Bolívar au XXIᵉ siècle n'a rien d'un exercice de nostalgie : c'est une urgence de survie géopolitique.
Face à un ordre mondial fragmenté, menacé par l'effondrement du multilatéralisme et par l'essor d'une architecture technologique qui vise à soumettre les peuples, la doctrine du Libérateur s'impose comme un guide de résistance.
Seules l'égalité pratiquée, le blindage de la souveraineté nationale et l'audace diplomatique face au siège permettront aux nations du Sud global de traverser l'ère de l'intelligence artificielle sans maître ni tutelle. Il est temps que l'Europe allume les lumières d'Angostura et comprenne enfin l'être de la Révolution bolivarienne.
Traduction Bernard Tornare
Francisco Ameliach est un officier et dirigeant politique vénézuélien, né à Valencia (Carabobo) en 1963. Compagnon d'armes de Hugo Chávez lors du soulèvement du 4 février 1992, il est l'un des fondateurs de la Révolution bolivarienne. Constituant en 1999, député depuis 2000, président de l'Assemblée nationale (2003-2005), ministre de la Présidence, puis gouverneur de Carabobo (2012-2017), il est aujourd'hui vice-président du PSUV pour la Défense intégrale de la Nation et représentant du Parlement au Conseil d'État. Historien et stratège électoral, il a dirigé la campagne victorieuse de Chávez en 2006.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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