En mars 2025, l'opération Miracle avait permis à plus de 3 331 900 personnes dans le monde de recouvrer la vue. Photo : Brigade médicale cubaine au Venezuela @cubacooperaven
Pendant vingt-cinq ans, les États-Unis ont martelé que « le Venezuela offre son pétrole à Cuba ». Pourtant, dans cette relation entre les deux pays, le seul « cadeau » venait de l’île : une assistance médicale solidaire et gratuite au peuple vénézuélien.
Cinquante patients… chaque jour
Un vendredi de juillet 2004, peu après dix-neuf heures, le docteur Marcelino Ríos et son équipe de l’hôpital ophtalmologique Ramón Pando Ferrer, à La Havane, reçurent une visite à laquelle aucun d’entre eux ne s’attendait.
Fidel Castro arriva sans prévenir. Il engagea avec les médecins une conversation sans protocole, accepta un verre d’eau, puis leur soumit une demande apparemment assez simple : accueillir, dès le lendemain matin, cinquante patients vénézuéliens venus de Caracas pour être opérés de la cataracte.
Le samedi, à sept heures, tous les patients étaient déjà à l’hôpital. Une heure plus tard, les premiers sortaient du bloc opératoire. Avant la fin de la journée du lundi, les sept chirurgiens du service avaient opéré l’ensemble du groupe.
C’est alors que le téléphone sonna.
Fidel appelait pour féliciter l’équipe. Et, presque dans le même souffle, pour lui demander si elle pouvait prendre en charge davantage de patients.
Lorsque Ríos lui demanda combien, le commandant reconnut qu’il n’avait pas été assez précis le vendredi précédent : il ne pensait pas à cinquante Vénézuéliens au total, mais à cinquante par jour.
De cette précision, glissée presque au détour d’un appel téléphonique, naquit l’Opération Miracle, l’un des programmes de coopération sanitaire les plus ambitieux qu’ait connus l’Amérique latine.
Le récit du « pétrole offert » face à la réalité de la solidarité
Il faut commencer par rappeler cette histoire. Mieux que n’importe quelle statistique, elle démonte une formule ressassée depuis vingt-cinq ans dans les débats de Miami, les colonnes de la presse madrilène, les discours de l’opposition et ceux de certains partisans de l’actuelle direction vénézuélienne. Une formule que les mêmes cherchent aujourd’hui à remettre en circulation : le Venezuela aurait offert son pétrole à Cuba.
Ce qui prit forme ce soir-là, à La Havane, n’était pas le geste de reconnaissance d’un pays vivant aux crochets d’un autre. C’était la réponse fraternelle d’un peuple qui, malgré le blocus et une économie étranglée jusqu’au dernier boulon, avait décidé qu’il possédait quelque chose de précieux à partager. Et qu’il le partagerait à grande échelle.
L’accord qui rendit cette coopération possible porte une date, des signatures et un texte public. Nul besoin, donc, de croire qui que ce soit sur parole.
La Convention intégrale de coopération entre Cuba et le Venezuela fut signée à Caracas le 30 octobre 2000 par Fidel Castro et Hugo Chávez. Le Venezuela s’y engageait à fournir à Cuba, à sa demande, des biens, une assistance technique ainsi que du pétrole brut et des produits dérivés, dans la limite de 53 000 barils par jour pour ces livraisons pétrolières.
Ces barils étaient livrés dans le cadre de contrats de PDVSA, au prix du marché, avec une lettre de crédit de la Banque nationale de Cuba, des billets à ordre à quinze ans et des intérêts.
Or, jusqu’à preuve du contraire, aucun cadeau dans l’histoire de l’humanité n’a jamais été accompagné de billets à ordre.
Il s’agissait d’un crédit à des conditions préférentielles entre deux États qui avaient décidé de commercer sans demander la permission à Washington. Des conditions, soit dit en passant, autrement plus dignes que celles imposées pendant des décennies par le Fonds monétaire international à une bonne partie du continent.
Un accord qui ne se réduisait pas au pétrole
Mais la convention ne parlait pas seulement de pétrole. Il suffit de parcourir son annexe — un inventaire détaillé de ce que Cuba apportait à cette coopération — pour comprendre qu’il s’agissait bien d’un échange à part entière.
On y trouve une assistance destinée à relancer l’industrie sucrière vénézuélienne et des études pour construire trois complexes sucriers dans les États de Barinas, de Guárico et d’Apure. S’y ajoutent des projets de cultures maraîchères biologiques sur substrats, d’irrigation, de plantes médicinales et de gestion forestière.
L’accord mentionne également plus de 120 médicaments génériques, les vaccins cubains contre l’hépatite B et la méningite B, ainsi que des équipements médicaux fabriqués sur l’île : des électrocardiographes aux systèmes SUMA utilisés pour le dépistage du VIH, des hépatites et de la dengue.
Il prévoit aussi l’intervention de conseillers pour former les enseignants et consolider les écoles bolivariennes, le partage de méthodes d’alphabétisation et la mobilisation d’un effectif pouvant atteindre 3 000 entraîneurs sportifs.
Il comprend encore la formation de médecins, d’infirmiers et de techniciens pour les régions les plus isolées du pays, ainsi que la mise à disposition des hôpitaux cubains pour pratiquer des greffes de moelle osseuse, de cœur, de foie, de rein et de cornée, mais aussi pour assurer des traitements de réhabilitation neurologique et de prise en charge des addictions.
Voilà ce que le récit du « pétrole offert » laisse soigneusement dans l’ombre.
Le cadeau existait : il venait de Cuba
Il faut le dire sans détour : le cadeau a bel et bien existé. Mais il figure dans une clause de cette même convention que ses détracteurs, curieusement, ne citent jamais.
Cuba y propose de fournir gratuitement au Venezuela les services de ses médecins, spécialistes et techniciens de santé partout où ce personnel fait défaut. L’île s’y engage également à ce que ces professionnels forment, sans frais, le personnel vénézuélien qui en ferait la demande.
Autrement dit, dans le document fondateur de cette relation, les seules prestations explicitement présentées comme gratuites sont celles apportées par Cuba.
Le cadeau circulait donc bien. Mais dans le sens inverse de celui que l’on nous raconte depuis tant d’années.
Cette clause concrétisait une politique que la Révolution construisait depuis 1963. Cette année-là, un pays qui venait de voir la moitié de ses médecins partir pour Miami avait eu l’audace d’envoyer sa première brigade médicale dans l’Algérie nouvellement indépendante.
Cuba avait compris très tôt que la souveraineté d’un peuple se mesure aussi à la santé de ses pauvres. Et que la solidarité véritable ne consiste pas à donner ce que l’on a en trop, mais à partager ce dont on manque soi-même.
José Martí l’avait exprimé bien avant en une formule : « La patrie, c’est l’humanité. » Au Venezuela, ce principe allait être mis à l’épreuve à une échelle sans précédent.
Barrio Adentro : aller là où les autres n’allaient pas
Lancée le 16 avril 2003 sous l’impulsion de Fidel Castro et d’Hugo Chávez, la mission Barrio Adentro commença par installer des dispensaires populaires dans les communautés les plus délaissées du pays.
Des milliers de professionnels cubains rejoignirent ces quartiers. Ils gravirent les collines de Caracas où les médecins des cliniques privées n’avaient jamais mis les pieds. Ils gagnèrent les villages du Delta Amacuro, traversèrent les plaines de l’Apure et s’installèrent dans les quartiers populaires du Zulia.
Pour le dixième anniversaire de la convention, Chávez résuma le chemin parcouru par un chiffre qui valait tous les éditoriaux : Cuba avait installé au Venezuela 6 712 dispensaires populaires, dans un pays où l’accès aux soins était devenu, pour la majorité, un luxe hors de portée.
Les résultats cumulés donnent encore le vertige aux oppositions des deux pays.
Selon Prensa Latina, plus de 200 000 coopérants cubains du secteur de la santé ont participé à cette mission. Plus de 1 milliard 296 millions de consultations ont été réalisées et plus de 1 million 490 000 personnes ont eu la vie sauve grâce aux soins des médecins de l’île.
Près d’un million et demi de vies.
Derrière ce chiffre, il y a des enfants qui ne sont pas morts de diarrhée dans une localité sans eau courante. Des mères qui ont enfin pu accoucher avec quelqu’un à leurs côtés. Des personnes hypertendues qui ont trouvé, pour la première fois, un médecin à qui poser des questions sur leur traitement.
Et derrière ces vies préservées, il y a des médecins de Holguín, de Camagüey et de Pinar del Río. Des femmes et des hommes qui ont passé des années loin de leurs propres enfants pour que d’autres enfants, qui n’étaient pas les leurs, soient encore en vie l’année suivante.
L’Opération Miracle : rendre la vue sans faire payer
L’Opération Miracle, née de cet appel du dirigeant de la Révolution cubaine, prit très vite une ampleur impressionnante.
À la fin d’octobre 2004, déjà 13 630 patients vénézuéliens avaient été opérés. Un rapport présenté ultérieurement au Parlement par le ministère cubain de la Santé publique faisait état de 290 934 bénéficiaires vénézuéliens.
Puis le nombre continua d’augmenter. Jusqu’au jour où le journal cubain Juventud Rebelde annonça l’opération du millionième patient vénézuélien.
À cette occasion, Chávez établit une comparaison qui balayait les mensonges : auparavant, le système public vénézuélien réalisait environ 5 000 opérations de ce type par an. Avec la Mission Miracle, ce nombre était atteint chaque semaine. Sans faire payer un centime à qui que ce soit.
Combien vaut le fait qu’une grand-mère de Petare puisse à nouveau voir le visage de ses petits-enfants ?
Dans la comptabilité de ceux qui parlent de cadeaux, il n’existe tout simplement aucune colonne pour cela.
Du « cadeau » à la « subvention déguisée » : un récit qui change de vocabulaire
Face à de tels résultats, la version la plus sophistiquée du mythe a abandonné le mot « cadeau » pour lui préférer une formule plus élégante : « subvention déguisée ».
Mais commencer à discuter du prix, c’est déjà reconnaître l’essentiel : il y avait deux parties, deux peuples et un échange.
Le Venezuela apportait du pétrole. Cuba apportait ce que la Révolution avait cultivé pendant six décennies de siège : de la science, des connaissances et des médecins formés dans une éthique humaniste.
Qu’une petite île, étranglée par la puissance la plus forte de l’histoire, ait pu offrir tout cela à une telle échelle démontre qu’une autre forme de coopération entre les peuples du Sud est possible.
C’est précisément pour cette raison qu’il fallait la discréditer.
Le mythe n’a jamais été innocent. Si le pétrole était une aumône, alors Cuba vivait de l’assistance d’autrui. Lui couper les approvisionnements revenait simplement à mettre fin à une œuvre de charité. Rien, dans ce récit, qui justifierait de descendre dans la rue pour protester.
Mais s’il s’agissait d’un échange entre deux nations souveraines, avec un contrat, des factures et deux cent mille professionnels engagés, alors ce qui s’est produit en 2026 porte un autre nom.
Rompre la coopération, imposer le blocus
Lorsque Washington a emmené Maduro et annoncé que plus une goutte de pétrole vénézuélien ne parviendrait à Cuba, puis signé un décret menaçant de droits de douane tout pays qui vendrait du brut à l’île, il ne s’est pas contenté d’interrompre un approvisionnement.
Il a brisé un accord entre des peuples libres. Et il a averti tout pays tiers qui oserait prendre la place laissée vacante du sort qui l’attendait.
Cela porte un nom. Toujours le même : le blocus.
Ce lundi de juillet 2004, Fidel n’avait pas téléphoné pour demander du pétrole. Il avait téléphoné pour demander cinquante opérations par jour.
C’est précisément cette différence que le mythe cherche à dissimuler.
Cuba n’est pas allée au Venezuela pour mendier. Elle y est allée pour soigner.
Et chaque fois que quelqu’un répétera que le Venezuela offrait son pétrole à Cuba, il faudra lui rappeler que, sur une colline de Caracas ou dans un village du Delta, des vies témoignent du contraire. À l’échelle du pays, près d’un million et demi de Vénézuéliens sont encore là pour le démentir.
L’histoire pourra continuer à débattre des comptes de la convention. Mais jamais elle ne pourra effacer une chose : qui est monté sur les collines pour aller soigner.
Traduction Bernard Tornare
María Teresa Felipe Sosa est une journaliste cubaine originaire de La Havane, diplômée en histoire de l’art de l’Université de La Havane. Elle débute à la radio avant de poursuivre son parcours comme rédactrice d’actualités à la chaîne Tele Rebelde, où elle travaille jusqu’en 2024. Également formée à la sémiotique, au montage audiovisuel et au commentaire sportif, elle contribue au média Diario Red, dans lequel elle publie des textes d’opinion, notamment sur Cuba et la politique américaine à l’égard de l’île.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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