La présidente par intérim du Venezuela, Delcy Rodríguez, a fait son exposé très attendu lors de la 81e session de l'Assemblée générale des Nations Unies (Photo : Bureau de presse de la présidence vénézuélienne).
Message au peuple vénézuélien devant le monde entier
La présidente par intérim, Delcy Rodríguez, est montée à la tribune de la 81ᵉ Assemblée générale des Nations unies. Cette intervention marque le retour formel de la direction de l’État vénézuélien dans cette enceinte après près d’une décennie d’absence institutionnelle des plus hauts représentants du pays.
Cet événement n’a pas seulement eu une portée diplomatique. Il a servi à projeter l’image d’une nouvelle phase de cohésion nationale et à accompagner la réinsertion du Venezuela dans l’espace multilatéral, après des années de pressions, d’isolement, de sanctions et de tentatives de mise au ban.
Prononcé devant les délégations du monde entier, le discours s’adressait aussi, et peut-être avant tout, au peuple vénézuélien. Delcy Rodríguez a parlé simultanément aux citoyens du pays, aux forces politiques nationales et aux gouvernements étrangers. Son intervention a ainsi pris la forme d’une présentation internationale d’un nouveau cadre de gouvernabilité intérieure : un appel à la stabilité, à la reconstruction sociale et à la défense de la souveraineté nationale.
Une recomposition politique interne
L’idée centrale du discours repose sur un déplacement du récit politique : passer de l’incertitude, de la confrontation et de la polarisation vers la stabilité démocratique, la réconciliation sociale et la reconstruction nationale.
Le gouvernement bolivarien a toujours défendu les institutions issues de la Constitution de 1999 et l’État social de droit et de justice qu’elle proclame. Mais, cette fois, Delcy Rodríguez a adopté un ton moins marqué par la confrontation idéologique directe. Elle a présenté son rôle comme une responsabilité historique : conduire le Venezuela d’une période de crise et de conflit vers une étape de démocratie reconnue par son peuple et respectée au niveau international.
« Je viens assumer, pour l’avenir, une responsabilité historique : conduire le Venezuela d’une étape d’incertitude et de conflit vers une étape de démocratie pleine, reconnue par son propre peuple et par le monde », a déclaré la présidente par intérim.
À l’ONU, Rodríguez a également pris l’engagement explicite que « le Venezuela aura des élections ». Cette annonce vise plusieurs objectifs à la fois.
◾Institutionnaliser un processus de transition dans un cadre national et souverain.
◾Annoncer des réformes judiciaires et des garanties de concurrence électorale pour les différentes forces politiques.
◾Réduire les tensions internes sans laisser les puissances étrangères imposer leur calendrier ou leur tutelle.
◾Élever le coût politique de toute tentative de déstabilisation ou de retour à une confrontation ouverte.
L’enjeu, pour Caracas, n’est pas d’abandonner les acquis institutionnels du cycle bolivarien, mais de créer les conditions d’une sortie ordonnée de la crise politique. Le discours cherche donc à articuler deux impératifs qui peuvent sembler contradictoires : ouvrir un espace de dialogue et de participation électorale, tout en préservant la continuité de l’État, la paix sociale et les institutions héritées de la Révolution bolivarienne.
Réparer un pays meurtri
Delcy Rodríguez a évoqué la nécessité de transformer le Venezuela, pays « dont beaucoup voulaient partir », en un pays « où beaucoup voudront revenir ». Cette formule touche une blessure profonde : celle de l’émigration massive, de la fragmentation familiale, de l’épuisement provoqué par les difficultés économiques et des divisions politiques nourries pendant des années.
Il ne s’agit pas seulement de reconstruire des infrastructures ou de relancer l’économie. Le pays doit également réparer son tissu social, ses solidarités populaires et sa confiance collective.
La présidente a aussi rappelé deux événements dramatiques : les attaques militaires du 3 janvier et les tremblements de terre de juin. Ces événements ont été présentés comme des blessures infligées au pays et à sa population, qu’elles soient provoquées par la violence extérieure ou par les catastrophes naturelles.
Son message s’est donc construit autour de la résilience. Mais la résilience, dans cette perspective, ne signifie pas simplement endurer. Elle suppose de transformer l’épreuve en force politique et sociale, afin de faire naître une nouvelle étape nationale.
Rodríguez a ainsi parlé d’une restauration « morale et spirituelle », qui dépasse la reconstruction matérielle. L’objectif affiché est celui d’un Venezuela qui renaît, capable de réparer à la fois ses routes, ses services publics, son économie, mais aussi les liens humains et politiques qui donnent sa cohésion à la nation.
Cette orientation implique de sortir de la logique de la diatribe permanente. Le discours insiste sur la nécessité de désamorcer une polarisation qui a souvent enfermé le pays dans une dynamique autodestructrice, avec d’un côté les agressions extérieures, les sanctions et les campagnes médiatiques, et de l’autre des tensions internes exploitées par les secteurs les plus radicaux.
Élections, institutions et souveraineté
Pour le gouvernement vénézuélien, le nouveau moment politique doit reposer sur la rénovation institutionnelle et sur une doctrine d’État davantage centrée sur les garanties démocratiques, la coexistence nationale et l’isolement des extrémismes.
Delcy Rodríguez a notamment évoqué plusieurs mécanismes :
◾Le renouvellement du Tribunal suprême de justice.
◾La réorganisation du Conseil national électoral.
◾La mise en œuvre d’un Programme de coexistence démocratique.
◾La poursuite des dialogues avec d’anciens députés de l’Assemblée nationale élue en 2015.
L’annonce d’un processus électoral reste cependant prudente. Rodríguez a affirmé que le peuple vénézuélien, dans sa « sagesse ancestrale », déterminerait le moment approprié, sans avancer de calendrier précis ni détailler une feuille de route.
Cette prudence répond à une réalité politique : des secteurs de l’opposition cherchent à imposer une accélération du changement de gouvernement, estimant disposer aujourd’hui d’un rapport de forces favorable. Mais une transition électorale ne peut être réduite à une opération de conquête du pouvoir menée sous pression extérieure. Elle doit être conçue comme un processus national, juridiquement encadré et suffisamment solide pour empêcher que le pays ne retombe dans le chaos, la violence ou l’ingérence.
Le contexte est d’autant plus exceptionnel que Nicolás Maduro, réélu en 2024, n’exerce plus ses fonctions depuis son enlèvement. Cette situation, non prévue explicitement par la Constitution, a été interprétée par la Chambre constitutionnelle du Tribunal suprême de justice, ouvrant la voie à l’exercice de la présidence par intérim de Delcy Rodríguez.
Dans ce cadre, l’évocation d’élections, sans précision sur les postes concernés, laisse entendre qu’une nouvelle désignation de la direction de l’État deviendra nécessaire. Mais le gouvernement insiste sur une condition essentielle : ce processus devra se dérouler dans l’ordre, avec des garanties et sans diktat extérieur.
Le Venezuela dans l’arène mondiale
Malgré l’adoucissement du ton, Delcy Rodríguez n’a pas renoncé aux axes historiques de la politique extérieure vénézuélienne : défense de la souveraineté, rejet des sanctions, soutien à un ordre mondial multipolaire et solidarité avec les peuples du Sud.
La question de l’Esequibo a occupé une place importante dans son intervention. La présidente a réaffirmé que l’Accord de Genève de 1966 demeure, pour le Venezuela, le seul cadre bilatéral valable pour régler le différend territorial avec le Guyana.
Caracas rejette l’idée que le conflit puisse être tranché par une instance externe imposant une solution au pays. La référence vise directement la Cour internationale de justice, saisie à la demande du Guyana. Le Venezuela maintient qu’il ne reconnaîtra aucune décision issue de cette procédure et défend une négociation directe entre les parties, conformément à l’esprit de l’Accord de Genève.
La revendication sur l’Esequibo reste ainsi une politique d’État qui dépasse les conjonctures, les gouvernements et les personnalités. Elle renvoie à une question plus large : le droit des nations du Sud à défendre leur intégrité territoriale sans que les grandes puissances, les tribunaux internationaux ou les intérêts pétroliers ne viennent décider à leur place.
Delcy Rodríguez a également appelé à un ordre international plus équilibré et à une réforme profonde des institutions multilatérales. Le Venezuela reste ainsi aligné sur les revendications structurantes du Sud global : démocratisation de l’ONU, fin de l’hégémonie occidentale, respect de la souveraineté et refus des mécanismes qui maintiennent les peuples dans une position subordonnée.
Sur l’intelligence artificielle, Caracas a souligné le risque d’un approfondissement de la fracture numérique mondiale. Le développement technologique ne peut pas devenir un nouveau monopole des puissances riches et des grandes entreprises transnationales. Il doit être mis au service du développement social, de l’éducation, de la santé et de l’émancipation des peuples.
Dialogue avec Washington, sans capitulation
L’un des aspects les plus significatifs du discours concerne la relation avec les États-Unis. Dans le contexte des récents échanges diplomatiques, notamment de la rencontre bilatérale avec Donald Trump et des accords en discussion dans le secteur des hydrocarbures, l’intervention de Delcy Rodríguez officialise une nouvelle étape.
Il ne s’agit pas d’une capitulation politique ni d’un abandon de la dénonciation des sanctions. Il s’agit d’un repositionnement pragmatique : sortir le Venezuela de l’isolement imposé, restaurer les canaux diplomatiques et défendre les intérêts nationaux dans un contexte mondial marqué par les rivalités énergétiques, les guerres commerciales et la crise du système international.
La présidente a remercié Washington, ainsi que les autres pays ayant soutenu le Venezuela après les tremblements de terre de juin. Elle a également affirmé que Caracas travaille à résoudre les différends par le dialogue, tout en ouvrant des perspectives de coopération énergétique, de sécurité, de lutte contre la criminalité transnationale et d’échanges économiques.
« Aujourd’hui, nous travaillons sérieusement à résoudre par le dialogue les différends existants et à ouvrir des voies vers les relations énergétiques, la promotion de la sécurité, la lutte contre la criminalité transnationale et la coopération économique », a déclaré Delcy Rodríguez à propos des relations avec les États-Unis.
Elle a aussi remercié Donald Trump pour sa disposition à emprunter la voie des relations diplomatiques et de la coopération.
Cette inflexion ne doit pas être comprise comme l’effacement du conflit historique entre Caracas et Washington. Les sanctions économiques, qualifiées par le Venezuela de mesures coercitives illégales, ont lourdement pesé sur l’économie nationale, la capacité d’importation, l’industrie pétrolière et les conditions de vie de la population.
Pour le gouvernement bolivarien, le démantèlement des sanctions demeure donc un objectif géopolitique majeur. Le Venezuela considère que ces sanctions l’ont empêché de jouer pleinement son rôle naturel dans le système énergétique international, alors même que celui-ci traverse une période de grande instabilité.
Delcy Rodríguez a présenté le pays comme un acteur susceptible de contribuer à la sécurité énergétique de l’hémisphère. Elle a défendu une transition énergétique qui ne sacrifie pas les pays producteurs ni les peuples du Sud, et qui prend en compte trois exigences : la sécurité énergétique, l’accessibilité des prix et la durabilité.
Cette position s’oppose à une décarbonation imposée depuis les centres de pouvoir du Nord, souvent conçue sans tenir compte des besoins de développement des pays du Sud. Pour Caracas, aucune transition énergétique ne peut être juste si elle condamne les nations détentrices de ressources à rester pauvres ou dépendantes.
La raison d’État face aux rapports de force
Le discours de Delcy Rodríguez à l’ONU se distingue par un ton de gouvernement, davantage que par une rhétorique de mobilisation. Il cherche à placer la stabilité institutionnelle, la paix intérieure et la survie nationale au-dessus des slogans et des affrontements de circonstance.
Cette orientation reflète une logique de raison d’État. Dans une situation où le Venezuela reste soumis à des pressions extérieures, à des sanctions, à des rivalités énergétiques et à une crise sociale profonde, la priorité consiste à préserver l’existence même de l’État national, à consolider ses institutions et à empêcher un nouveau cycle de déstabilisation.
Le choix d’un langage plus conciliant ne signifie pas que le chavisme renonce à ses principes fondamentaux. Il traduit plutôt une adaptation à un rapport de forces défavorable, dans lequel la fermeté souverainiste doit s’accompagner d’une capacité de négociation.
Delcy Rodríguez a résumé cette exigence en affirmant que le Venezuela veut « respirer librement », exercer ses droits en tant que nation souveraine et vivre sans ingérence.
Le pari est clair : substituer à la logique de tranchée une politique de dialogue, de garanties juridiques et de pragmatisme stratégique. Cela implique de reconnaître les difficultés réelles du pays, de proposer une voie électorale et institutionnelle, de reconstruire la cohésion sociale et de rouvrir les relations internationales sans renoncer à la souveraineté.
En affirmant devant l’ONU que le Venezuela aura des élections et que celles-ci doivent être « une solution et non un générateur de conflits », Delcy Rodríguez envoie un signal aux oppositions internes comme à la communauté internationale. Le message est que la transition ne doit pas être reportée indéfiniment, mais qu’elle ne peut pas non plus être confisquée par les forces qui souhaitent démanteler les acquis institutionnels du pays ou remettre sa souveraineté entre les mains de puissances étrangères.
L’objectif reste donc double : garantir une sortie politique ordonnée et vérifiable, tout en assurant la continuité de l’État-nation, la protection des institutions issues du processus bolivarien et la stabilité du Venezuela dans une année particulièrement difficile.
Au fond, ce discours défend une idée simple : dans un pays assiégé, meurtri et soumis à de puissants rapports de force, la paix intérieure, la reconstruction économique et la souveraineté ne peuvent pas être séparées. Pour le Venezuela, la négociation n’est pas nécessairement un recul. Elle peut aussi devenir un instrument de survie nationale, de reconquête diplomatique et de défense des intérêts populaires.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
/image%2F0018471%2F20160525%2Fob_752977_hugo-chavez.jpg)
/image%2F0018471%2F20260926%2Fob_d0f50d_blog-1.jpg)



Haut de page