Comment transformer la solidarité, la participation et l’autogouvernement en un pouvoir venu d’en bas ?
Marcelo Colussi réfléchit aux possibilités et aux difficultés de construire un pouvoir populaire et des communautés alternatives au capitalisme, à partir d’expériences concrètes au Guatemala et au Venezuela, traversées par la tension entre solidarité, autogouvernement et pressions économiques, politiques et culturelles du système dominant.
Au Guatemala, petit pays oublié d’Amérique centrale qui ne fait généralement l’actualité internationale que lorsqu’une catastrophe survient — désastre naturel, coup d’État, massacre retentissant —, existent aussi de profondes volontés de penser le monde, la société, notre manière de vivre, de manière critique. Penser… et, bien sûr, proposer des alternatives qui permettent de dépasser l’existant.
L’organisation populaire d’origine indigène et paysanne, fortement ancrée dans une approche multiculturelle, l’Association de formation pour le développement intégral — AFOPADI —, avec la collaboration de l’organisation belge Broederlijk Delen (« Partager fraternellement », en néerlandais), s’est donné pour tâche, comme beaucoup d’autres collectifs à travers le monde, de mener cette réflexion.
Selon ses propres termes, l’organisation « réfléchit sur le monde préhispanique afin de retrouver des savoirs, des chemins, des manières d’être et de faire communauté. Nous nous plongeons ensuite dans le système-monde capitaliste, eurocentré, patriarcal, génocidaire et écocidaire, pour conclure qu’il s’agit d’un système qui ne peut engendrer que la mort, qui menace la survie de l’espèce humaine et qu’il faut donc étudier, analyser et dépasser en construisant des alternatives au capitalisme. Cette conclusion nous a conduits à réfléchir sur les différents socialismes apparus, à différents moments de l’histoire, dans diverses sociétés et régions du monde. »
Autrement dit, AFOPADI s’interroge sur les voies permettant d’avancer vers la construction de communautés régies par des principes éthiques tels que la justice, l’équité et l’horizontalité ; par des orientations politiques telles que l’anti-impérialisme, l’anticolonialisme, l’autonomie et l’autodétermination ; et par une conviction d’harmonie dans la défense de l’environnement. L’objectif est de dépasser l’individualisme et l’hyperconsumérisme capitalistes, tout en sachant que le contexte mondial actuel n’est pas celui d’une avancée populaire, mais d’une résistance face à la montée des droites.
La communauté comme pouvoir non vertical
C’est là que la question de la communauté prend une signification particulière. Elle ne se réduit pas à un rassemblement de personnes dans un espace géographique donné. Elle est conçue comme la véritable — peut-être la seule — manière de construire un pouvoir non vertical, en inventant de nouvelles formes de relations entre les êtres humains.
Le principe directeur ne serait plus l’odieux « sauve qui peut » individualiste, mais la solidarité à la base, la fraternité. En d’autres termes : comment construire une démocratie réellement participative, un authentique pouvoir populaire de toutes et tous ? Comment faire advenir cette communauté ?
Mais qu’est-ce exactement que le pouvoir populaire ? C’est le pouvoir qui émane du peuple, mais non pas cette délégation symbolique, vieillie, fade et corrompue de la démocratie représentative, où, à intervalles réguliers, on accomplit le rituel des urnes pour élire de prétendus représentants de la volonté populaire.
Non, absolument pas.
Le pouvoir populaire est l’exercice effectif, par l’organisation et la participation réelle, de la vaste majorité d’un collectif dans les décisions concernant les affaires fondamentales qui le touchent. Il est infiniment plus que la résolution de problèmes ponctuels dans une communauté limitée : l’éclairage public ou le pavage d’un quartier, un problème particulier de transport collectif dans un secteur urbain, l’installation d’eau potable ou la construction d’une école dans une communauté rurale.
Le pouvoir populaire, c’est la démocratie réelle, directe, effective et participative du peuple souverain. Il ne s’agit pas seulement de répondre à des besoins pratiques immédiats, mais aussi de définir et de contrôler la mise en œuvre de politiques nationales, de politiques publiques susceptibles de favoriser, produire et encourager l’humanisation des sociétés. Il peut même impulser des politiques au niveau international, les populations assumant simultanément le rôle d’exécutantes et de contrôleuses.
Une enquête sur les expériences communautaires
Afin de réfléchir à ces questions à partir de critères clairement décoloniaux et d’en tirer des conclusions, AFOPADI a choisi de connaître directement plusieurs expériences communautaires. À partir de ces rencontres, et avec l’appui d’une bibliographie complémentaire, l’organisation entend engager un processus de systématisation de cette problématique.
Durant le second semestre de l’année 2026, elle entre ainsi en dialogue franc et ouvert avec différents collectifs. Six communautés participent à cette démarche : trois au Guatemala — la communauté Santa Anita, le domaine La Florida et la coopérative Nuevo Horizonte — et trois dans d’autres pays : les communes du Venezuela, l’expérience zapatiste au Chiapas, au Mexique, et l’expérience de Marinaleda, à Séville, en Espagne.
L’idée centrale de l’initiative est de voir comment construire une alternative de pouvoir populaire distincte et supérieure à ce qui existe déjà. Autrement dit : comment donner forme à cette utopie d’une communauté nouvelle ?
Dans le travail de systématisation de ces expériences — dont seules les deux premières sont présentées ici, Santa Anita au Guatemala et le mouvement communal au Venezuela —, deux interrogations surgissent immédiatement, parmi bien d’autres sans doute :
◾Comment construire une communauté et un pouvoir populaire au cœur d’un monde qui va radicalement à l’encontre de ce projet ?
◾L’autogouvernement est-il possible à partir d’une autosuffisance financière propre à ce nouveau modèle communautaire ?
Cette dernière question s’impose au regard même du processus en cours : l’ONG locale pourrait-elle mener ce travail si elle ne disposait pas des fonds d’une organisation de coopération internationale ?
À ces interrogations s’en ajoutent sans doute beaucoup d’autres. Les formuler dès maintenant, c’est déjà commencer à chercher des réponses aux dilemmes qui interpellent toutes celles et ceux qui rêvent d’un monde de justice, d’équité et de démocratie directe ; d’un monde, comme le disait un penseur du XIXᵉ siècle aujourd’hui prétendument dépassé, de « producteurs libres associés », où prévaudrait la maxime : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins. »
Communauté Santa Anita, Guatemala
De la guérilla à l’organisation communautaire
La communauté Santa Anita se situe au Guatemala, plus précisément sur le versant pacifique, dans le département de Quetzaltenango, municipalité de Colomba Costa Cuca, à 48 kilomètres de la ville de Quetzaltenango et à 217 kilomètres de la capitale guatémaltèque.
Elle fut fondée par 35 familles d’anciens combattants de l’Unité révolutionnaire nationale guatémaltèque — URNG —, plus précisément de l’Organisation du peuple en armes — ORPA —, l’un des quatre fronts qui composaient cette coalition. La plupart de ces familles sont d’ascendance maya-mam et originaires du département de San Marcos.
Cette communauté est née des processus de réinsertion civile du mouvement insurgé après la signature, en 1996, des Accords de paix du Guatemala, qui mirent fin à 36 ans de lutte armée entre les forces révolutionnaires et l’armée nationale.
Les membres de cette communauté naissante ont reçu une aide gouvernementale dans le cadre de ces accords. En réalité, elle fut très limitée et ne dura guère plus de deux ans.
Avec la Fondation Guillermo Toriello — organisation regroupant les anciens combattants de la guérilla —, ils ont obtenu un prêt afin d’acquérir un domaine d’environ 65 hectares. Celui-ci fut acheté à un prix excessivement surévalué. Les anciens propriétaires avaient laissé la propriété à l’abandon pendant de longues années, au moins une décennie ; les familles réinsérées ont donc dû accomplir un travail immense pour la remettre en activité.
En 1998, elles se sont officiellement constituées sous le nom d’Association maya des petits agriculteurs Santa Anita La Unión. Dès sa fondation, cette communauté d’hommes et de femmes ayant combattu les armes à la main pour un monde différent, pour un horizon dépassant le capitalisme, a tenté de créer une microsociété alternative, fondée sur les mêmes valeurs de justice et d’équité qui les avaient autrefois conduits dans les montagnes, en révolte contre l’ordre établi.
L’objectif fondamental, après la réinsertion, était de transformer la « finca », le domaine agricole, en « communauté ».
Des accords de paix abandonnés
Les Accords de paix signés entre les forces insurgées et le gouvernement auraient dû, sur le papier, ouvrir la voie à une société plus juste. Le Guatemala est en effet l’un des pays du monde où les écarts entre riches et pauvres sont les plus visibles. Pourtant, ces accords sont progressivement tombés dans l’oubli. Aujourd’hui, on peut dire qu’ils sont totalement abandonnés : ils sont lettre morte.
Les causes structurelles qui ont déclenché la guerre civile dans les années 1960 n’ont pas changé après la signature de la paix. Il n’existe certes plus de guerre ouverte entre deux camps mobilisés et armés, mais le pays est loin de vivre en paix.
Les inégalités socioéconomiques y sont abyssales. Selon un rapport de banques suisses, moins de 1 % de la population détiendrait près de 60 % de la richesse nationale. La propriété foncière, dans un pays essentiellement agricole, demeure également extrêmement inégalitaire : moins de 5 % des grands propriétaires concentrent environ les deux tiers des terres cultivables, tandis que l’immense majorité paysanne — principalement indigène — ne possède que de minuscules parcelles d’environ un hectare, suffisantes tout juste à une survie précaire.
Dans le même temps, un racisme viscéral traverse l’ensemble de la société. Les peuples originaires d’ascendance maya, bien qu’ils soient majoritaires sur le plan démographique, profitent très peu des bénéfices sociaux. Ils vivent dans des économies de subsistance et connaissent des niveaux de développement très faibles, qu’il s’agisse de santé, d’éducation, de logement, d’accès à la terre ou de développement technologique.
Solidarité, café et fragilités économiques
Les 35 familles fondatrices de Santa Anita sont aujourd’hui devenues 54. De nombreuses avancées ont été réalisées, mais de nouveaux problèmes sont également apparus : ce sont eux qui nourrissent la présente réflexion.
Le domaine acquis est principalement consacré à la culture du café. Tout en travaillant cette production, les membres de la communauté ont obtenu l’appui de l’ambassade des Pays-Bas, ce qui a permis de lancer de nouvelles initiatives.
Dans un esprit profondément solidaire et communautaire, des terrains ont été attribués pour les habitations, des rues ont été tracées, des systèmes de drainage installés, des panneaux solaires mis en place pour l’éclairage public et la première école primaire de la zone construite.
Par la suite, des niveaux d’enseignement secondaire ont été ajoutés, ouverts dans tous les cas aux enfants et aux jeunes des communautés voisines. Santa Anita s’est ainsi consolidée comme un exemple de solidarité et d’éducation, démontrant que l’esprit de fraternité est bel et bien possible.
Les familles fondatrices ont progressivement remboursé le prêt obtenu, dont environ la moitié a finalement été annulée. Mais les obstacles se sont aussi multipliés. Le café étant devenu la principale source de revenus, l’apparition de la rouille du café, un champignon ravageur, ainsi que la dépendance aux prix fixés sur des marchés boursiers inaccessibles aux producteurs et situés hors du pays, ont plongé la production dans une crise.
La communauté s’est donc tournée vers de nouvelles perspectives et a développé l’écotourisme comme alternative.
Décoloniser la propriété
Le projet vise fondamentalement à décoloniser ce qui est connu : passer de l’idéologie du domaine agricole, de la propriété privée individuelle, à la communauté et à la propriété collective.
Mais l’expérience montre que cette transition est difficile, car elle suppose de profondes transformations idéologiques et culturelles. Dans cette logique, certains membres de la communauté ont fini par vendre leurs parcelles. Paradoxalement, celles et ceux qui vendent deviennent ensuite souvent les employés de ceux qui achètent.
Construire une île de solidarité au milieu d’un système qui promeut exactement le contraire est une entreprise complexe. La communauté a obtenu de grandes avancées, mais les problèmes restent constamment à l’affût.
Au-delà de la question de la production de revenus, un obstacle majeur demeure : comment travailler avec la jeunesse et l’intégrer au projet communautaire ? Beaucoup de jeunes étudient et quittent donc l’espace communal. Après avoir découvert une autre réalité, et une fois leurs études achevées, ils ne reviennent souvent pas. C’est là un goulot d’étranglement.
Dans ces conditions, comment la communauté peut-elle croître et devenir autosuffisante, avec son profil agricole et un écotourisme encore embryonnaire ?
Jeunesse, drogues et pressions extérieures
À cela s’ajoute la multiplication de la consommation de drogues dans l’environnement proche. La communauté tente d’empêcher que ce phénomène pénètre en son sein — « installer des portails pour éviter les mauvaises influences » — et mène donc un travail continu d’éducation idéologique auprès des jeunes.
Il demeure toutefois difficile de se soustraire à ce qui se passe en dehors de la communauté. Des portails peuvent être installés pour empêcher l’entrée des valeurs consuméristes et individualistes véhiculées par la drogue, mais la situation soulève, au minimum, de nombreuses questions : comment y faire face et comment la résoudre ?
Un autre élément à considérer est la présence des religions dans le tissu social guatémaltèque. Aux côtés du catholicisme — apporté par les envahisseurs espagnols il y a cinq siècles —, la cosmovision maya continue d’exister, souvent de manière dissimulée en raison du racisme ancestral qui la stigmatise encore comme de la « sorcellerie » dans une vision eurocentrée héritée des conquérants.
Depuis plusieurs décennies, les églises néopentecôtistes jouent également un rôle très important comme instruments de diversion sociale. Santa Anita n’est pas immunisée contre cette réalité.
Tous ces problèmes doivent donc devenir la matière centrale du processus de systématisation engagé : comment construire cette communauté alternative ?
Les communes au Venezuela : le Front Francisco de Miranda
Un instrument de pouvoir populaire
Le Front Francisco de Miranda est né après la tentative de coup d’État de 2002, menée par l’impérialisme états-unien et des secteurs de la droite vénézuélienne, et rejetée par un peuple mobilisé.
Il fut fondé à Cuba par les présidents Hugo Chávez, du Venezuela, et Fidel Castro, de Cuba. Il s’agit d’une organisation sociale et politique officiellement créée le 29 juin 2003 à La Havane, avec pour objectif central de promouvoir le travail social, l’organisation communautaire et la défense du socialisme naissant.
Son apparition répondait à la nécessité de disposer d’acteurs solides et très actifs pour accompagner, à la base, les transformations initiées par l’exécutif : il s’agissait de créer un modèle alternatif au capitalisme tout en démantelant l’État bourgeois en vigueur.
Un grand nombre de jeunes formés à Cuba à l’organisation communautaire et à la participation populaire ont joué un rôle déterminant dans la création de ce ferment de pouvoir populaire, dont est issu le mouvement des communes.
Comme l’affirment les membres du Front eux-mêmes :
« Nous sommes une organisation de jeunesse de Miranda, bolivarienne, guévariste et anti-impérialiste, qui participe à toutes les Missions créées par notre commandant [Hugo Chávez]. Nous sommes présents chaque jour dans chaque recoin du pays, donnant notre vie pour parvenir à une société plus juste, une société d’égal·es, pleine de solidarité et de fraternité, engagée dans une aide humanitaire désintéressée, sans rien attendre ni recevoir en retour, si ce n’est la prospérité de notre patrie. »
Le Front Francisco de Miranda fonctionne comme un instrument d’appui et de promotion de l’émergence ainsi que du développement territorial des communes au Venezuela. Ses membres, jeunes bolivariens formés politiquement, agissent comme animateurs sociaux chargés d’organiser les communautés, d’encourager l’autogouvernement local et de consolider le tissu communal.
L’objectif est la création de l’État communal, destiné à dépasser l’État bourgeois, lequel demeure, en dernière instance, l’État qui défend le capital.
Les communes et la démocratie directe
Les communes constituent aujourd’hui l’espace d’articulation et d’intégration le plus important pour l’exercice de la démocratie participative directe et, surtout, pour l’inclusion ainsi que la participation protagoniste des secteurs populaires, dans la perspective de consolider la construction du socialisme.
Ces communes fonctionnent comme des regroupements de plusieurs conseils communaux situés sur un même territoire, afin de parvenir à l’autogouvernement local, à la propriété collective et à la production sociale.
Elles constituent une expression de l’autogouvernement à la base, de l’authentique pouvoir populaire exercé par la population. En d’autres termes, elles représentent une voie vers la construction de l’État socialiste, objectif de la Révolution bolivarienne.
Leur organisation est fortement structurée et comprend :
◾Les conseils communaux de base, constitués par l’union de plusieurs conseils communaux voisins partageant une histoire et des coutumes.
◾Le Parlement communal, principal organe de décision, de délibération et d’élaboration des normes internes du territoire.
◾Les porte-paroles exécutifs, élus par les habitants et chargés de domaines variés tels que l’économie, l’alimentation, les services, la sécurité et la justice de paix.
Leur vocation fondamentale est la construction de l’État communal par la promotion, l’impulsion et le développement de la participation protagoniste et coresponsable des citoyennes et des citoyens dans la gestion des politiques publiques et dans l’exercice d’une démocratie de base, directe, plutôt que représentative.
L’objectif est que le pouvoir et la prise de décision relèvent directement des communautés organisées, au lieu de passer par les administrations municipales, régionales ou nationales traditionnelles.
Conseils communaux et organisation territoriale
Les conseils communaux sont des groupes de personnes élues dans un territoire déterminé. Selon la Loi organique des conseils communaux, qui encadre leur fonctionnement, ils sont établis à partir de 150 à 400 familles dans les zones urbaines, d’environ 20 familles dans les zones rurales et de 10 familles ou plus dans les communautés indigènes.
Dans l’État d’Amazonas, par exemple, un très grand nombre de familles s’organisent en conseils communaux.
L’État recense actuellement près de 5 500 communes et circuits communaux. Certaines sont plus efficaces que d’autres, tandis que d’autres rencontrent des difficultés. Mais leur mécanisme de fonctionnement est le même : la communauté présente des projets en fonction de ses besoins, puis la population choisit démocratiquement celui qui lui paraît le plus bénéfique.
L’Assemblée communale constitue l’organe suprême de décision. Une fois les initiatives approuvées, la communauté reçoit du gouvernement central des fonds destinés à mettre en œuvre le projet qui a obtenu le plus de voix. Le second projet le plus soutenu reçoit des financements du gouvernement régional et/ou des mairies.
Tout cela est encadré par une loi nationale définissant le statut des conseils communaux. La démocratie de base n’est donc pas une simple improvisation : elle se veut la colonne vertébrale de la société nouvelle que l’on cherche à bâtir.
Dans les régions où les peuples originaires sont les plus présents, comme l’Amazonas, au sud du pays — territoires des Yanomami, Piaroa, Jivi, Kurripaco, Yekuana, Puinave, Warekena, Piapoco, Yeral et Baniwa —, l’organisation communautaire relève déjà d’une longue tradition.
La Révolution bolivarienne est venue consolider ces processus et leur donner un cadre de légalité institutionnelle. Le tissu juridique renforce les processus communautaires, les légitime et les place au centre de la transformation en cours dans le pays.
Les limites du projet communal
Dans le capitalisme, l’idéologie dominante et les valeurs sont fondamentalement individualistes. Le pouvoir populaire à la base, déjà courant au sein des peuples indigènes, vise au contraire un modèle de solidarité communautaire.
Cette orientation n’est pas simple à promouvoir, car l’individualisme façonné durant des décennies par le système capitaliste reste profondément enraciné. Cela explique que les niveaux de participation populaire diffèrent d’une commune à l’autre et que tout le monde ne veuille ou ne puisse pas s’impliquer.
La participation de toutes et tous est encouragée, sans discrimination entre hommes et femmes, jeunes et adultes. Dès l’âge de 15 ans, il est possible de prendre part aux conseils communaux. À l’intérieur de chaque territoire, on cherche à satisfaire l’ensemble des besoins : santé, éducation, infrastructures de base, production, développement culturel, loisirs et bien d’autres.
Il est clair que l’ensemble du mouvement communal demeure fortement lié aux politiques officielles menées par le gouvernement central.
Aujourd’hui, cette administration est sous le feu des attaques. L’impérialisme états-unien, se considérant comme le maître de son « arrière-cour » latino-américaine, a mené une intervention infâme sur le territoire vénézuélien, enlevant son président et contraignant le gouvernement actuel à suivre ses orientations.
La gestion du pétrole a échappé à Caracas et se trouve entre les mains de l’empire lui-même, en violation absolue des principes les plus élémentaires du droit international.
Après les deux tremblements de terre dévastateurs du 24 juin, des troupes des États-Unis sont arrivées au Venezuela, prétendument pour apporter leur soutien face à la catastrophe. En réalité, il s’agirait d’une occupation déguisée.
Dès lors, une question — une incertitude — demeure : jusqu’où les communes représentent-elles encore une possibilité réelle de construire un pouvoir populaire, une voie effective vers le socialisme, alors que l’invasion se trouve à l’intérieur même du pays ?
Les membres du Front Francisco de Miranda affirment que les communes continuent de gouverner les territoires et que la marche vers le socialisme ne s’est pas arrêtée.
Depuis certaines communes parmi les plus radicales du Venezuela, on affirme que :
« L’État communal est l’horizon social : rendre réel le mandat historique de “Commune ou rien” signifie démanteler progressivement la logique de l’État bourgeois afin de lui substituer l’autogouvernement des masses, la démocratie directe et la participation protagoniste de la classe travailleuse et des secteurs populaires. “Commune ou rien” n’est pas un slogan : c’est la ligne de partage entre la transformation socialiste et la capitulation devant le capital. La force vive de la révolution réside dans la rue, dans le quartier, dans les campagnes et dans le territoire communal. Face aux incertitudes d’en haut, la réponse révolutionnaire, de gauche et anti-impérialiste est une seule : tout le pouvoir aux communes, la victoire appartient au peuple organisé. »
Le Venezuela ouvre sans aucun doute une question inquiétante : le pouvoir populaire y est-il réellement en train de se construire et de se consolider ? Quel rôle reste-t-il aux communes dans un pays envahi par des forces impérialistes ?
Conclusions provisoires
Les conclusions définitives ne pourront être tirées qu’après l’analyse des six expériences. Pour l’heure, nous nous trouvons surtout face à des interrogations.
Dans un monde comme le nôtre, où les positions néofascistes progressent rapidement, il est impératif que le camp populaire réfléchisse aux moyens de se protéger et d’opposer des résistances à ce suprémacisme raciste, patriarcal, misogyne et écrasant qui semble vouloir nous engloutir.
Comment aller au-delà de la logique capitaliste ? Comment construire une communauté alternative dans un monde qui attaque un tel projet, qui encourage l’ultra-individualisme et fonde tout sur la défense absolue de la propriété privée contre la propriété collective ?
À Santa Anita, certains membres du groupe, allant à l’encontre de la propriété communautaire et de la tentative de bâtir des réseaux solidaires, continuent de vendre leurs parcelles individuelles. Comment transformer la logique et la culture du domaine agricole en projet communautaire ? Faut-il installer des portails pour se protéger de l’extérieur ? Jusqu’où cela est-il soutenable ? Comment faire en sorte que la jeunesse ne « s’échappe » pas vers d’autres horizons ?
Il est évident que l’alternative communautaire se heurte ici frontalement à un État qui demeure antipopulaire, éloigné des besoins réels de sa population et uniquement préparé à défendre les élites ainsi qu’à réprimer la contestation.
Les membres de cette communauté proviennent d’expériences de guérilla qui ont constitué, par excellence, des exemples de construction collective. Mais lorsqu’ils se sont établis dans cette nouvelle perspective après leur démobilisation, ils ont été contraints de s’organiser dans des cadres qui ne favorisent pas une communauté populaire autosuffisante, mais reproduisent la logique de l’État : les COCODE — Conseils communautaires de développement — servent de passerelle obligatoire entre les habitants et la municipalité. Il y a là un goulot d’étranglement difficile à éviter.
Au Venezuela, le profil est différent et la dynamique de la proposition également. Les communes s’inscrivent dans un État qui, au moins dans son projet déclaré, cherche le socialisme et encourage donc le pouvoir populaire ainsi que la démocratie à la base.
Mais cet État conserve encore les structures, la bureaucratie, les traits et les vices d’un État bourgeois ordinaire : un appareil de domination de classe au service des pouvoirs capitalistes.
Deux doutes surgissent alors. Peut-on construire en profondeur une véritable alternative socialiste à l’intérieur d’un État capitaliste ? Et plus encore : dans la conjoncture actuelle du pays caribéen, alors que des forces nord-américaines d’occupation sont présentes et contrôlent le secteur pétrolier, peut-on continuer à construire le socialisme à partir de la base ? Comment ?
Les deux expériences soulèvent également la question du rôle de la jeunesse dans la communauté.
À Santa Anita, faute d’enseignement universitaire, de nombreux jeunes partent vers la ville — la capitale ou Quetzaltenango — afin de poursuivre leurs études supérieures. Ils ne reviennent pas toujours dans leur communauté d’origine, interrompant ainsi la continuité du processus.
Dans les communes du Venezuela, l’État cherche à créer des institutions universitaires afin que les jeunes ne soient pas obligés de quitter leur lieu d’origine. Cela pose une autre question : comment développer une formation technique et professionnelle de haut niveau qui serve réellement les communautés, en proposant des alternatives au centralisme urbain et en mettant l’accent sur les territoires ?
Une fois les communautés établies, la participation réelle de leurs membres soulève elle aussi des interrogations. On ne participe pas toujours par conviction, à partir de valeurs profondes de solidarité, ni en pensant au bien commun à long terme.
Souvent — c’est une réalité indéniable qui doit être interrogée — certaines personnes ne se sentent pas pleinement parties prenantes d’un ensemble communautaire et agissent plutôt en fonction de leurs bénéfices particuliers. L’action ne découle pas toujours d’une conviction politico-idéologique, ni des valeurs d’empathie et de solidarité.
Cela oblige à se demander jusqu’où peut être impulsée une véritable démocratie de base dans un contexte qui ne la favorise pas.
Tout ce qui précède, et qui nous oblige incontestablement à ouvrir de nouveaux questionnements, ne doit pas être considéré comme un problème insoluble devant lequel il faudrait renoncer. Il doit plutôt être envisagé comme un défi, comme une épreuve nous contraignant à aller plus loin.
« Les peuples obtiennent des droits lorsqu’ils exigent davantage, non lorsqu’ils s’adaptent à ce qui est “possible”. » — Sergio Zeta
Traduction Bernard Tornare
Marcelo Colussi est né en Argentine et vit aujourd'hui au Guatemala. Il a étudié la psychologie et la philosophie dans son pays natal. Il a vécu dans divers endroits d'Amérique latine. Professeur d'université et chercheur en sciences sociales, il écrit régulièrement dans divers médias électroniques alternatifs. Il a des publications dans le domaine des sciences sociales, ainsi que dans le domaine littéraire (nouvelles).
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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