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Quand le Sud ne peut pas dire non

par Bernard Tornare 1 Juillet 2026, 15:53

Image d’illustration : tableau Riverfront No. 1 de l'artiste américain George Bellows, peint en 1915.

Image d’illustration : tableau Riverfront No. 1 de l'artiste américain George Bellows, peint en 1915.

Titre original : Le Sud ne peut pas dire non : pourquoi cela relève de la domination plutôt que du développement

Par Tommaso Biagi

En 2023, le gouvernement argentin a signé des contrats d’extraction de lithium avec des entreprises multinationales pour des milliards de dollars. Au Chili, le cuivre continue de sortir à un rythme qu’aucun gouvernement n’a réussi à ralentir. Au Venezuela, le pétrole finance un État qui ne peut guère se permettre de se passer de cette ressource. En République démocratique du Congo, le cobalt utilisé dans les batteries des voitures électriques européennes est extrait dans des conditions qu’aucun pays européen n’accepterait sur son propre territoire. Le modèle extractif est largement défini par l’extraction de ressources naturelles destinées à l’exportation, avec peu de transformation locale.

 

Le discours dominant présente souvent cette situation comme du développement. Les pays du Sud global disposent de ressources naturelles, les marchés internationaux en ont besoin, et l’échange serait, en principe, volontaire. Dans cette lecture, tout le monde y gagnerait.

 

Mais cette vision est trompeuse. Le problème ne tient pas seulement au caractère inégal de l’échange, même si cette inégalité est réelle. Il tient au fait que le refus n’est pas vraiment possible. Lorsqu’un pays ne peut pas se permettre de dire non, il n’est pas dans une relation d’échange libre : il se trouve dans une relation de contrainte structurelle.

 

Raúl Prebisch a décrit la détérioration des termes de l’échange, une thèse devenue centrale dans l’économie du développement et la théorie de la dépendance. Ruy Mauro Marini a mis en avant la surexploitation comme trait fondamental du sous-développement dépendant. Eduardo Galeano, avec une autre langue et un autre registre, a parlé des « veines ouvertes ». Ces approches convergent vers une même idée : l’intégration du Sud global au marché mondial ne repose pas sur une relation entre égaux, mais sur un rapport structurel d’extraction.

 

Le test du refus

On peut identifier une relation de domination à l’aide d’un critère simple : la capacité de refuser. Une relation est réellement libre si la partie la plus faible peut dire non sans subir de conséquences catastrophiques. Elle est dominée si le refus devient incompatible avec la survie économique ou sociale.

 

Appliquons ce critère à l’Argentine et au lithium.

 

L’Argentine peut-elle décider de ne pas extraire de lithium et de ne pas l’exporter ? Sur le plan juridique, oui. Elle possède une souveraineté formelle sur ses ressources naturelles.

 

Mais quel serait le coût d’un tel refus ?

 

Le pays porte une dette extérieure très lourde, ses réserves en devises sont insuffisantes et le FMI exerce une forte influence sur sa politique macroéconomique. Les marchés financiers internationaux déterminent une grande partie des conditions de financement. Dans ce contexte, renoncer à l’extraction et à l’exportation du lithium pourrait provoquer une crise de balance des paiements, une fuite des capitaux et une nouvelle phase de négociation avec les créanciers dans des conditions plus dures encore.

 

Le coût du refus serait donc potentiellement très élevé. Autrement dit, l’Argentine ne dispose pas d’une liberté réelle de dire non. La relation avec les marchés internationaux du lithium relève alors moins d’un échange que d’une forme de domination structurelle.

 

Le commandement structurel

Le concept de commandement structurel permet de préciser ce mécanisme : il ne s’agit pas d’un pouvoir exercé principalement par la menace directe, mais d’un pouvoir fondé sur l’organisation des options disponibles.

 

À l’échelle individuelle, un travailleur de plateforme peut difficilement refuser les conditions imposées par une application comme Glovo [1] si cela signifie ne plus pouvoir payer son loyer. À l’échelle étatique, un pays du Sud global peut difficilement refuser d’exporter ses ressources si cela implique de ne plus rembourser sa dette, de ne plus importer ce qu’il ne produit pas, ou de perdre l’accès aux marchés financiers.

 

Dans les deux cas, personne ne pointe une arme. Mais la structure produit une situation où le refus équivaut à un effondrement. L’obéissance n’est donc pas une adhésion libre : c’est le résultat d’une dépendance organisée.

 

Dans la littérature critique, cela est souvent désigné par le terme d’extractivisme. Ce terme renvoie à un modèle fondé sur l’exportation de matières premières peu transformées. Mais sa portée est aussi politique : l’extractivisme est la forme que prend le commandement structurel lorsqu’il s’applique à des États souverains au sein du capitalisme global.

 

La dette comme mécanisme central

Pour comprendre ce système, il faut s’arrêter sur son moteur principal : la dette.

 

La dette extérieure n’est pas seulement une question de gestion financière. Elle fonctionne aussi comme une technique de gouvernement.

 

Un pays du Sud a besoin de devises pour importer des biens essentiels qu’il ne produit pas lui-même : machines, carburants, médicaments, technologies. Pour obtenir ces devises, il doit exporter. Et avec la structure productive qu’il possède souvent, cela signifie exporter surtout des matières premières. Pour changer de modèle, il lui faudrait investir davantage. Pour attirer ces investissements, il doit avoir accès aux marchés financiers internationaux. Et pour conserver cet accès, il doit satisfaire les exigences des investisseurs et des institutions financières.

 

Ces exigences incluent en général l’ouverture aux investissements étrangers dans les secteurs extractifs, des garanties juridiques fortes pour les multinationales et la priorité donnée au remboursement de la dette sur les dépenses sociales.

 

Le résultat est un cercle fermé : pour sortir de l’extractivisme, il faut des ressources ; mais pour obtenir ces ressources, il faut souvent rester dans l’extractivisme. Cette trappe n’est pas accidentelle. Elle découle de décennies de politiques du FMI, de la Banque mondiale et des pays créanciers, qui ont structuré le système financier international de manière à rendre le refus extrêmement coûteux pour les pays les plus vulnérables.

 

Le lithium comme exemple

Le lithium argentin, au sein du « triangle du lithium » avec la Bolivie et le Chili, illustre cette dynamique avec une grande netteté.

 

La demande mondiale a fortement augmenté avec la transition énergétique. Voitures électriques, batteries de stockage, équipements liés aux énergies renouvelables : tout cela exige du lithium en quantités croissantes. L’Europe et les États-Unis le considèrent désormais comme une ressource stratégique, et les entreprises multinationales cherchent à sécuriser l’accès aux gisements.

 

Du point de vue des pays producteurs, cela pourrait représenter une opportunité. Ils possèdent une ressource devenue indispensable. En théorie, ils devraient donc pouvoir négocier plus favorablement.

 

Dans la pratique, cependant, ils le font à partir de positions structurellement fragiles.

 

L’Argentine négocie sous le poids de la dette et sous la surveillance du FMI. Le Chili reste marqué par une organisation juridique qui favorise largement l’extraction. La Bolivie a tenté, à certains moments, une politique plus souveraine de nationalisation et de transformation locale, mais elle a fait face à des pressions extérieures, à l’instabilité politique et à des difficultés d’accès aux financements.

 

Le résultat est connu : les pays du triangle exportent surtout du carbonate de lithium, peu transformé, à des prix qu’ils contrôlent faiblement, tandis que la transformation à plus forte valeur ajoutée se fait ailleurs. La valeur est captée en Europe, aux États-Unis, au Japon ou en Chine. Les impacts environnementaux restent sur place. Les rémunérations locales ne représentent qu’une petite part de la richesse créée. Et la dépendance se reproduit.

 

En Argentine, la politique menée sous Milei accentue cette logique : dérégulation, ouverture aux capitaux étrangers, réduction des contraintes sur l’extraction locale. Présentées comme un élargissement des libertés économiques, ces mesures renforcent en réalité la place du pays dans une architecture de dépendance.

 

Souveraineté formelle et souveraineté réelle

L’un des arguments les plus fréquents contre ce type d’analyse est simple : les pays du Sud sont souverains, ils ont des constitutions, des gouvernements élus et une capacité de décision propre.

 

Mais cet argument confond souveraineté formelle et souveraineté réelle.

 

Un travailleur peut, en théorie, refuser un emploi abusif. Mais si ce refus signifie ne plus pouvoir vivre, cette liberté reste très limitée. De la même manière, un État peut être souverain sur le plan juridique tout en étant incapable de faire certains choix sans déclencher une crise économique majeure.

 

La souveraineté réelle suppose une capacité matérielle à choisir. Et cette capacité exige une condition essentielle : que le refus ne soit pas synonyme d’effondrement.

 

Construire cette capacité devrait être un objectif central pour toute gauche qui prend au sérieux la notion de liberté.

 

Ce que montre la transition énergétique

La transition énergétique rend cette réalité particulièrement visible.

 

Le discours dominant la présente comme une chance pour le Sud global : les ressources nécessaires à la décarbonation s’y trouvent, ce qui devrait renforcer le pouvoir de négociation des pays producteurs. Le lithium argentin, le cobalt congolais ou le cuivre chilien sont décrits comme les nouveaux piliers de l’économie verte.

 

Mais, dans les faits, cette transition tend surtout à reproduire les structures extractives existantes, parfois en les renforçant, avec une nouvelle justification idéologique. Hier, on extrayait des combustibles fossiles au nom du développement. Aujourd’hui, on extrait des minerais critiques au nom de la durabilité. Le mécanisme reste largement le même. Seul le récit de légitimation a changé.

 

Une transition réellement juste supposerait autre chose : des technologies moins dépendantes de ressources géographiquement concentrées, des investissements dans les capacités productives locales, l’allègement de la dette qui rend le refus impossible, et une architecture financière internationale qui ne transforme pas la dépendance en condition permanente d’accès au marché.

 

Pour l’instant, rien de tout cela ne structure réellement la transition telle qu’elle est mise en œuvre. Ce qui existe surtout, c’est une dépendance ancienne avec un vernis vert.

 

Une même logique, une même issue

Le mécanisme qui empêche un travailleur de plateforme de dire non à Glovo et celui qui empêche un État de dire non aux marchés internationaux du lithium relèvent d’une même logique : le pouvoir exercé par l’organisation des alternatives, et non seulement par la contrainte directe.

 

La réponse, dans les deux cas, repose sur un même principe : créer les conditions matérielles qui rendent le refus supportable.

 

Pour les travailleurs : revenu garanti, logement accessible, protection sociale indépendante de l’emploi.

Pour les États du Sud : annulation de la dette, financement sans conditions excessives, transfert de technologies, règles commerciales moins asymétriques.

 

Ces demandes ne sont pas irréalistes. Elles constituent les conditions minimales pour que la souveraineté, individuelle ou collective, ne soit pas réduite à une fiction juridique.

 

Tant que le Sud ne pourra pas dire non, le mot « développement » restera, dans bien des cas, un autre nom de la domination.

 

Note

[1] Glovo est une application de livraison à la demande, comparable à Uber Eats ou Deliveroo. Elle met en relation des restaurants et commerces avec des clients via une plateforme numérique, en s’appuyant sur des coursiers indépendants (livreurs à vélo, scooter, etc.). Dans le texte, elle sert d’exemple pour illustrer la situation des travailleurs de plateformes numériques, formellement « libres » mais en réalité fortement dépendants de ces revenus.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

 

Tommaso Biagi est un philosophe politique et chercheur indépendant en philosophie morale et politique. Il développe ses travaux en dehors des cadres académiques traditionnels, à partir d’une réflexion approfondie sur la domination structurelle, la liberté et les limites des réformes institutionnelles.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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