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De Fujimori à De la Espriella : l’Amérique latine a ouvert la porte à la droite à la tronçonneuse

par Bernard Tornare 10 Juillet 2026, 14:48

 L’extrême droite a profité des faiblesses laissées par la gauche sur le continent | Mauricio Ledesma

L’extrême droite a profité des faiblesses laissées par la gauche sur le continent | Mauricio Ledesma

La déception envers les gouvernements progressistes, l’insécurité, la polarisation et l’usure démocratique ont créé le terrain idéal pour l’émergence d’une nouvelle génération de dirigeants qui promettent des solutions toujours plus extrêmes.

 

Par Marco Teruggi

À quel moment cela s’est-il produit ? Quand est-il devenu normal d’assister à un défilé de candidats présidentiels latino-américains qui promettent la guerre, brandissent des tronçonneuses, revendiquent les dictatures, se prennent en selfie devant des milliers de prisonniers ou menacent d’effacer leurs adversaires de la carte — parfois au sens figuré, parfois non ? Et non seulement ils le font, ce qui serait déjà énorme sur un continent habitué aux excès, mais en plus ils sont compétitifs, gagnent des élections ou passent tout près.

 

Ce n’est pas que les droites d’hier étaient nécessairement érudites, diplomatiques ou sophistiquées. Mais elles faisaient au moins semblant de respecter certaines formes. Aujourd’hui, ces formes ont volé en éclats. L’époque est marquée par une désinhibition totale, une maldad insolente, une rupture assumée des limites. Et bien souvent, une fierté affichée de l’ignorance : peut-on imaginer Jair Bolsonaro, Abelardo de la Espriella ou Donald Trump avec un livre à la main ?

 

Des sociétés déboussolées, des droites décomplexées

Peu de sociétés peuvent aujourd’hui se dire immunisées contre ce phénomène. On se souvient de l’illusion en Argentine en 2023, quelques mois avant les élections : Javier Milei ne pouvait pas gagner, pensait-on. Il y avait des « anticorps ». Quelques mois plus tard, le choc électoral venait rappeler que cette victoire était, au fond, inscrite dans la faiblesse du gouvernement sortant et dans l’air du temps.

 

La même question s’est posée ailleurs : comment est-ce possible ? Au Brésil avec Bolsonaro, au Salvador avec Bukele, aux États-Unis avec le retour de Trump, en Équateur avec Noboa, au Chili avec Kast, au Pérou avec Keiko Fujimori, en Colombie avec De la Espriella. Et la tendance se confirme : les figures les plus agressives et sans scrupules avancent sans entrave, repoussent les limites et récoltent des voix.

 

Pourquoi ? Deux lectures se confrontent. Soit il existe une demande sociale profonde qui ouvre un espace à ces figures. Soit une offre politique est construite pour produire cette demande. La seconde explication est plus confortable, car la première oblige à regarder en face les fractures des sociétés.

 

Quand le progressisme devient système

La réalité sociale en Amérique latine reste dure, et ce n’est pas nouveau. Les gouvernements progressistes, nationalistes ou de gauche des années 2000 avaient promis de transformer cette réalité : lutte contre le néolibéralisme, contre les privatisations, contre les inégalités criantes. Ils ont gagné, gouverné, parfois transformé.

 

Mais avec le temps, beaucoup se sont institutionnalisés. Certains ont administré l’ordre existant sans le changer en profondeur. D’autres ont reproduit les privilèges. D’autres encore ont tenté de transformer sans résoudre les problèmes structurels. Les forces du changement sont devenues, en partie, les gardiennes d’un nouveau statu quo.

 

Une nouvelle génération est alors arrivée, sans mémoire des luttes précédentes, exigeant des ruptures. Les stratèges de droite ont compris cette faille : ils ont fabriqué des outsiders, construit des discours antisystème conservateurs, prônant privatisations, alignement sur Washington, criminalisation des pauvres et solutions sécuritaires à coups de balles.

 

Comme l’a résumé Lula : « Nous sommes devenus le système. Il n’est donc pas surprenant que l’autre camp se présente comme antisystème. »

 

Ainsi émergent des figures comme Milei et sa tronçonneuse contre « la caste », Kast et ses fossés contre les migrants, De la Espriella et sa politique du « tirer d’abord, poser les questions ensuite », ou Bukele et ses prisons de masse.

 

La fin du centre politique

Chaque élection confirme un peu plus l’effondrement du centre. La modération n’est plus une valeur politique dominante. La polarisation est asymétrique : les droites se radicalisent, tandis que les gauches hésitent, souvent paralysées par la peur des représailles des élites.

 

De Milei à Bukele : la crise de la démocratie

En 1983, Raúl Alfonsín promettait une démocratie qui « nourrit, soigne et éduque ». Une démocratie réelle, matérielle.

 

Quarante ans plus tard, l’arrivée de Milei incarne une démocratie fissurée. Face à des gouvernements décevants, il a capitalisé sur la colère avec un mot-clé : « caste ». Un concept flou dans lequel chacun projette ses ennemis. Ironie du sort : son gouvernement a fini par servir précisément les intérêts qu’il prétendait combattre.

 

Mais si la démocratie ne garantit ni bien-être ni justice, elle doit au minimum garantir la vie. Sinon, pourquoi la défendre ?

 

C’est le pacte implicite proposé par Nayib Bukele au Salvador : moins de démocratie en échange de sécurité. Dans un pays ravagé par la violence, ce marché a trouvé un écho massif.

 

Comme le souligne la journaliste Carmen Valeria Escobar : la population a été amenée à choisir entre droits abstraits et sécurité immédiate. Et c’est la démocratie qui a été sacrifiée.

 

Sécurité contre liberté : un faux choix ?

Lorsque Bukele arrive au pouvoir, le Salvador affiche un taux d’homicides parmi les plus élevés du monde. Dans ce contexte, que signifie la démocratie pour la population ?

 

« En pratique, rien », explique Escobar. À quoi sert une Constitution si la vie elle-même n’est pas garantie ? Personne ne défend ce qu’il ne connaît pas concrètement.

 

Le rôle décisif des États-Unis et des médias

Une gauche sans résultats ne peut pas gagner. Mais même avec des résultats, la victoire n’est pas garantie.

 

En Colombie, malgré la baisse de la pauvreté sous Petro, la droite radicale l’a emporté. Au Brésil, Lula a également réduit la pauvreté, mais l’issue électorale reste incertaine face à une droite toujours puissante.

 

Pourquoi ? Parce que ces droites bénéficient de soutiens puissants, notamment de la Maison-Blanche. Donald Trump est devenu un acteur central des dynamiques électorales latino-américaines.

 

À cela s’ajoute un facteur clé : l’intoxication médiatique. Les grands médias, liés aux élites économiques, ont souvent abandonné toute prétention à la neutralité. Désinformation, criminalisation des dirigeants progressistes, exploitation des peurs sociales, racisme, xénophobie : tout devient instrument politique.

 

Une époque marquée par le désarroi

Le phénomène s’inscrit aussi dans une époque plus large : les séquelles de la pandémie, l’isolement social, la montée de l’individualisme, l’influence de l’idéologie néolibérale.

 

S’y ajoutent des traits historiques des sociétés latino-américaines : racisme structurel, mépris de classe, conservatisme, et une tentation récurrente de résoudre les conflits par la violence. Les dictatures, rappelons-le, ont aussi bénéficié de soutiens sociaux.

 

Des droites fortes mais fragiles

La force de ces nouvelles droites réside dans leur capacité à capter une radicalité émotionnelle. Leur faiblesse, en revanche, est leur modèle profondément inégalitaire.

 

Ce modèle peut se maintenir par la répression et la domination médiatique, mais il reste instable, fragile, incapable d’offrir un horizon durable.

 

Et maintenant ?

La question centrale demeure : comment les forces de gauche, progressistes ou national-populaires peuvent-elles proposer un projet capable de mobiliser et de transformer réellement la société ?

Et surtout, comment le faire dans un contexte où les États-Unis cherchent à réduire à néant toute autonomie du continent ?

Les questions restent ouvertes, tandis que les monstres avancent et que de nouveaux séismes politiques s’annoncent.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

 

De Fujimori à De la Espriella : l’Amérique latine a ouvert la porte à la droite à la tronçonneuse

Marco Teruggi est un sociologue, journaliste et écrivain franco-argentin, spécialiste des dynamiques politiques en Amérique latine. Installé entre l’Argentine et le Venezuela, il couvre depuis des années les processus populaires, les conflits géopolitiques et les transformations sociales du continent. Auteur de plusieurs livres de chroniques et d’essais, il intervient régulièrement dans des médias latino-américains et européens en tant qu’analyste politique.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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