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Analyse : le pouvoir caché des mots

par Bernard Tornare 13 Juillet 2026, 12:26

Analyse : le pouvoir caché des mots

Titre original : Analyse de la transformation du langage du pouvoir dans l’ordre mondial contemporain

Par Majid Maleki Meighani

Les mots ne sont jamais neutres. Ils charrient des valeurs, du pouvoir et de l’histoire. Ce qui est aujourd’hui qualifié de « terrorisme » dans le discours dominant correspond, dans bien des cas, aux mêmes actions qui, il y a seulement quelques décennies, étaient reconnues comme « lutte de libération » ou « révolution ». Dans un monde où le système hégémonique s’est arrogé le monopole de définir quelle violence est légitime, le langage est devenu une arme politique puissante. Par son biais, la résistance des peuples de Palestine, de Cuba, du Vietnam ou de l’Algérie est réduite à un simple « délit », tandis que la violence structurelle des États coloniaux et impérialistes est présentée comme « légitime défense ».

 

Cet article examine les racines historiques et politiques de cette transformation discursive. Il analyse comment, depuis la seconde moitié du XXe siècle, ceux qui étaient considérés comme des héros populaires ont été requalifiés en terroristes dans les médias et la littérature dominante. Il interroge le rôle des grands médias et des institutions internationales dans cette redéfinition, et questionne la manière dont même certains secteurs de la gauche ont fini par reproduire ce vocabulaire de domination. Enfin, il défend la nécessité de reconquérir le langage afin de restituer la légitimité des résistances justes.

 

Racines historiques : la résistance avant la guerre

Avant la Seconde Guerre mondiale, les luttes anticoloniales étaient principalement comprises comme des « soulèvements », des « rébellions » ou des « révolutions ». Les combattants irlandais contre la Grande-Bretagne, les résistants en Pologne ou en Tchécoslovaquie, ainsi que les mouvements indépendantistes en Inde et en Afrique, bien qu’ayant recours aux armes, étaient rarement classés dans la catégorie du « terrorisme ». Le discours du pouvoir se concentrait sur les fronts de la guerre mondiale, et la légitimité de la résistance contre l’occupation allait presque de soi.

 

Certes, on leur appliquait parfois des qualificatifs péjoratifs tels que « bandits » ou « malfaiteurs ». Le terme « terroriste » n’avait pas encore le poids central qu’il possède aujourd’hui ; il était surtout associé à la « Terreur » de la Révolution française. Ce contexte est important, car il montre que le sens actuel du terme n’est ni naturel ni éternel, mais construit dans des conditions historiques concrètes.

 

L’âge d’or des luttes de libération (1950-1960)

Les décennies 1950 et 1960 ont représenté l’apogée des mouvements de libération en Asie, en Afrique et en Amérique latine. L’indépendance de l’Inde, la guerre d’Algérie contre le colonialisme français et la Révolution cubaine illustrent clairement comment la violence révolutionnaire était non seulement perçue comme légitime, mais parfois même célébrée. Des figures comme Fidel Castro et Che Guevara sont devenues des symboles d’idéalisme et d’espoir pour des millions de personnes dans le tiers monde.

 

Même l’ONU, avec toutes ses limites, a reconnu le droit des peuples à lutter contre le colonialisme. La Déclaration de 1960 sur l’octroi de l’indépendance aux pays et aux peuples coloniaux l’affirmait explicitement.

 

La guerre froide et la naissance du discours moderne du « terrorisme »

Avec l’intensification de la guerre froide, tout a changé. Les États-Unis et leurs alliés occidentaux, soucieux de contrer l’influence du bloc socialiste et des mouvements de gauche, ont cherché une étiquette capable de détruire complètement la légitimité morale et idéologique de ces luttes. À partir des années 1970, le concept de « terrorisme international » s’est largement diffusé dans les médias et les cercles politiques occidentaux.

 

Dans ce nouveau cadre, les combattants palestiniens résistant à l’occupation israélienne ont cessé d’être désignés comme « résistance » pour devenir des « terroristes ». Le même schéma s’est répété en Amérique latine et en Afrique. Le terme « terrorisme » s’est transformé en un instrument idéologique assimilant toute forme de violence anticoloniale à des crimes indiscriminés et apolitiques, en ignorant leur contexte historique et politique.

 

Les médias et la fabrication du consensus

Les grands médias occidentaux ont joué un rôle clé dans cette opération. Par la diffusion sélective d’images d’explosions et d’enlèvements, sans jamais fournir le contexte historique ni politique, ils ont transformé ces actions en symboles d’horreur pure. En revanche, la violence d’État — les bombardements au Vietnam, le coup d’État au Chili ou la répression de l’apartheid en Afrique du Sud — était minimisée ou justifiée à l’aide d’expressions telles que « sécurité nationale » et « légitime défense ».

 

Ce mécanisme rappelle clairement les analyses de Michel Foucault sur le pouvoir qui construit la réalité à travers le contrôle du discours. Il évoque également l’« orientalisme » d’Edward Said : l’Occident construit l’image du combattant anticolonial comme intrinsèquement violent et fanatique, de la même manière qu’il a autrefois construit celle d’un « Orient » irrationnel.

 

La gauche et sa crise d’identité linguistique

L’un des aspects les plus préoccupants est que des secteurs importants de la gauche ont fini par adopter ce vocabulaire. Les raisons sont multiples : la forte pression médiatique et politique occidentale, la dérive réformiste et parlementaire d’une grande partie de la gauche, ainsi que la crainte d’être associés à des groupes ayant recouru à la violence indiscriminée.

 

Cependant, accepter ce langage sans esprit critique revient à se soumettre au cadre intellectuel de l’impérialisme. Lorsque des forces progressistes qualifient de « terroristes » la résistance palestinienne ou kurde, elles deviennent, même involontairement, complices de la domination. Il s’agit là de l’une des grandes défaites de la gauche contemporaine : son incapacité à défendre la légitimité de la résistance armée face à l’occupation et au colonialisme de peuplement.

 

Études de cas

Palestine : C’est l’exemple le plus clair du paradoxe actuel. Un peuple soumis depuis sept décennies à une occupation militaire exerce son droit naturel à résister, mais dans le discours occidental, il est systématiquement étiqueté comme terroriste. Pendant ce temps, l’armée israélienne, responsable de massacres répétés de civils, est présentée comme « défensive » et « légitime ».

 

Amérique latine : Au Nicaragua, au Salvador et en Colombie, les mouvements de gauche qui luttaient contre des dictatures soutenues par Washington ont été qualifiés de la même manière. Le cas du FMLN salvadorien est révélateur : considéré comme terroriste dans les années 1980, il est devenu un parti politique légitime après les accords de paix, sans modification substantielle de son programme.

 

Afrique : Le Congrès national africain (ANC) est resté sur la liste des organisations terroristes du département d’État américain jusqu’en 2008. Nelson Mandela lui-même figurait sur une liste de surveillance antiterroriste jusqu’à cette même année. L’absurdité est évidente : celui qui est devenu un symbole mondial de réconciliation et de paix a été traité pendant des décennies comme un terroriste par le pays le plus puissant du monde.

 

Iran : Avant et après la révolution de 1979, le même schéma s’est répété. Des actions considérées comme révolutionnaires dans un contexte ont été qualifiées de terroristes dans un autre, selon les intérêts politiques et les alliances avec l’Occident.

 

Le langage comme champ de bataille

Du point de vue de la théorie critique, le langage fait partie de la superstructure qui reflète et renforce les rapports de pouvoir. L’impérialisme doit monopoliser le sens de mots tels que « violence », « légitimité » et « terreur » pour maintenir sa domination. Comme l’a souligné Antonio Gramsci, l’hégémonie culturelle consiste à faire passer la vision du monde de la classe dominante pour du simple bon sens.

 

Frantz Fanon, dans Les Damnés de la terre, a expliqué que la violence du colonisé n’est pas pathologique, mais constitue une réponse nécessaire à la violence structurelle du colonialisme.

 

Conclusion : reconquérir le langage

La transformation du vocabulaire reflète le changement dans le rapport de forces mondial. L’étiquette de « terrorisme » vise à désarmer moralement et politiquement les mouvements de libération. La tâche des forces progressistes est de reconquérir le langage comme terrain de lutte : distinguer entre la résistance légitime des peuples et la violence indiscriminée, sans céder aux simplifications.

 

Il faut également dénoncer l’hypocrisie du système : les mêmes États qui condamnent le terrorisme sont les principaux vendeurs d’armes aux régimes répressifs. Les mêmes médias qui criminalisent les combattants édulcorent la violence d’État à l’aide d’euphémismes tels que « dommages collatéraux ».

 

L’histoire a montré qu’aucun récit hégémonique ne peut dissimuler indéfiniment la vérité des luttes des opprimés. Comme le disait Eduardo Galeano : « L’histoire ne dit jamais vraiment adieu. L’histoire dit : à bientôt ».

 

Les peuples de Palestine, du Kurdistan, d’Amérique latine et d’Afrique continuent d’écrire leur propre histoire, même si on les appelle terroristes.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

 

Majid Maleki Meighani est un analyste politique, écrivain et traducteur iranien, dont le travail se concentre sur les questions de gauche, les mouvements ouvriers ainsi que les enjeux ethniques et de genre. Écrivant parfois sous le nom de Majid Maleki, il a publié de nombreux articles dans des médias critiques et alternatifs, notamment ZNetwork, Countercurrents et d’autres plateformes en ligne, où il analyse l’impérialisme, les conflits contemporains et les formes de résistance dans le Sud global.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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