Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

La droitisation des classes moyennes en Amérique latine

par Bernard Tornare 14 Juillet 2026, 15:47

1er mars 2026, Sao Paulo, Brésil : « rassemblement Bolsonaro sur l'avenue Paulista. Photo : Arthur Lamonier/Thenews2/Zumapress

1er mars 2026, Sao Paulo, Brésil : « rassemblement Bolsonaro sur l'avenue Paulista. Photo : Arthur Lamonier/Thenews2/Zumapress

Comprendre le comportement électoral de la classe moyenne est essentiel pour comprendre le moment historique que nous vivons.

 

Par Elvin Calcaño

Certains politologues parlent aujourd’hui de « fascisation » des classes moyennes, tant ce secteur social constitue le principal réservoir électoral des droites extrêmes. Comprendre le comportement électoral des classes moyennes est essentiel pour situer le moment historique que nous traversons — et surtout pour savoir comment contrer l’offensive réactionnaire actuelle à l’ère des algorithmes, de l’intelligence artificielle et de la manipulation cognitive en temps réel.

 

Un phénomène global… mais aggravé en Amérique latine

Il faut d’abord clarifier un point : la droitisation croissante d’une part importante des classes moyennes ne se limite pas à l’Europe ou aux États-Unis. En Amérique latine, ce processus est encore plus marqué.

 

Historiquement, les classes moyennes ont constitué une avant-garde idéologique et politique de la social-démocratie. Elles ont fourni les cadres dirigeants d’un modèle fondé sur un compromis entre capital et travail, où l’État jouait un rôle d’arbitre entre les 10% les plus riches et le reste de la société. Ce modèle s’est principalement développé dans le Nord global, mais il a aussi eu ses expressions en Amérique latine.

 

Du capitalisme productif à la financiarisation

Depuis une trentaine d’années, le paysage a profondément changé. Les classes moyennes, fragilisées par la précarisation, se sont progressivement déplacées vers la droite. Ce mouvement s’accompagne d’un cynisme croissant — défiance envers le collectif et les institutions publiques — et d’une montée de l’idéologie individualiste issue du néolibéralisme.

 

Ce basculement s’explique par deux facteurs principaux :

Un facteur structurel

◾ Un facteur idéologique

 

Le premier tient à la transformation du capitalisme lui-même. L’État-providence reposait sur un capitalisme productif, dans lequel les élites économiques dépendaient directement du travail. C’était ce que David Harvey appelle un capitalisme « socialement ancré ».

 

Avec la financiarisation néolibérale — impulsée par les politiques de dérégulation à la Reagan et Thatcher — ce lien a été rompu. L’accumulation de richesse repose désormais sur la finance et la spéculation, indépendamment de la production réelle. Le 1% le plus riche n’a plus besoin du reste de la société pour s’enrichir.

 

Un État désancré, des sociétés fragmentées

Cette mutation a installé une nouvelle hégémonie. L’État, sous l’effet de la gouvernance néolibérale, s’est progressivement déchargé de ses responsabilités sociales au profit du marché. Le rapport de forces s’est ainsi massivement déplacé en faveur des élites financières et technologiques.

Résultat : un État de plus en plus « désancré » de la société.

 

À cela s’ajoutent des transformations technologiques — analysées notamment par Shoshana Zuboff — qui renforcent cette logique. Le monde connaît aujourd’hui un processus de désindustrialisation, tant dans les pays développés que dans ceux du Sud, avec pour conséquence une précarisation massive du travail.

 

L’individu néolibéral : « entrepreneur de soi »

Dans ce contexte, les classes moyennes se retrouvent piégées. Leur idéal social se replie sur une logique individualiste : celle de « l’entrepreneur de soi ».

 

Tout devient affaire de responsabilité individuelle. Le collectif disparaît du champ des possibles. Le politique cesse d’être porteur de sens ou de satisfaction. L’individu ne trouve plus de reconnaissance que dans la compétition marchande et réduit la liberté à une simple dimension économique.

 

Ce basculement structurel et idéologique a profondément installé la défiance envers le public comme un sens commun. Dans ce terrain idéologique, les droites — et surtout les extrêmes droites — disposent d’un avantage considérable pour diffuser leurs discours, leurs symboles et leurs projets.

 

Amérique latine : héritage progressiste et ressentiment

En Amérique latine, la « fascisation » des classes moyennes s’inscrit dans cette dynamique globale, mais elle possède aussi des spécificités.

 

Dans des pays comme l’Argentine ou le Brésil, la désindustrialisation joue un rôle déterminant. Mais un autre facteur, plus récent, doit être pris en compte : la période d’hégémonie des gouvernements progressistes entre 1998 et 2015.

 

Paradoxalement, une partie des classes moyennes, bien qu’objectivement bénéficiaires de ces politiques, a perçu ces gouvernements comme une menace pour son idéal social. Pourquoi ? Parce que cet idéal repose souvent sur une identification aux classes dominantes.

 

Ainsi, les gouvernements populaires ont été vécus comme une remise en cause de cet imaginaire de réussite sociale.

 

Aujourd’hui, ce sont précisément ces classes moyennes dépolitisées et ambitieuses qui sont les plus réceptives aux discours de haine contre le progressisme — en Argentine, au Brésil, au Chili, en Équateur ou en Colombie.

 

Ces discours sont orchestrés par des élites économiques et médiatiques qui ont été mises à contribution fiscale par les gouvernements progressistes. Mais ils sont relayés par des secteurs sociaux qui ont pourtant bénéficié des politiques de Correa, Evo Morales, Lula, Cristina Kirchner ou encore Gustavo Petro.

 

Un cocktail explosif de manipulation et de dépolitisation — profondément violent dans ses effets.

 

Une bataille politique et culturelle décisive

Comprendre cette transformation historique, structurelle et idéologique des classes moyennes est aujourd’hui indispensable. Le phénomène existe dans toute l’Amérique latine, à des degrés divers.

 

Dans le même temps, les extrêmes droites se radicalisent, encouragées par un gouvernement états-unien qui abandonne toute façade « humanitaire » ou « démocratique » pour réaffirmer son contrôle sur ce qu’il considère comme son arrière-cour — notamment face à la Chine, dans un contexte de crises internes profondes.

 

Construire le pouvoir, pas seulement gagner des élections

Face à cette situation, les forces progressistes doivent changer d’approche. Il ne suffit plus de gagner des élections.

 

Il faut :

Construire un véritable pouvoir populaire

Disputer les imaginaires et les sens communs

◾ Nouer des alliances politiques complexes mais nécessaires

 

Car les luttes à venir seront de plus en plus dures et aussi de plus en plus troubles.

 

La normalisation des modes de communication imposés par les réseaux sociaux, combinée au soutien croissant des élites aux extrêmes droites, annonce une période de confrontation intense. Pour ces élites, ces forces représentent désormais la meilleure garantie pour préserver leur domination symbolique et matérielle.

 

Une domination qu’elles exercent, sans interruption, dans cette Amérique latine marquée par un siècle de solitude.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

La droitisation des classes moyennes en Amérique latine

Elvin Calcaño est un politologue dominicain, spécialiste des études latino-américaines. Titulaire d'un master en théorie politique de l'Université Complutense de Madrid. Formation en sciences politiques à Porto Rico et au Mexique. Chercheur, professeur d'université et consultant électoral, il possède une expérience d'études et de travail dans cinq pays d'Amérique latine.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
commentaires

Haut de page