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Pourquoi la Chine et le Grand Sud nous protègent d’une crise mondiale

par Bernard Tornare 15 Juin 2026, 14:36

Pourquoi la Chine et le Grand Sud nous protègent d’une crise mondiale
Par Pino Arlacchi

Le spectre d’un pétrole à 150 dollars le baril hante désormais les places financières occidentales, selon les sources les plus autorisées. Si les modèles prédictifs des grandes compagnies pétrolières et des banques d’investissement venaient à se confirmer, le choc énergétique provoqué par un blocage prolongé du détroit d’Ormuz — par lequel transite chaque jour environ un cinquième de l’approvisionnement mondial en pétrole — risquerait d’asséner le coup de grâce à une économie atlantique déjà structurellement fragile.

 

Une logique mondiale qui a changé

Dans la logique du siècle dernier, un tel scénario n’aurait qu’une seule issue : une récession mondiale profonde, immédiate et inévitable. Mais la logique du XXIᵉ siècle a changé.

 

Si la flambée des prix de l’énergie ne se transforme pas en effondrement économique global, ce ne sera ni grâce aux manœuvres de la Réserve fédérale ni à d’hypothétiques accords diplomatiques tardifs au Moyen-Orient. Ce sera parce qu’il existe désormais, pour la première fois dans l’histoire contemporaine, un sous-système économique alternatif et parallèle à celui de l’Occident.

 

Ce système, dominé par l’économie réelle et piloté par l’État stratège du développement, est structuré autour de l’axe Chine – Grand Sud. Il agit comme un puissant amortisseur global.

 

L’aveuglement occidental

Comprendre ce basculement historique n’est pas chose aisée. Si l’on parvient à en saisir les dynamiques, c’est souvent parce que l’on échappe à l’illusion eurocentrée et atlantiste qui imprègne largement le récit dominant en Occident.

 

Le capital financier qui domine les économies occidentales projette ses propres vulnérabilités sur le reste du monde. En Europe et aux États-Unis, un pétrole à 150 dollars déclenche une réaction en chaîne : hausse des prix à la pompe, inflation par les coûts, relèvement des taux d’intérêt par les banques centrales, contraction du crédit, puis recul de la consommation et de l’investissement.

 

Ce mécanisme révèle un système dépendant de l’endettement et de la spéculation, où les prix des biens physiques sont largement dictés par des paris financiers — contrats dérivés et autres instruments spéculatifs — qui dominent les marchés occidentaux. Résultat : les économies du G7 deviennent extrêmement vulnérables à une volatilité alimentée par des capitaux spéculatifs, mobiles et sans attache.

 

L’émergence d’une autre économie-monde

Mais l’histoire ne s’arrête plus là.

En dehors de ce périmètre, une autre économie-monde s’est consolidée. Porté par les pays des BRICS+, ce sous-système représente désormais plus de 60 % du PIB mondial en parité de pouvoir d’achat, contre à peine 29 % pour le G7.

 

Il s’agit du monde de l’économie réelle : production, infrastructures, échanges concrets de biens et de services. Le Grand Sud en est devenu le centre de gravité.

 

Ainsi, lorsque les prix du pétrole s’envolent sur les marchés euro-américains, une part considérable de ce même pétrole continue de circuler ailleurs à des conditions radicalement différentes.

 

Un circuit énergétique et financier protégé

Un fait largement ignoré par les médias occidentaux : la Chine, l’Iran, l’Inde et la Russie ont progressivement construit un circuit économique protégé.

 

La Russie et l’Iran ne vendent plus leur pétrole selon les références des marchés londoniens. Ils privilégient des contrats à long terme, souvent assortis de rabais géopolitiques. De plus, ces échanges sont désormais largement dédollarisés.

 

La part des échanges internationaux de la Chine réglés en renminbi a dépassé les 50%, surpassant le dollar. Pour l’industrie chinoise, le pétrole ne « coûte » pas 150 dollars : il est acquis selon des accords fixés en biens industriels, en technologies ou en monnaies nationales.

 

Ce système neutralise les chocs monétaires et protège la demande dans les économies émergentes, garantissant la continuité des chaînes de production.

 

La fin de la dépendance au marché occidental

Le véritable rempart contre une crise globale réside toutefois ailleurs : dans la fin de la dépendance du Grand Sud vis-à-vis de la demande occidentale.

 

Pendant des décennies, une idée dominante voulait que « lorsque l’Occident éternue, l’Asie s’enrhume ». Cette vision est désormais dépassée.

 

Les échanges commerciaux Sud-Sud ont franchi un seuil historique, dépassant les 5 300 milliards de dollars annuels et surpassant les flux Nord-Sud. Les économies émergentes ne sont plus une périphérie au service du centre occidental : elles constituent leur propre centre.

 

La stratégie chinoise de la « double circulation »

Au cœur de cette transformation se trouve la Chine, dont l’économie planifiée a opéré un tournant stratégique avec la doctrine de la « double circulation » lancée en 2020.

 

Face aux sanctions et au protectionnisme occidentaux, Pékin a recentré son modèle sur la demande intérieure. La consommation domestique représente désormais plus de la moitié de son PIB, tandis que la productivité est stimulée par l’automatisation et l’intelligence artificielle.

 

Contrairement au modèle occidental de « destruction créatrice », qui génère chômage et précarité, la Chine réoriente sa main-d’œuvre vers des secteurs à forte valeur ajoutée et maintient un taux de chômage urbain strictement contrôlé sous les 5,5 %.

 

Une nouvelle géographie du commerce mondial

Parallèlement, la Chine a profondément transformé la nature et la destination de ses exportations. Elle ne vend plus des biens à bas coût, mais des infrastructures, des technologies de télécommunication, des solutions énergétiques propres et des systèmes de mobilité électrique.

 

Ses principaux partenaires ne sont plus les économies occidentales en stagnation, mais les pays de la Belt and Road Initiative, ainsi que l’Amérique latine, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est.

 

L’ASEAN, avec ses 700 millions d’habitants, est devenue la cinquième économie mondiale et le premier partenaire commercial de la Chine, devant l’Union européenne et les États-Unis.

 

L’essor décisif des classes moyennes du Sud

L’émergence d’une classe moyenne de plus de deux milliards de personnes dans le Grand Sud absorbe désormais la production industrielle asiatique à un rythme capable de compenser tout recul de la demande occidentale.

 

Ce système fonctionne comme une symbiose : le Sud global fournit matières premières et énergie, l’Asie les transforme en biens technologiques et en infrastructures, le tout en dehors du contrôle du dollar et du système SWIFT.

 

Vers un monde économique bifurqué

Si la crise du détroit d’Ormuz devait s’aggraver, le monde ne basculerait pas dans une crise globale uniforme, mais dans une bifurcation accrue de l’économie mondiale.

 

D’un côté, un Occident financiarisé, prisonnier de ses dogmes et affaibli par la crise énergétique. De l’autre, un bloc fondé sur l’économie réelle, soutenu par la planification étatique et les échanges Sud-Sud, capable de maintenir sa croissance.

 

Un amortisseur, pas un sauveur

La Chine et le Grand Sud ne mettront pas fin aux dérives du système occidental ni aux contradictions du capitalisme financier.

 

Mais ils accompliront quelque chose de décisif : empêcher que les crises de ce système ne contaminent l’ensemble de la planète.

 

Ils démontrent qu’une économie fondée sur la production réelle, l’autonomie monétaire et des réseaux commerciaux diversifiés constitue une protection bien plus solide que les mécanismes spéculatifs de Wall Street ou les politiques d’urgence des banques centrales occidentales.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en italien

Pourquoi la Chine et le Grand Sud nous protègent d’une crise mondiale

Pino Arlacchi (né en 1951) est un sociologue et homme politique italien, spécialiste mondialement reconnu de la mafia et de la criminalité organisée, ancien haut responsable de l’ONU et ex-député européen.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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