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Un grand bond dans la réalité : le Venezuela aujourd’hui

par Bernard Tornare 29 Mai 2026, 12:24

Un grand bond dans la réalité : le Venezuela aujourd’hui
Par Chris Gilbert, Cira Pascual Marquina

« Ce que nous savons de ce qui se passe… confirme l’orientation révisionniste de la politique actuelle… les acquis sont en voie de liquidation. En ce qui concerne la politique étrangère… l’impérialisme des États-Unis est dénoncé de moins en moins. Ses interventions dans la vie d’autres peuples sont même souvent perçues comme “positives”… La lutte contre la droite bourgeoise est à peine mentionnée. »

 

Qui a écrit ces lignes ? S’agit-il de l’une des nombreuses voix de la gauche internationale dénonçant le gouvernement vénézuélien actuel ? Les similitudes sont frappantes, mais il s’agit en réalité du maoïste français Charles Bettelheim, démissionnant en 1977 de l’Association d’amitié franco-chinoise. En somme, un moment de « hasta aquí » (s’en laver les mains) de la part d’un intellectuel de premier plan il y a près d’un demi-siècle.

 

Avec les nouvelles politiques « révisionnistes » de la Chine, qu’il considérait comme pro-capitalistes, Bettelheim rejetait également la propagande grossière utilisée pour dénoncer la Bande des Quatre, dont Jiang Qing, épouse de Mao lui-même. Comment des révolutionnaires célébrés à un moment donné pouvaient-ils être si violemment condamnés l’instant d’après ? Tout cela vous semble-t-il familier ? En réalité, les observations comme les critiques de Bettelheim rappellent étrangement celles de nombreux observateurs préoccupés du Venezuela aujourd’hui.

 

Le regard depuis le centre impérial

Aujourd’hui, parmi de nombreux militants de solidarité avec le Venezuela et leurs sympathisants dans le Nord global, l’extradition d’Alex Saab vers les États-Unis la semaine dernière est devenue un point de rupture symbolique similaire. Pour eux, cette affaire constituerait la preuve définitive que le processus bolivarien a franchi une ligne impardonnable.

 

Pourtant, il est à la fois révélateur et étrange que l’on en vienne à mesurer la révolution vénézuélienne à l’aune d’un seul individu. En réalité, cette réaction disproportionnée ne peut se comprendre que si l’on considère que la campagne #FreeAlexSaab constituait, pour beaucoup de ces militants, leur seule forme d’engagement concret avec le Venezuela. Nombre d’entre eux ont cru, à tort, que Saab — en réalité plus proche de Meng Wanzhou que du Che Guevara — incarnait une figure révolutionnaire du XXIᵉ siècle.

 

Tout cela met en lumière combien il est problématique d’évaluer une révolution à partir d’une expérience distante et partielle. Ici, au Venezuela, parmi les chavistes de base, on ne retrouve pas cette fixation obsessionnelle sur Saab, pas plus d’ailleurs que sur le récent — et effectivement humiliant — « simulacre d’évacuation » impliquant des avions militaires états-uniens.

 

Cela ne signifie pas que les gens aient applaudi l’extradition ou qu’ils soient indifférents à ces événements. Mais au niveau des communes et des barrios, parmi celles et ceux qui ont passé des décennies à construire le pouvoir populaire tout en subissant les sanctions états-uniennes, la violence fasciste et les agressions impérialistes incessantes, il existe peu d’appétit pour les ruptures spectaculaires que certains observateurs étrangers semblent appeler de leurs vœux.

 

Qui a le droit de dire « hasta aquí » ?

Qu’il s’agisse de l’affaire Saab ou d’une autre concession ou erreur du gouvernement, de nombreux intellectuels et militants internationaux abordent les processus révolutionnaires comme si leur rôle principal consistait à déterminer le moment exact où la fidélité doit cesser — le moment où ils peuvent enfin déclarer : « hasta aquí ».

 

Cette posture de gardien du seuil porte souvent une tonalité arrogante, liée à une position de classe et à un chauvinisme propre aux grandes puissances. Elle suppose que ceux qui vivent au cœur de l’impérialisme disposent de l’autorité pour décréter la légitimité — ou la mort — de luttes menées ailleurs, par des peuples qui y ont engagé leur vie et celle des générations futures.

 

Nous pensons que ce ne sont pas les observateurs internationaux, mais les bases chavistes — celles et ceux qui soutiennent ce processus révolutionnaire depuis vingt-sept ans, qui ont enterré leurs morts, résisté aux sanctions et à la déstabilisation, et qui continuent, lentement et obstinément, à construire des communes — qui doivent avoir le plus de poids dans ce débat.

 

La vérité du terrain

Revenons à la Chine et à Bettelheim. Tout ce qui a suivi dans l’histoire de ce pays montre que le verdict qu’il formulait en 1977 était spectaculairement erroné. Les réformes mêmes qu’il voyait comme une trahison ont en réalité sauvé la révolution.

 

Neil Burton, lui répondant depuis son lieu de travail en Chine, suggérait respectueusement que l’intellectuel français ne parvenait pas à saisir les événements parce que les schémas qu’il utilisait étaient trop rigides. Burton soulignait également que Bettelheim ne parlait ni ne lisait le chinois et n’était pas sur place pour vivre directement les événements.

 

Si nous évoquons cette erreur — reproduite à l’époque par de nombreux intellectuels de gauche à travers le monde — ce n’est pas parce que nous pensons que le Venezuela connaît aujourd’hui un processus identique à la « Réforme et ouverture » chinoise. C’est parce que nous sommes convaincus que beaucoup, à gauche, commettent une erreur similaire en déclarant prématurément la fin de la révolution bolivarienne ou la trahison de sa direction.

 

Soyons clairs : le Venezuela traverse une période de défis sans précédent et de grands dangers. En réalité, quiconque prétend comprendre totalement la situation ou la voie à suivre ne dit pas la vérité. Personne ne peut non plus affirmer avec certitude que nous triompherons dans la lutte contre l’impérialisme.

 

Mais dans une situation encore ouverte, pourquoi parier si fermement sur la défaite ? Et pourquoi discréditer précipitamment la direction chaviste — une direction construite par le peuple lui-même au fil des décennies — d’une manière qui pourrait justement contribuer à cette défaite ?

 

Une « Longue Marche » sous sanctions

Les intellectuels de la gauche internationale, dont beaucoup ont construit des réseaux pour projeter leurs propres voix, feraient bien de réfléchir à leur manière d’être au monde, à leur mode d’intervention.

 

Trop souvent, être un intellectuel de gauche a signifié « avoir raison sur tout », « détenir les faits et les réponses » et, surtout, démontrer en quoi les autres ont tort. Or ce n’est pas cela être révolutionnaire au sens historique. Être révolutionnaire, c’est être une partie organique d’un mouvement. Cela signifie que la révolution compte davantage que la réputation individuelle.

 

Dans son livre fascinant Red Star Over China, Edgar Snow raconte que lorsque les révolutionnaires chinois lui confiaient leur histoire, la dimension personnelle disparaissait dès qu’ils évoquaient leur entrée dans la révolution. À partir de ce moment, observait Snow, un communiste « se perdait lui-même » : on n’entendait plus que des récits de l’Armée, des Soviets ou du Parti. L’individu cessait d’être un « je » pour devenir un « nous ».

 

Quel contraste avec le monde actuel, où les influenceurs en ligne — modèle dominant de la vie intellectuelle contemporaine — ne cessent de rappeler comment, en tant qu’individus, ils sont attaqués, avaient raison auparavant, etc.

 

Une expérience forgée dans l’épreuve

La Chine et le Venezuela sont évidemment très différents. Mais, comme les révolutionnaires chinois, nombre d’entre nous au Venezuela ont traversé une véritable épreuve du feu — une sorte de « Longue Marche » au cours des années 2010, marquées par des difficultés et des revers multiples.

 

Cette expérience a inscrit une certaine humilité dans les consciences. Elle marque une différence qualitative avec de nombreux intellectuels du Nord global, dont les pratiques restent centrées sur leurs idées, leur réputation ou leur justesse théorique.

 

À l’inverse, la plupart des travailleurs et intellectuels organiques du Venezuela savent que la révolution est un processus colossal, tellurique. Elle connaît d’innombrables hauts et bas, emprunte parfois des détours apparemment inexplicables. Mais elle ne peut être déclarée « morte », même dans un moment de stagnation apparente, pas plus que ne l’était le processus révolutionnaire du XIXᵉ siècle en France, que Marx comparait à une taupe poursuivant son travail souterrain, parfois invisible.

 

Les règles du débat révolutionnaire

Un processus révolutionnaire est un maître exigeant. Par l’expérience, la révolution bolivarienne a inscrit de nombreuses leçons concrètes dans des millions de consciences.

 

L’une d’elles est que les divisions au sein du chavisme doivent être évitées. La loyauté face à l’impérialisme — même lorsqu’elle peut sembler aveugle, dans l’esprit du slogan « Dudar es traición » ( Douter, c’est trahir) — est toujours préférable. Nous avons souvent dû renoncer à vouloir « avoir raison » aux yeux de la classe intellectuelle globale. Ce qui compte, c’est la révolution. Mieux vaut passer pour des imbéciles que la voir échouer.

 

Cela dit, le débat interne à la révolution est bienvenu. Comme le disait Fidel à un moment critique du processus cubain : « Dans la révolution, tout ; contre la révolution, rien. »

 

Mais celles et ceux du Nord global qui souhaitent y participer doivent être attentifs au problème du chauvinisme des grandes puissances, en particulier à la tendance à s’imposer dans des débats qui devraient être menés avant tout par celles et ceux qui vivent et luttent dans le pays. De meilleures connexions internet, une plus grande visibilité, des salaires institutionnels plus élevés et des conditions de vie moins précaires permettent facilement aux intellectuels étrangers d’écraser, voire de faire taire, les voix de ceux qui affrontent directement les contradictions du processus.

 

L’impérialisme et la question décisive

Ces questions avaient déjà été anticipées par Lénine dans ses écrits sur le chauvinisme de grande puissance et sur les relations entre nations dominantes et dominées. Dans ses Thèses sur la question nationale et coloniale de 1920, il affirmait que des siècles de domination produisent inévitablement une méfiance légitime envers les populations des puissances impériales, y compris leurs travailleurs et intellectuels souvent complices.

 

Les révolutionnaires issus de ces nations dominantes ont donc, selon lui, une responsabilité particulière : agir avec « attention et délicatesse », et être prêts à faire des concessions politiques pour surmonter la méfiance accumulée.

 

L’humilité doit donc être de mise. Ce n’est pas le moment pour des déclarations théâtrales annonçant que « tout est fini », ni pour des jugements à la Hamlet où chaque contradiction devient une trahison. Trop souvent, ces postures relèvent davantage d’une catharsis que d’une analyse sérieuse.

 

En réalité, personne — ni au Venezuela ni ailleurs — ne détient de réponse définitive à la question centrale : comment le projet anti-impérialiste, et en dernière instance socialiste, initié en 1999, ou plus largement le projet émancipateur inauguré par Simón Bolívar et les masses vénézuéliennes il y a plus de deux siècles, peut-il continuer à avancer face à un impérialisme états-unien aux capacités militaires accrues et prêt à franchir de nouvelles lignes rouges ?

 

Un défi continental

Plus largement, toute l’Amérique latine est confrontée à ce problème. Aucun peuple, aucun gouvernement — ni au Brésil, ni en Colombie, ni au Mexique, ni à Cuba — n’a trouvé de solution définitive.

 

C’est pourquoi le moment exige non seulement de la modestie, mais aussi le refus des postures factionnelles et chauvines. Les enjeux sont immenses, mais les ressources le sont aussi : toute la richesse accumulée par des années de lutte et de victoires révolutionnaires.

 

C’est un moment pour que les révolutionnaires d’Amérique latine et d’ailleurs se rassemblent autour d’une tâche commune : vaincre l’ennemi principal.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Un grand bond dans la réalité : le Venezuela aujourd’hui

Chris Gilbert est professeur de sciences politiques à l'Université bolivarienne du Venezuela, rédacteur collaborateur à la revue Monthly Review et auteur de Commune or Nothing! Venezuela's Communal Movement and Its Socialist Project (Monthly Review Press), parmi d'autres ouvrages et articles. Avec Cira Pascual Marquina, il a fondé et coanime Escuela de Cuadros, un programme éducatif marxiste et un podcast.

Un grand bond dans la réalité : le Venezuela aujourd’hui

Cira Pascual Marquina est une éducatrice populaire de la Pluriversidad Patria Grande, l'initiative éducative de la commune d'El Panal. Elle est également membre du Réseau international de démocratie communautaire. Avec Chris Gilbert, Pascual Marquina est co-auteur de Venezuela, the Present as Struggle : Voices from the Bolivarian Revolution (Monthly Review Press), de la série de livres Resistencia comunal frente al bloqueo Imperialista (Observatorio Venezolano Antibloqueo) et Protagonistas : construcción comunal en tiempos de bloqueo Imperialista (Observatorio et PT). Ils sont également fondateurs et hôtes de l'Escuela de Cuadros.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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