Une boussole politique dans la guerre hybride
Dans un moment historique où l’agression impérialiste ne laisse aucun répit et où les complexités de la transition économique sous chantage provoquent des tremblements au sein de certains des secteurs les plus radicaux de la révolution, les mots prononcés par Diosdado Cabello dans la dernière édition de « Con el Mazo Dando » prennent le poids d’une véritable boussole, indispensable pour s’orienter dans le brouillard de la guerre hybride et des informations manipulées par l’ennemi.
Pour celles et ceux qui analysent la dynamique vénézuélienne depuis l’extérieur, il est fondamental de comprendre ce qu’est « Con el Mazo Dando » : il ne s’agit pas d’un simple talk‑show télévisé, mais du principal espace de contre‑offensive médiatique et de pédagogie politique du chavisme, animé chaque semaine par le vice‑président du PSUV.
C’est une agora télévisée où la direction bolivarienne s’adresse directement aux bases, démasque les manœuvres de l’opposition à travers les dénonciations capillaires des « patriotes coopérants » et analyse la géopolitique globale dans le langage de la praxis révolutionnaire, non sans ironie.
Une « retraite » qui est en réalité une réorganisation
Lors de la dernière émission (mercredi dernier), comme toujours, l’analyse ne s’est pas limitée à la simple chronique des faits : elle s’est faite opération de vérité, pour expliquer comment et pourquoi le chavisme est en train de réorganiser ses forces. Une phase que certains perçoivent comme un dangereux recul, mais qui, dans les faits et surtout dans la volonté des dirigeants bolivariens, est pensée comme une réorganisation stratégique des forces populaires.
La métaphore du cuir, que Cabello a utilisée pour désigner le tempérament du peuple vénézuélien (« si on le tire d’un côté, il se rétracte de l’autre »), n’est pas un simple appel à la résistance passive ou à la résignation. Dans la culture profonde du Venezuela rural, le cuir est un matériau organique qu’il faut travailler et frapper pour qu’il serve, et qui, sous les coups, ne se brise pas mais s’épaissit.
Cabello a transposé cette dureté au corps politique du pays : les sanctions et les agressions impérialistes ont agi comme des coups qui, au lieu de détruire la matière humaine de la révolution, l’ont rendue plus aguerrie. Pour les syndicats, pour les cadres de la Centrale socialiste bolivarienne des travailleurs et pour la base révolutionnaire qui vit au quotidien le traumatisme du blocus, cette image signifie que la souffrance de ces années n’a pas été vaine. L’agression du 3 janvier n’a pas annihilé le courage d’un peuple, elle a forgé un nouveau type de subjectivité politique, capable de surmonter cette épreuve ardue après l’enlèvement du président et de la « première combattante ».
Alors que le système financier occidental montre toute sa fragilité structurelle, s’effondrant sous le poids de dettes abstraites et de bulles spéculatives, la peau de la révolution s’est durcie par le sacrifice. Cette dureté est la condition indispensable au lancement de la nouvelle campagne nationale « Venezuela Vuela Libre » (Le Venezuela vole librement), une initiative qui va bien au‑delà de la simple propagande et qui se fixe pour objectif de reconquérir la souveraineté pleine et la cohésion politique, démontrant que le Venezuela non seulement résiste, mais est prêt à reprendre son envol par ses propres forces, en rompant les chaînes du chantage imposé par Washington.
« Venezuela Vuela Libre » : pragmatisme anti‑néolibéral
Le discours de Cabello a été particulièrement technique et détaillé afin de répondre directement à cette partie de la base révolutionnaire qui, avec une honnêteté militante mais sans proposer d’alternatives, craint que les nécessités du pragmatisme économique puissent ouvrir la porte à un retour du néolibéralisme. La réponse a été cinglante, notamment à propos du cas des Droits de tirage spéciaux (DTS/DEG) auprès du Fonds monétaire international.
C’est un point, a insisté Cabello, que les militants à l’intérieur du pays comme les solidaires internationaux doivent bien comprendre : il s’agit d’environ 5 milliards de dollars que le FMI maintient gelés sous la pression politique des États‑Unis. Cabello a précisé avec une extrême fermeté que ces fonds ne constituent pas un prêt. Il n’y a aucune négociation sur une dette conditionnée qui impliquerait des coupes dans les dépenses sociales ou des privatisations, comme cela se produit tragiquement en Argentine sous le joug des diktats du Fonds.
Ce sont des ressources qui reviennent de droit au Venezuela et qui ont été séquestrées illégalement. Elles doivent être récupérées. L’exemple utilisé par le capitaine est fulgurant de simplicité : c’est comme si la banque bloquait le salaire que tu as déjà gagné sur ton compte courant, et que quelqu’un t’accusait ensuite d’être un capitaliste parce que tu essaies de le retirer pour subvenir aux besoins de ta famille.
Cette récupération de ressources est un acte de justice souveraine, fonctionnel au maintien des services publics essentiels. Cabello a donné des exemples concrets qui touchent la vie des quartiers, déjà illustrés par la présidente en charge : cet argent sert à acheter des transformateurs électriques, des pièces de rechange pour les conduites d’eau et des médicaments de haute technologie que le blocus empêche d’importer régulièrement. C’est la preuve que le pragmatisme financier du gouvernement bolivarien est entièrement au service de la vie quotidienne et de la protection du peuple, non du profit de quelques‑uns.
Offensive diplomatique et axe andin
C’est dans ce cadre de contre‑offensive diplomatique que s’inscrit la rencontre cruciale qui a eu lieu précisément aujourd’hui entre la présidente en charge, Delcy Rodríguez, et le président colombien Gustavo Petro. Ce dialogue marque un jalon fondamental dans la consolidation de l’axe andin et représente l’échec de la stratégie d’isolement tentée pendant des années par les gouvernements réactionnaires de Bogota, sous la houlette du Département d’État.
La rencontre entre Rodríguez et Petro ne porte pas uniquement sur la nécessaire normalisation des relations commerciales transfrontalières : elle touche aussi à des thèmes de sécurité énergétique régionale et de protection de l’Amazonie. Il s’agit de la mise en pratique d’une vision multipolaire qui défie la dictature du dollar et les « tutelles » imposées, et qui propose une intégration fondée sur la complémentarité productive.
Alors que l’impérialisme tente d’ériger des murs, le Venezuela et la Colombie de Petro dialoguent pour construire des ponts, démontrant que la stabilité de la région passe par la reconnaissance de la légitimité du gouvernement bolivarien et par la coopération entre nations sœurs. C’est là la véritable nature de la « retraite stratégique » : refermer les brèches ouvertes par l’agression pour avancer ensuite sur un terrain diplomatique et commercial plus large, plus sûr, sans renier les principes, comme l’a expliqué Diosdado.
La guerre de perception : bots, chaos fabriqué et résistance cognitive
La bataille ne se joue cependant pas seulement sur les tables de la diplomatie, mais aussi sur le plan de la perception cognitive. Cabello a analysé avec lucidité la manière dont l’opposition la plus extrémiste utilise les réseaux sociaux pour mener une guerre de sixième génération, destinée à produire un traumatisme collectif et un sentiment de défaite imminente.
Par l’usage massif de comptes automatisés, les fameux bots, et d’influenceurs généreusement payés par l’impérialisme, se construit une narration de chaos, de famine et de guerre civile qui ne trouve aucun écho dans la réalité des rues vénézuéliennes. L’émission a montré des vidéos de places pleines et d’une normalité laborieuse, mettant en évidence le décalage total entre la situation de chaos et de crise dépeinte sur les réseaux, et la paix sociale qui se respire dans le pays.
Cette résistance cognitive est fondamentale pour guérir les blessures du traumatisme causé par la guerre économique et, surtout, par l’agression du 3 janvier et l’enlèvement de Nicolás et Cilia. Les révélations des « patriotes coopérants » sur María Corina Machado — qui s’est envolée pour Madrid afin de crier, aux côtés du parti Vox, « Qu’elle dégage, la guenon ! » à l’adresse de la présidente en charge — ont mis à nu la nature manipulatrice de cette stratégie.
Machado y est décrite comme une fonctionnaire de bas niveau des agences étatsuniennes, dont la seule tâche consiste à orchestrer des incidents médiatiques : comme dans le cas des provocations organisées contre le journaliste Prieto, pour peindre le gouvernement en dictature brutale, au moment même où elle jouit d’une liberté de mouvement qu’elle utilise pour planifier des sabotages. Démasquer ces montages permet de rendre au peuple la confiance dans ses institutions et dans sa propre force organisée.
Une opération proprement gramscienne
Cependant, pour comprendre réellement la portée de cette opération, qui tourne autour de la « pèlerinage » collective dans tout le pays, il faut aller au‑delà de la chronique et des canons de la militance européenne, et analyser comment le chavisme renforce son consensus à travers une opération, au fond, proprement gramscienne.
Dans cette quête d’unité nationale, le gouvernement bolivarien ne se limite pas à la gestion du pouvoir : il cherche à soigner les blessures du traumatisme collectif au moyen d’un souffle mystique qui rappelle le christianisme primitif. C’est là que s’inscrit l’appel aux valeurs du partage, du soin et de la paix, transformant la résistance politique en mission éthique.
Pour le dire simplement : d’un côté, la barbarie impérialiste qui voudrait nous pousser dans un gouffre de violence ; de l’autre, la « force tranquille » d’une communauté capable de transformer la douleur en espérance, et de continuer à assumer le gouvernement du pays.
Pèlerinage, catacombes du peuple et pédagogie politique
La pèlerinage hebdomadaire de Cabello, Delcy et Jorge Rodríguez dans les provinces n’est pas seulement une praxis marxiste destinée à faire croître la conscience des masses, c’est aussi un exercice de présence qui évoque la descente dans les catacombes du peuple, si chère à Chávez. Ce contact physique sert à construire un nouveau sens commun où la force du cuir s’unit à la douceur de la gratuité.
Cette présence constante de la direction chaviste dans les rues du pays est la négation de la politique entendue comme bureau bureaucratique ou administration aseptisée d’algorithmes, typique du néolibéralisme européen, et elle est aussi le symptôme de la crise traversée par la révolution. C’est l’actualisation du mandat d’Hugo Chávez de descendre dans les « catacombes du peuple » : pour signifier qu’il n’existe pas de théorie révolutionnaire correcte qui ne soit pas constamment immergée et vérifiée dans le mouvement réel des choses, et par celui‑ci constamment mise à l’épreuve.
Le dirigeant révolutionnaire est un marcheur qui construit la ligne politique aux côtés des masses, en foulant la terre des quartiers et en écoutant directement les besoins des travailleurs. Cette pédagogie politique gramscienne permet au chavisme de maintenir une hégémonie morale même dans les difficultés matérielles : le consensus ne vient pas des grands médias internationaux, mais d’une narration « nuestraméricana » partagée, où la famille qui aide le voisin et le soldat qui défend la frontière se reconnaissent dans le même projet de dignité nationale.
Le soin, acte politique de réappropriation de la vie
L’exemple cité dans l’émission de Diosdado, celui d’une famille du Táchira qui prend en charge des enfants en difficulté dans son propre quartier, constitue le cœur palpitant du discours sur la gratuité et le soin dans le socialisme bolivarien. Dans le système capitaliste, la prise en charge est une marchandise ou un coût social que l’État réduit brutalement pour boucler ses comptes.
Dans le Venezuela qui continue de se déclarer socialiste, au contraire, même dans une société profondément éprouvée par des années de « sanctions » qui ont frappé les projets sociaux, le soin est un acte d’amour organisé qui échappe à la métrique de la valeur d’échange. Cette gratuité n’est pas de la charité compassionnelle, mais un acte politique de réappropriation de la vie : c’est la démonstration concrète que le peuple organisé peut produire de la protection sociale de manière autonome, rendant inopérants, sur le plan moral et humain, le blocus économique et la barbarie.
C’est là que la dureté du cuir se conjugue avec la douceur de la solidarité communautaire, créant une barrière solide contre l’individualisme libéral.
Trump, visage brutal de l’impérialisme
Enfin, l’analyse du comportement décomposé et rageur de Donald Trump sur la scène politique étatsunienne et internationale a été menée par Cabello avec un réalisme dénué de toute illusion diplomatique. Trump représente le visage ostentatoire et brutal de l’impérialisme : celui qui n’arbore même pas le masque des droits humains pour envahir, mais qui déclare ouvertement vouloir mettre la main sur les ressources naturelles vénézuéliennes afin de soutenir une économie étatsunienne qui prend l’eau de toutes parts.
Dans ce scénario, la campagne « Venezuela Vuela Libre » (slogan de l’émission) devient un cri d’indépendance et de retour de Cilia et Nicolás (« Nous les voulons de retour ! ») : le cri d’un peuple qui, même sous chantage, est déterminé à ne pas devenir une colonie énergétique, mais à rester un sujet actif dans le monde multipolaire.
Traduction Bernard Tornare
Geraldina Colotti est une journaliste et écrivaine italienne, née à Vintimille. Elle est connue pour son travail au sein du quotidien Il manifesto et pour sa direction de l'édition italienne du Monde diplomatique. Elle s'est spécialisée dans les questions politiques et sociales, en particulier celles liées à l'Amérique latine, avec un accent particulier sur le Venezuela.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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