Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Quand l’insulte révèle l’histoire

par Bernard Tornare 30 Avril 2026, 11:03

Quand l’insulte révèle l’histoire
Par Mg. José A. Amesty Rivera

La dignité humaine audelà de l’« excès verbal »

Ce qui s’est passé à Madrid à propos de la présidente vénézuélienne Delcy Rodríguez n’est pas un fait mineur ni un simple excès verbal. Qu’en plein meeting politique on lui crie « guenon » – à une femme latinoaméricaine, aux traits afrodescendants et occupant une position de pouvoir – n’est ni un accident ni une « sortie de ton ». C’est l’expression directe d’une forme de discrimination raciale qui reste bien vivante, qui s’adapte aux époques et qui trouve de nouveaux espaces pour s’insinuer jusque dans la politique.

 

Et il faut le dire clairement, il s’agit de quelque chose de fondamental : la dignité humaine et les limites du débat politique. Quand ces limites sont franchies, ce n’est pas seulement l’image d’une personne qui est atteinte, c’est toute la vie publique qui se dégrade.

 

L’héritage colonial du racisme en Amérique latine

Pour comprendre pourquoi c’est grave, il faut regarder un peu en arrière. La discrimination raciale en Amérique latine (et aussi dans sa relation avec l’Europe) n’a rien de nouveau. Elle remonte à l’époque coloniale, quand s’est mis en place un système de castes où la couleur de peau et l’origine définissaient presque tout : droits, travail, statut et pouvoir. Dans ce système, les personnes afrodescendantes et indigènes étaient reléguées en bas, sans voix et avec beaucoup moins d’opportunités.

 

Même si ce système a disparu légalement, il a laissé dans la pratique des traces profondes. Il a changé de forme, s’est fait plus silencieux, mais il continue de déterminer qui arrive où, et jusqu’à quel niveau. Pendant longtemps, l’idée s’est imposée qu’il fallait « améliorer » la société en la « blanchissant », que ce soit dans la culture, en politique ou dans la mise en scène du pouvoir.

 

La République vénézuélienne et la continuité des hiérarchies

Au Venezuela, ce problème n’a pas toujours été explicite, mais il a bel et bien été présent dans la vie politique et sociale. Depuis l’indépendance, des figures comme Simón Bolívar ont poussé à la rupture avec l’Espagne, mais la nouvelle république a conservé de nombreuses hiérarchies coloniales. Même si les castes ont été abolies, le pouvoir est resté entre les mains des élites créoles, en majorité blanches ou « blanchies ». La population afrodescendante et indigène est restée en marge des décisions importantes.

 

Au XIXᵉ siècle, et pendant une bonne partie du XXᵉ, la situation est restée la même, mais de façon plus silencieuse. On ne parlait pas ouvertement de race, mais de « progrès », et ce progrès était souvent associé au fait de ressembler davantage à l’Europe. En pratique, cela excluait les secteurs populaires, là où la diversité raciale était plus grande.

 

Chávez : rupture symbolique et retour du mépris de classe et de race

Un changement fort s’amorce avec l’arrivée du Commandant Hugo Chávez. Audelà du terrain politique, sa figure a eu un impact symbolique énorme : issu des secteurs populaires, avec des traits métis et un discours qui rompait avec les élites traditionnelles. Cela a dérangé de nombreux secteurs, et les attaques ont commencé à se faire plus directes, mêlant très souvent politique, mépris social et aussi racial.

 

Dans ce contexte, des insultes comme « singe », « zambo » ou des commentaires sur ses origines humbles sont devenus fréquents. Cela a marqué un tournant : des choses qui auparavant se disaient en privé ont commencé à éclater au grand jour dans le débat public.

 

Quand l’opposition mélange critique politique et haine sociale

Ce schéma n’a pas disparu. À différents moments, l’opposition a eu recours à des disqualifications qui combinent critique politique et attaques personnelles, de classe ou d’origine. Et dans des pays comme le Venezuela, le classisme fonctionne très souvent comme une forme déguisée de discrimination raciale. Quand on parle mal « des quartiers », « des gens sans éducation » ou de certains accents, il y a souvent autre chose derrière.

 

C’est pourquoi ce qui est arrivé à Delcy Rodríguez ne tombe pas du ciel. Cela vient d’une longue histoire où la couleur de peau, l’origine sociale et l’apparence ont été utilisées pour rabaisser ou délégitimer certains acteurs politiques.

 

Plus de conscience, mais un problème loin d’être résolu

Et même si aujourd’hui la conscience de ces questions est plus grande, le problème est loin d’être résolu. La différence, c’est que ces choses se voient davantage, se discutent davantage et suscitent davantage de rejet, mais elles continuent de se produire.

 

Il faut aussi comprendre un point clé : le langage n’est pas neutre. Ce qui se dit en politique ne reste pas dans le seul champ politique. Cela se répète, se copie et se normalise ; ce qui aujourd’hui semble être une « insulte isolée » peut demain faire partie du discours ordinaire.

 

L’insulte raciste comme continuité de la déshumanisation

C’est pourquoi des expressions comme « guenon » ne sont pas n’importe quoi, ne sont pas seulement un juron. Elles arrivent chargées d’histoire, de déshumanisation, d’une époque où comparer une personne noire à un animal faisait partie de la logique de domination. Que cela réapparaisse aujourd’hui dans un acte politique n’a rien de fortuit : c’est le signe que ces idées n’ont pas complètement disparu.

 

En Amérique latine, il existe en plus une négation historique de ce problème. On répète souvent que « ici, il n’y a pas de discrimination parce que nous sommes métis ». Mais la réalité est tout autre : il suffit de regarder qui occupe le pouvoir, qui apparaît dans les médias, qui dispose de plus d’opportunités.

 

Le cas de la présidente Delcy Rodríguez fonctionne comme un miroir dérangeant. Il ne montre pas seulement ce qui se passe à l’extérieur, il oblige aussi à regarder vers l’intérieur, car ce n’est pas un problème « des autres », c’est une partie de notre histoire.

 

Polarisation politique et montée de la violence verbale

Aujourd’hui, en outre, la politique est devenue plus dure, plus polarisée. Dans de nombreux pays, en Europe comme en Amérique latine, le discours s’est fait plus agressif et plus centré sur l’idée d’ennemis.

 

C’est dans ce contexte même qu’il faut situer la présence en Espagne du chanteur vénézuélien Daniel Baute, qui a participé à des actes publics liés à l’opposition vénézuélienne à l’étranger. Baute, installé depuis des années en Espagne, n’est pas seulement une figure culturelle, mais aussi un acteur qui a pris position politiquement, en s’alignant sur des secteurs hostiles au gouvernement vénézuélien. Sa participation à des événements à Madrid n’a rien de fortuit : elle répond à une stratégie plus large d’internationalisation du conflit politique vénézuélien, utilisant des espaces culturels et médiatiques pour amplifier certains discours. De plus, il est parti en Espagne pour fuir ou dissimuler certains faits honteux commis au Venezuela.

 

Le rôle de la droite espagnole et la normalisation de l’attaque

Ces actes ne surviennent pas dans le vide. Ils ont bénéficié du soutien ou de la sympathie de secteurs politiques espagnols, en particulier de partis (comme Vox) et de figures ayant adopté une position critique visàvis du gouvernement vénézuélien. Ce soutien n’est pas toujours explicite sur le plan formel, mais il s’exprime par la permissivité, la présence institutionnelle ou la légitimation de l’événement comme partie du débat politique international.

 

Ce croisement entre politique espagnole et conflit vénézuélien crée un scénario où le ton du discours peut monter, et où des expressions comme celle lancée contre la présidente en exercice Delcy Rodríguez trouvent un terrain plus propice pour surgir et se normaliser.

 

Quand le conflit exporté justifie « n’importe quel langage »

Dans ce cadre, des figures comme María Corina Machado ont porté le conflit vénézuélien sur des scènes internationales, ce qui fait partie du jeu politique. Le problème surgit lorsque la confrontation commence à justifier n’importe quel type de langage.

 

C’est là que la discrimination fondée sur l’origine ou l’apparence trouve un espace. Quand l’autre cesse d’être un adversaire politique pour devenir quelqu’un qu’il faut ridiculiser ou déshumaniser, et quand cela n’est pas stoppé, cela se répète et devient habitude.

 

Le corps des femmes en politique comme cible privilégiée

Un autre point important est la manière dont on traite le corps des femmes en politique. En Amérique latine, les femmes au pouvoir reçoivent souvent des attaques qui ne sont pas seulement politiques : on les juge sur leur physique, leur manière de parler, leur origine.

 

Dans le cas de Delcy Rodríguez, l’attaque visait directement son identité raciale. On n’a pas critiqué une décision ni une idée, on a attaqué ce qu’elle est, et cela change tout. Car lorsqu’on attaque ce que quelqu’un est, la politique cesse d’être un débat et devient déshumanisation.

 

Construire un regard propre face aux récits externes

Ce genre de faits possède aussi une dimension plus large. L’Amérique latine reste une région dont on parle souvent à sa place, ou qu’on observe de l’extérieur à travers des simplifications. Ce qui se passe dans des pays comme le Venezuela est interprété sans toujours en comprendre le contexte complet. C’est pourquoi il est également important de construire un regard propre, plus critique et moins dépendant des récits externes.

 

Certains diront que tout cela est exagéré, que ce n’est « qu’une insulte ». Mais ce n’est pas le cas : les mots pèsent ; ce qui se dit en politique se répercute dans la société.

 

Le racisme commence par les discours qu’on laisse passer

Le racisme, ou la discrimination raciale, ne commence pas avec des lois, il commence avec des discours qui se normalisent. C’est pourquoi, depuis un point de vue populaire et latinoaméricain, on ne peut pas laisser passer cela. Il ne s’agit pas de répondre par plus de haine, mais de poser une limite : il y a des choses qui ne peuvent pas être acceptées. La dignité ne se négocie pas, elle ne dépend ni du parti politique ni du moment.

 

Il y a aussi un travail à mener en interne : reconnaître que bien souvent nous répétons ces mêmes préjugés sans nous en rendre compte, dans notre façon de parler, de classer, de regarder les autres. Le défi est double : affronter ce qui vient de l’extérieur et ce qui est déjà en nous.

 

Audelà de Delcy Rodríguez : quelle société voulonsnous ?

Au bout du compte, ce qui est en jeu va bien audelà de Delcy Rodríguez : c’est le type de société que nous voulons construire. Une société où la politique est dure, certes, mais avec des limites, ou une société où tout est permis et où l’autre peut être réduit à une insulte.

 

L’Amérique latine a une histoire de profondes inégalités, mais aussi de luttes et de résistances. Et cette histoire ne peut pas coexister avec la normalisation de la discrimination raciale. Car quand une personne est réduite à une insulte en raison de ce qu’elle est, ce n’est pas seulement cette personne qui est atteinte, c’est l’idée la plus élémentaire de toutes qui est détruite : celle selon laquelle nous avons tous la même valeur. Et si cela se brise, ce qui reste n’est plus de la politique, c’est autre chose.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Quand l’insulte révèle l’histoire

Mg. José A. Amesty Rivera est un intellectuel vénézuélien, théologien et formateur sociopolitique, engagé dans l’analyse critique des processus politiques latinoaméricains et des dynamiques impérialistes contemporaines. Installé actuellement au Costa Rica, il publie régulièrement des chroniques et tribunes dans divers médias alternatifs et plateformes d’opinion en Amérique latine, où il aborde des thèmes tels que la justice sociale, la géopolitique, les révolutions latinoaméricaines et le rôle des mouvements populaires. Il est l’auteur de nombreux textes d’analyse sur Cuba, le Venezuela, le sandinisme, les BRICS et les luttes antiimpérialistes.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
commentaires

Haut de page