Les débats actuels sur le Venezuela au sein de la gauche laissent, à bien des égards, beaucoup à désirer. Pourtant, l’un des pièges les plus révélateurs, à mon sens, est la focalisation excessive sur la question de savoir si le gouvernement de Delcy Rodríguez, à la suite des attaques du 3 janvier, a ou non effectué une retraite tactique de type Brest-Litovsk.
Dans ces débats, « Brest-Litovsk » est devenu une sorte de raccourci. Le terme renvoie à la décision de V. I. Lénine, dans les mois qui ont suivi la Révolution d’Octobre, de conclure une paix séparée avec l’Allemagne, au prix de larges concessions, afin de sauver la révolution.
Pour beaucoup, cet exemple historique est pris comme modèle de la bonne décision révolutionnaire pour la direction vénézuélienne. Pour ce courant, la décision de Lénine sert à justifier les concessions que Rodríguez a faites, sous la contrainte, à l’impérialisme états-unien, censées garantir la survie de la révolution et lui faire gagner du temps.
À l’inverse, un deuxième courant se montre sceptique. Il affirme qu’une retraite tactique de type Brest-Litovsk est impossible au Venezuela, soit parce qu’il n’existerait pas de vision stratégique, soit parce que les concessions seraient trop importantes. Selon cette perspective, il ne s’agit pas d’une retraite, mais d’une capitulation.
Un trait symptomatique de ce débat est que l’attention excessive des deux camps au dilemme de Brest-Litovsk — qui se réduit à la question de savoir s’il faut combattre ou effectuer une retraite tactique — conduit à comparer à tort le Venezuela d’aujourd’hui, qui est un processus révolutionnaire relativement ancien, à la situation russe quatre mois seulement après la Révolution d’Octobre. La Révolution russe fut glorieuse et extraordinaire (on pourrait dire qu’elle fut l’événement le plus important du XXe siècle), mais au moment du traité de Brest-Litovsk, elle ne faisait que commencer.
Ainsi, la focalisation sur Brest-Litovsk reflète un échec à situer correctement le moment historique, et revient de fait à nier que la Révolution bolivarienne a obtenu, en un quart de siècle, des acquis matériels et organisationnels substantiels. Sur le plan théorique, on voit bien comment cadrer le débat en termes de « moment Brest-Litovsk » met totalement de côté les affirmations de Hugo Chávez sur l’« irréversibilité » révolutionnaire atteinte au fil du processus.
Malheureusement, cela illustre la manière dont les intellectuels du Nord global — même les plus sympathisants — ont tendance à percevoir les événements au Venezuela, sans parler de leur regard sur le reste de l’Amérique latine. Pendant de nombreuses années, un large groupe d’intellectuels du Nord global a soutenu que la Révolution bolivarienne n’avait fait aucun réel progrès puisqu’elle n’avait ni liquidé la bourgeoisie, ni nationalisé l’ensemble des principaux moyens de production.
Un autre argument récurrent est de dire que le mouvement populaire au Venezuela et le gouvernement se trouveraient dans une relation de « double pouvoir ». Comme la notion de double pouvoir renvoie à la période russe comprise entre février et octobre 1917, avant la Révolution d’Octobre, cela revient implicitement à suggérer que Chávez (et plus tard Maduro) ne seraient que des « Kerenski », et que la véritable révolution reste à venir ! Tout cela, et d’autres positions connexes, implique qu’il n’y a pas eu de vraie révolution au Venezuela, et donc pas de trajectoire révolutionnaire ni de transformations substantielles.
La vision de Chávez, bien sûr, allait à l’opposé de ce tableau. Qu’il ait eu raison ou tort, le dirigeant vénézuélien croyait mener une véritable révolution, et il pensait qu’au fil du processus la direction était en train de transférer le pouvoir et le contrôle social au peuple à travers diverses formes d’organisation.
Chávez affirmait à répétition que ces pas vers un contrôle populaire de la production et d’autres aspects de la vie sociale — le pouvoir populaire qui s’est cristallisé dans les conseils communaux, l’alliance civico-militaire, les communes et les milices populaires — constituaient autant d’étapes vers ce qu’il appelait l’irréversibilité.
Deux perspectives
Qui a raison ici ? Est‑ce les intellectuels qui s’imaginent perpétuellement assis à la table de négociation de Brest-Litovsk, en train de décider s’il faut combattre ou se retirer, quelques mois à peine après la prise du pouvoir ? Ou bien est‑ce Hugo Chávez, qui pensait que la Révolution bolivarienne, désormais ancienne, pouvait être quelque chose de réel, profondément enraciné et difficile à défaire ?
Il vaut la peine de rappeler que le Comandante Chávez, avec lequel ceux qui participent à ce débat sont si systématiquement en désaccord, avait pour lui la plupart des enseignements de l’histoire. Celle‑ci a montré qu’une fois que la classe ouvrière commence à participer aux décisions concernant la production, le contrôle territorial et la défense nationale, il faut un effort extraordinaire pour revenir en arrière. Certes, la participation populaire n’est pas absolument irréversible, mais il faut des efforts considérables pour éradiquer un processus révolutionnaire qui a franchi des étapes significatives de transformation sociale.
C’est la raison pour laquelle, dans les anciens pays du bloc de l’Est après 1991, les systèmes éducatifs ont été profondément remodelés pour favoriser une recolonisation, et les droits des travailleurs ont été systématiquement détruits. Dans les États post‑soviétiques, on a appliqué les formes les plus brutales de thérapie de choc. Heureusement, aussi extrême fût‑elle, cette thérapie de choc n’a pas suffi à mettre fin pleinement au long processus de déconnexion, douloureusement conquis, de la Russie vis‑à‑vis de l’économie mondiale impérialiste. C’est ce qui a permis l’émergence d’une Russie nouvelle, souveraine et anti‑impérialiste (même si elle n’est plus socialiste), sous la direction de Vladimir Poutine.
L’histoire a montré, en somme, que si l’on veut briser l’échine d’une révolution, il faut détruire ses bases de pouvoir populaire. Cela exige du travail et de la détermination. Cela implique en général une violence étendue et prolongée, ainsi que de puissantes campagnes culturelles visant à effacer la mémoire historique.
Faut‑il rappeler que rien de tel n’est observable au Venezuela au cours des derniers mois ? L’armée bolivarienne demeure intacte ; le PSUV et sa direction restent ce qu’ils étaient ; et les plus de 5 000 communes et circuits communaux continuent de fonctionner et reçoivent, non pas moins, mais davantage de soutien financier.
Oui, il est vrai que l’industrie pétrolière vénézuélienne, et tout particulièrement son segment commercial, a en partie échappé au contrôle du pays. Cependant, il ne faut pas oublier que cette nouvelle situation représente aussi de facto un assouplissement du blocus, ce qui était une aspiration de longue date du gouvernement Maduro — même si personne n’avait imaginé qu’elle prendrait cette forme.
Situer le moment historique
Dans les révolutions, le facteur temps est décisif. C’est un point sur lequel Lénine et Fidel Castro s’accordaient, ce dernier allant jusqu’à dire que « la Révolution, c’est la capacité à comprendre le moment historique ».
Dans quel moment historique nous trouvons‑nous aujourd’hui : un moment comparable à Brest-Litovsk, ou bien existe‑t‑il une meilleure analogie ?
En réalité, si l’on considère que nous avons vingt‑cinq ans de processus révolutionnaire derrière nous et que l’essentiel des acquis organisationnels de la Révolution bolivarienne demeure intact, il faudrait se garder de recourir trop rapidement au précédent de Brest-Litovsk. Il est plutôt nécessaire de chercher d’autres références historiques. À cet égard, les ouvertures de la Chine et du Vietnam au marché mondial et à l’investissement étranger — chacune ayant eu lieu après une période prolongée de consolidation révolutionnaire — constituent des exemples bien plus pertinents.
Bien sûr, de nombreux intellectuels étrangers avaient alors soutenu que les révolutions chinoise et vietnamienne étaient abandonnées par leurs dirigeants. Les discours sur une restauration capitaliste ou sur des retournements de type Thermidor ne manquaient pas.
Cependant, aujourd’hui, la plupart de ces voix sceptiques — à l’exception de celles qui sont les plus figées et incapables d’autocritique — reconnaîtraient que l’histoire leur a donné tort : les mesures prises par la Chine à la fin des années 1970, dans le cadre de la Réforme et de l’Ouverture, et par le Vietnam avec son processus de Renouveau (Đổi Mới) dans la décennie suivante, ont en réalité sauvé ces révolutions face à la contre‑révolution néolibérale impérialiste en cours à l’époque.
À présent, l’histoire semble se répéter, alors qu’un grand nombre d’observateurs internationaux sombre dans le défaitisme ou la myopie à propos du Venezuela. Cela se manifeste par leur étonnant manque d’intérêt pour l’état actuel des principaux piliers organisationnels de la révolution — dont la plupart apparaissent très stables et offrent un potentiel considérable pour un processus d’émancipation qui est loin d’être démantelé.
En somme, beaucoup, au sein du secteur intellectuel cosmopolite, semblent considérer l’État vénézuélien comme une voiture en panne à un carrefour nommé Brest-Litovsk : la voiture pourrait aller à gauche, à droite, reculer ou avancer. Tel de faux policiers de la circulation, ils observent le véhicule avec avidité.
Il ne leur vient pas à l’esprit qu’après vingt‑cinq ans de construction révolutionnaire, cette voiture‑État vénézuélienne puisse être politiquement ou socialement différente de n’importe quel autre véhicule‑État sur la planète. Ils ne reconnaissent pas que son fonctionnement interne puisse être distinct, qu’elle ait été recâblée de façons nouvelles, relativement irréversibles, et que modifier tout cela exigerait des efforts contre‑révolutionnaires concertés et considérables.
Ce faisant, ces observateurs reproduisent les schémas des idéologues bourgeois en semblant nier qu’une révolution n’ait jamais eu lieu dans le pays — et qu’il faut donc en tenir compte.
Internationalisme cosmopolite
Nous avons vu émerger récemment une nouvelle génération d’intellectuels anti‑impérialistes, organisés principalement en réseaux et collectifs en ligne. C’est, sous bien des aspects, un développement à saluer. Il s’agit probablement d’une réaction aux courants et revues socialistes apparus dans le Nord global après la crise de 2008, dont l’une des principales faiblesses fut de ne pas être suffisamment anti‑impérialistes. Cette faiblesse est devenue évidente pour tous à mesure que se déroulait le génocide américano‑israélien en Palestine.
Une correction de trajectoire était nécessaire. Mais l’effet pervers, c’est que ces nouveaux intellectuels anti‑impérialistes — qui ont raison de comprendre que la contradiction principale aujourd’hui oppose l’impérialisme états‑unien aux nations opprimées — ont souvent remplacé l’angle mort antérieur sur l’impérialisme par un anti‑impérialisme trop cosmopolite, insuffisamment enraciné dans la lutte concrète. Dans la mesure où cette limitation s’est enracinée, elle reflète une incapacité à dépasser leur propre position de classe et leurs conditions matérielles — qui incluent la facilité de voyager, des passeports privilégiés, ainsi qu’une indépendance financière ou des conditions de travail flexibles — et qui rendent possibles les visites et le suivi virtuel de processus à travers une large gamme de pays et de régions.
Le principal problème est que, sur le spectre qui va de l’intellectuel « flottant » à l’intellectuel « organique », ce groupe penche beaucoup trop vers la première position. Il ne fait aucun doute qu’un internationalisme révolutionnaire centré sur l’anti‑impérialisme est une nécessité urgente en notre temps, mais il devrait être porté par des personnes engagées organiquement, voire enracinées, dans un projet ou une lutte révolutionnaire concrète. À partir de cet ancrage (et de la praxis, de l’engagement et de l’autocritique qu’il implique), un intellectuel peut alors se tourner vers d’autres projets, d’autres élaborations théoriques et d’autres imaginaires sociaux.
Amílcar Cabral insistait sur le fait que « le riz se cuit dans la marmite, pas à l’extérieur », ce qui signifie que les révolutions exigent une compréhension profonde des conditions subjectives et objectives locales. Sans cet enracinement et la compréhension qui l’accompagne, les comparaisons superficielles, faites depuis la stratosphère de la classe moyenne, se substitueront aux processus d’apprentissage mutuel et de dialogue productif. On en viendra à ériger un ensemble de dirigeants ou une forme de lutte comme étant « meilleure » qu’une autre, plus combative, plus héroïque, etc., sans prendre en compte la situation matérielle et l’histoire dont elles sont issues. C’est pourquoi l’accès à une multiplicité de processus et de projets dans des conditions nationales diverses doit s’accompagner de la compréhension que les temporalités et les caractères de chaque processus révolutionnaire sont distincts et doivent être respectés.
C’est précisément ce sur quoi insistait Chávez, refusant de laisser son internationalisme dégénérer en cosmopolitisme. On observe que celles et ceux qui participent activement à la défense de l’Iran, de Cuba ou de la Palestine, et le font à partir de leurs territoires respectifs, ne se livrent pas aux mêmes comparaisons faciles et malveillantes que le secteur cosmopolite. La raison en est que les personnes engagées dans une praxis enracinée d’émancipation nationale ou populaire comprennent que le projet central n’est pas de départager les « bons » des « moins bons » pour ensuite critiquer ces derniers. Le projet central est de gagner : de vaincre l’impérialisme états‑unien.
Cela exige, à son tour, le respect des différences de temporalité, de conditions locales et de méthodes entre les peuples et les nations, le tout dans le but de construire le mouvement anti‑impérialiste le plus large possible — le seul qui ait une chance de l’emporter.
Traduction Bernard Tornare
Chris Gilbert est un universitaire et écrivain installé à Caracas, professeur d’études politiques à l’Université bolivarienne du Venezuela. Ses travaux portent principalement sur les communes vénézuéliennes, la stratégie socialiste, la théorie de la reproduction sociale et l’impérialisme, avec une implication directe dans le processus bolivarien depuis près de deux décennies. Il est co‑créateur et co‑animateur de l’émission télévisée et du podcast Escuela de Cuadros, membre du comité éditorial de la revue Monthly Review et auteur, entre autres, de Commune or Nothing! Venezuela’s Communal Movement and Its Socialist Project (Monthly Review Press, 2023).
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
/image%2F0018471%2F20160525%2Fob_752977_hugo-chavez.jpg)
/image%2F0018471%2F20260402%2Fob_ece597_blog-1.jpg)
/image%2F0018471%2F20260402%2Fob_0d5221_chris-gilbert.jpg)



Haut de page