La commune d'El Maizal est l'une des expériences communautaires les plus dynamiques du pays (Photo : Comuna El Maizal/Twitter)
Un moment critique pour la souveraineté du Venezuela
J’écris ces lignes à un moment particulièrement difficile pour la souveraineté vénézuélienne.
L’attaque impérialiste du 3 janvier, marquée par l’enlèvement du président Nicolás Maduro et de la députée Cilia Flores, a marqué une nouvelle escalade dans une agression qui dure depuis plus de vingt-six ans contre la Révolution bolivarienne.
Ce n’est pas un épisode isolé : c’est un nouveau chapitre d’une vaste stratégie visant à priver le peuple et le gouvernement de leur pouvoir de décision et, en dernière instance, à inverser le cours politique inauguré en 1999.
Des choix difficiles sous siège impérialiste
Face à ce contexte, la direction de la Révolution a dû prendre des décisions complexes.
Les débats autour de la réforme de la Loi sur les hydrocarbures ont été longs et souvent empreints de juridisme. Pourtant, cette réforme était déjà en discussion avant l’attaque.
Ce qui constitue en revanche une véritable concession tactique affectant notre souveraineté nationale, c’est la manière dont les États-Unis supervisent désormais la vente de notre pétrole.
Entre souveraineté et survie
Pour ceux qui ont toujours défendu l’indépendance énergétique, le coup est rude.
Mais l’alternative immédiate à cette concession n’était pas la sauvegarde absolue de la souveraineté – idée que certains « gauchistes » du Nord global invoquent à la hâte pour déclarer la fin de notre révolution –, mais bien une guerre totale, sanglante, menée dans des conditions extrêmement défavorables et accompagnée d’un blocus naval.
Sous siège impérialiste, même les processus révolutionnaires doivent savoir manœuvrer pour préserver la vie et assurer leur continuité.
Un recul pour mieux préserver l’essentiel
Ce revers est aussi le résultat d’une longue guerre économique visant à bloquer les moyens de reproduction matérielle du pays.
Lénine avait bien identifié ces moments critiques : dans les années les plus dures de la Révolution soviétique, il défendit la Nouvelle Politique Économique (NEP) comme un recul tactique indispensable pour sauvegarder l’essentiel.
La politique révolutionnaire, disait-il, exige de distinguer entre ce qu’il est possible de défendre à un moment donné et ce qui constitue le cœur stratégique du processus historique.
La souveraineté populaire : cœur du processus révolutionnaire
Aujourd’hui encore, cette distinction est cruciale.
La souveraineté nationale ne se limite pas au contrôle d’une ressource stratégique, aussi vitale soit-elle.
Au Venezuela, une autre dimension revêt une importance équivalente : la souveraineté populaire organisée.
C’est le terrain de la commune.
La Commune comme antithèse de l’Empire
Lorsque Karl Marx analysa l’expérience de la Commune de Paris (1871), il écrivit :
« La Commune fut la négation directe de l’Empire. »
Ce qui fut révolutionnaire dans cette expérience, c’était moins le changement de gouvernement que l’émergence d’une nouvelle forme politique : une structure où le peuple travailleur commençait à se gouverner lui-même.
La Commune représentait donc bien plus qu’une simple institution locale ; elle incarnait une forme politique capable d’exprimer l’émancipation collective.
La vision chaviste de la commune
Hugo Chávez comprit la force universelle de cette idée.
Il conçut la commune comme une forme d’organisation supérieure, destinée à éroder les fondements de l’État bourgeois, à dépasser le métabolisme du capital et à transformer les rapports sociaux de production.
Le capitalisme, dont Marx avait prévu la tendance à la concentration et à l’expansion, s’est désormais mué – comme l’avait décrit Lénine – en impérialisme : un système mondial de domination et de dépossession au service du grand capital, soutenu par la puissance financière, militaire et communicationnelle.
La commune comme enjeu stratégique
Dans ce contexte, la question communale devient stratégique.
Comme l’écrit Chris Gilbert dans « Communes socialistes et anti-impérialisme : une perspective marxiste », pour que les communes possèdent un véritable potentiel anti-impérialiste, elles ne peuvent se penser comme des espaces autonomes déconnectés du processus politique national.
Autrement, le projet communal risque d’être neutralisé ou relégué à une expérience marginale.
Des cellules locales à une stratégie nationale
La perspective marxiste – et chaviste – suit une autre voie : la commune n’est pas un refuge local, mais un pilier d’une stratégie de pouvoir et de transformation sociale.
Lorsque Chávez proposa que les communes soient les « cellules de base » du socialisme vénézuélien, c’était avec un horizon explicitement anti-impérialiste.
Son objectif : réorganiser l’ensemble du pays et ouvrir la voie à un métabolisme social distinct de celui du capital.
Chávez le déclara en 2009 :
« Une commune isolée est contre-révolutionnaire. »
Les communes doivent ainsi s’articuler en villes communales, puis en fédérations et, in fine, en confédération capable de remplacer progressivement l’ancien État. Un projet national, non localiste.
Organiser la vie sous agression impérialiste
Aujourd’hui, ce projet est plus crucial que jamais.
Sous conditions de siège impérialiste, la capacité d’une société à reproduire la vie avec dignité dépend de l’organisation consciente de sa classe travailleuse.
Production communale, gestion collective des services, décision participative : ces mécanismes concrets incarnent à la fois la résistance et la construction d’un ordre nouveau.
La Consultation populaire du 8 mars
Le 8 mars, Journée internationale des femmes travailleuses, se tint la Consultation populaire nationale.
Des milliers de communes à travers le pays y ont débattu de projets essentiels : systèmes d’eau, initiatives productives, infrastructures communautaires, espaces éducatifs, sportifs et culturels.
Ce processus pourrait paraître purement administratif ; il est en réalité d’une portée politique profonde.
La souveraineté comme pratique vécue
Chaque fois qu’une communauté décide collectivement comment organiser sa vie matérielle, elle exerce la souveraineté.
Pas une souveraineté abstraite proclamée dans les discours, mais une souveraineté vécue et pratiquée.
Quand un pays affronte blocus et menaces militaires, cette souveraineté populaire devient stratégique.
L’objectif des agressions impérialistes est de rompre le tissu social, de désorganiser la vie collective.
Face à cela, l’organisation communale agit comme une forme de résilience sociale.
La commune : démocratique et défensive
Des communautés qui produisent leur nourriture, organisent leurs circuits économiques et gèrent leurs services créent une capacité de résistance qu’aucun blocus ne peut détruire.
Ainsi, la commune n’est pas seulement une expérience démocratique ; c’est aussi une forme de défense nationale.
Renforcer le pouvoir populaire, une nécessité historique
Deux mois après l’attaque du 3 janvier, le gouvernement – dirigé par la présidente par intérim Delcy Rodríguez – choisit de mettre au centre les consultations populaires.
Tandis que l’impérialisme veut démanteler le pouvoir populaire, la décision fut inverse : renforcer la démocratie communale comme colonne vertébrale du processus révolutionnaire.
La Révolution bolivarienne sait que sa principale force réside dans l’organisation territoriale du peuple travailleur.
En période de siège, consolider le pouvoir populaire n’est pas un luxe politique, mais une nécessité historique.
La commune : antithèse du capital et forme de souveraineté
Marx soulignait que les relations communales sont l’antithèse du système marchand.
Le capitalisme transforme les relations humaines en rapports entre choses ; la production communale, elle, implique un contrôle collectif de l’activité productive.
Ce contrôle collectif est une forme concrète de souveraineté.
Au Venezuela, cette souveraineté se construit chaque jour dans des milliers de communes, certaines consolidées, d’autres encore naissantes, où la politique devient pratique quotidienne.
Entre tensions et horizon révolutionnaire
La construction de l’État communal coexiste avec des structures bureaucratiques héritées, des contraintes économiques et des tensions propres à tout processus historique.
Pourtant, malgré ces contradictions, la commune demeure l’horizon stratégique.
Dans un monde où le pouvoir se concentre dans les mains de multinationales et de centres financiers, l’idée que les communautés puissent se gouverner directement conserve une force subversive immense.
Défendre la vie, défendre la commune
Défendre le Venezuela contre l’impérialisme ne revient pas seulement à dénoncer l’agression étrangère.
C’est aussi protéger et approfondir les formes d’organisation populaire qui permettent la reproduction digne de la vie quotidienne.
Même si la souveraineté nationale doit parfois composer ou céder du terrain pour survivre, il un domaine où aucun recul n’est possible : celui de la souveraineté populaire territoriale.
C’est là que réside la racine la plus profonde du processus historique bolivarien.
La commune, matrice vivante du futur
Le pétrole peut faire l’objet de négociations.
Les rapports géopolitiques peuvent évoluer.
Les conditions économiques peuvent contraindre à des choix douloureux.
Mais tant qu’il existera un peuple organisé capable de gouverner ses territoires, la possibilité d’une autre société demeurera vivante.
Au Venezuela, cette possibilité porte un nom : la commune.
De la résistance à l’offensive populaire
En période de siège impérialiste, défendre la commune comme projet national, c’est défendre la plus profonde forme de souveraineté : celle d’un peuple organisé qui produit et partage collectivement.
Mais cette défense ne doit pas se limiter à la résistance. La commune est aussi un pari d’offensive populaire : rebelle mais disciplinée, créative mais organisée, capable de transformer la défense de la vie en construction consciente d’une nouvelle société.
Une offensive lucide, ferme et réaliste
Comme le souligne Ramón Grosfoguel, le moment historique exige de combiner flexibilité tactique et fermeté stratégique, d’évaluer les rapports de force avec réalisme, de reconquérir les espaces perdus et de se préparer aux attaques futures.
L’histoire de l’impérialisme enseigne que son objectif ultime n’est pas de « discipliner » les processus révolutionnaires, mais de les défaire et de les faire disparaître.
Pour une émancipation nationale et prolétaire
Vaincre la Révolution bolivarienne signifierait effacer tout un horizon historique : celui de la construction communale et de son potentiel transformateur.
C’est pourquoi la défense de la commune ne peut se réduire à la gestion locale du quotidien.
Elle doit s’inscrire dans un projet national d’émancipation collective, apte à faire vivre et projeter le pouvoir populaire vers un avenir socialiste.
Ce qui est en jeu, ce n’est pas seulement la survie d’un gouvernement, mais la possibilité historique pour la classe ouvrière de se gouverner elle-même.
C’est là que réside la souveraineté populaire.
Et cette souveraineté – comme le rappelait Marx – a une forme politique concrète : la commune.
Traduction Bernard Tornare
Cira Pascual Marquina est une éducatrice populaire de la Pluriversidad Patria Grande, l'initiative éducative de la commune d'El Panal. Elle est également membre du Réseau international de démocratie communautaire. Avec Chris Gilbert, Pascual Marquina est co-auteur de Venezuela, the Present as Struggle : Voices from the Bolivarian Revolution (Monthly Review Press), de la série de livres Resistencia comunal frente al bloqueo Imperialista (Observatorio Venezolano Antibloqueo) et Protagonistas : construcción comunal en tiempos de bloqueo Imperialista (Observatorio et PT). Ils sont également fondateurs et hôtes de l'Escuela de Cuadros.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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