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Invasion et résistance

par Bernard Tornare 1 Février 2026, 17:57

Invasion et résistance

Par Luis Britto García

Nous sommes les victimes d’une attaque traîtresse, sanglante et injustifiée. Sans déclaration préalable d’hostilités, et avec un armement technologiquement supérieur, ils ont massacré des centaines de nos compatriotes, pour la plupart des civils. Tant qu’un traité de paix digne ne sera pas signé, nous sommes en guerre : l’armée et les autorités des États-Unis sont des ennemis, et c’est ainsi qu’elles doivent être traitées.

 

Analysons l’état du conflit. Après un quart de siècle d’agressions et de sabotages, le seul avantage obtenu par l’adversaire est l’enlèvement, sous de faux prétextes, du président Nicolás Maduro et de son épouse, la députée Cilia Flores.

 

Les États-Unis ne contrôlent pas un seul centimètre carré de notre territoire national. Aucun soldat américain n’occupe notre sol. Ils n’ont installé ni bases militaires, ni navires, ni avions, ni équipements de guerre dans notre pays. Le seul pouvoir qu’ils détiennent reste celui qu’ils exerçaient avant l’attaque : la menace.

 

Examinons si cette menace suffit à atteindre les objectifs maintes fois proclamés par le président américain : « Je gouvernerai le Venezuela (…) Je gérerai son pétrole, en réservant une part pour nous et une autre pour eux, jusqu’à ce qu’ils réalisent une transition sensée et raisonnable. »

 

Regardons la véritable motivation du conflit : les hydrocarbures, dont le Venezuela possède les plus grandes réserves du monde. Dans un texte antérieur, j’ai signalé que la réunion du 9 janvier à la Maison-Blanche avec des dirigeants de 17 compagnies pétrolières américaines avait mis en évidence l’impossibilité d’un tel conflit. Aucune de ces entreprises n’avait formulé la moindre offre de participation à la curée, pour deux raisons : il n’existait aucune sécurité juridique pour les investissements, et l’objet même de ces investissements — les principaux gisements pétroliers — avait déjà été concédé à 45% par le Venezuela à Roszarubezhneft, filiale de la société d’État russe Rosneft, dans le cadre de contrats que Trump lui-même avait reconnus comme « légitimes et qui seraient respectés ».

 

S’ils exigent la sécurité pour pouvoir nous piller, nous savons ce que nous devons leur donner.

 

L’économiste marxiste Richard Wolff a rendu publique la transcription d’une conversation téléphonique de la veille, au cours de laquelle Trump suppliait Poutine de céder à des compagnies américaines une partie des champs pétroliers vénézuéliens. Le président russe lui aurait répondu : « Nous avons investi pendant que vous nous abandonniez ; nous avons pris les risques pendant que vous imposiez des sanctions, et maintenant vous voulez partager les profits. Ce n’est pas du commerce, c’est de la charité. Et la Russie ne fait pas de charité pour les États-Unis. »

(https://www.youtube.com/watch?v=Rv8MimeqaPI)

 

Ainsi, l’objectif principal et véritable du conflit est perdu pour les États-Unis, puisque ces champs ont été légitimement attribués, pour des périodes de quinze ans, à des entreprises russes — une puissance nucléaire qui a développé une « flotte fantôme » de 1 200 navires pour contourner blocus et ports acquis aux Américains. De surcroît, la remise en état des installations nécessiterait des investissements de plusieurs milliards de dollars et de longues périodes de mise en service.

 

Pour les États-Unis, le Venezuela est devenu une coquille vide, une cible économique hors d’atteinte qu’il ne vaudrait ni la peine de soumettre à un blocus stérile et coûteux, ni encore moins de risquer un conflit nucléaire avec ses concurrents économiques de la région.

 

Analysons maintenant l’autre objectif, celui du « Je gouverne le Venezuela » proclamé par le président fanfaron. Aucun titre légal ou constitutionnel, aucun traité ne confère au président américain la moindre parcelle d’autorité pour exercer un pouvoir public dans notre pays.

 

Il serait d’ailleurs impossible d’exercer ce pouvoir par la seule force ou par l’intimidation. Les obligations imposées par la violence ou le chantage ne lient personne. Le pouvoir réel sur un État de la taille du Venezuela dépend d’une combinaison complexe de facteurs géographiques, sociaux, économiques, juridiques, politiques, diplomatiques et culturels intimement liés, et tous défavorables à la puissance du Nord.

 

Demandons-nous combien de troupes les États-Unis devraient déployer pour contrôler effectivement notre vaste et accidenté territoire de 916 445 kilomètres carrés. Les Forces armées nationales bolivariennes (FANB) comptent environ 63 000 soldats — et pourtant, comme le disait Chávez, il existe encore des zones où la présence de l’État demeure faible. Les envahisseurs devraient en outre supporter des dépenses incalculables pour affronter une géographie, un climat, des maladies et des populations locales hostiles ou inconnues.

 

L’option classique des empires occupants consiste à gouverner par l’intermédiaire d’un gouvernement local collaborateur, manipulé par la complicité ou la menace. Une telle mise en scène serait difficile à organiser, et le sort de ses protagonistes encore plus difficile. En octobre 2025, selon un sondage Hinterlaces, 83 % des personnes interrogées se disaient prêtes à affronter une invasion militaire étrangère. Seuls 6 % déclaraient qu’ils ne le feraient pas, et 11 % préféraient ne pas répondre. 89 % affirmaient que le véritable objectif d’une éventuelle intervention serait de renverser le président Nicolás Maduro et de s’emparer du pétrole.

(https://extranewsmundo.com/encuesta-hinterlaces-83-de-los-venezolanos-afirma-que-estaria-dispuesto-a-enfrentar-una-invasion-militar-extranjera)

 

Un maigre 6 % représenterait donc le capital politique d’un hypothétique gouvernement collaborationniste — et encore, avec réserves : ne pas vouloir affronter une invasion ne signifie pas nécessairement y collaborer.

 

La menace qui pèse encore sur nous repose sur le plus grand budget militaire de la planète, sur des armes de destruction massive d’une puissance et d’une complexité techniques redoutables. Mais, historiquement, cette puissance stratégique apparente a été vaincue par des peuples disposant d’armements limités et de technologies inférieures. En 1945, un tiers de la population mondiale — quelque 750 millions d’êtres humains — vivait sous des régimes coloniaux. Les empires qui maintenaient cette domination étaient militairement, technologiquement et économiquement plus puissants que leurs colonies.

 

Mais le coût stratégique, économique et politique de cette subordination devint peu à peu insoutenable, et depuis lors, 80 nations ont conquis leur indépendance. Certaines après une résistance prolongée contre un armement supérieur — comme ce fut le cas de l’Inde, la Chine, la Corée du Nord, Cuba, le Vietnam, l’Algérie, l’Irak ou l’Afghanistan. Les technologies de mort ne triompheront jamais de la complexité et de la fécondité de la vie.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Invasion et résistance

Luis Britto García est un écrivain, dramaturge, historien et essayiste vénézuélien né à Caracas en 1940, figure majeure de la littérature critique et engagée en Amérique latine. Docteur en droit et professeur à l’Université centrale du Venezuela, il a reçu de nombreuses distinctions, dont le Prix Casa de las Américas à deux reprises et le Prix national de littérature du Venezuela pour l’ensemble de son œuvre.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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