La question de savoir pourquoi la Russie et la Chine ne peuvent pas protéger leurs partenaires supposés peut aujourd’hui trouver une réponse dans une autre question : pourquoi l’armée vénézuélienne n’a‑t‑elle pas combattu les États‑Unis ?
Le président des États-Unis Donald Trump a déclaré lors d’une conférence de presse que les États-Unis « dirigeraient désormais le Venezuela », laissant entendre que la nouvelle présidente, Delcy Rodríguez – jusque-là vice‑présidente avant l’enlèvement de Maduro – exécuterait docilement les volontés de Washington. Quelques heures après cette déclaration, Delcy Rodríguez s’est adressée à la nation sud‑américaine dans un discours télévisé, affirmant clairement qu’elle considérait les États-Unis comme un envahisseur illégal qui devait être repoussé. Par son défi adressé à Trump, elle a montré que les plans de ce dernier d’envahir et de gouverner le Venezuela comme un trophée de guerre se heurteraient à des obstacles bien plus importants que ce qu’il avait laissé entendre dans sa conférence de presse du samedi, au cours de laquelle il proclamait sa victoire au Venezuela.
Cela étant dit, l’allocution télévisée défiant Washington, dans laquelle Delcy Rodríguez condamne les États-Unis comme envahisseur illégal, pourrait n’être qu’un acte performatif, parfaitement conforme à sa part d’un marché clandestin. Sa colère publique et ses promesses de résistance lui offrent une indispensable couverture politique, lui permettant de conserver crédibilité et autorité auprès de la base bolivarienne et de l’institution militaire tout en respectant en coulisses les termes qui ont rendu possible l’éviction de Maduro. Cette mise en scène calculée de défi assure que l’architecture survivante de l’État vénézuélien puisse gérer la transition, en positionnant Rodríguez comme cheffe de la « résistance » plutôt que comme collaboratrice d’une reddition négociée.
Défaire le récit de l’opération
Trump a également livré une série de détails opérationnels précis concernant l’action militaire au Venezuela, en insistant sur le fait que, si plusieurs membres des forces spéciales américaines avaient été blessés, aucun soldat étatsunien n’avait été tué. Selon lui, l’assaut s’est appuyé sur une puissance aérienne écrasante : environ 150 appareils auraient été engagés pour contrôler le ciel et répondre à toute menace, même si un avion à voilure fixe et plusieurs hélicoptères ont subi des dommages réparables. La clé supposée de la rapidité et du succès de l’opération aurait été la destruction préalable des systèmes de défense aérienne vénézuéliens, ce qui aurait permis aux hélicoptères des forces spéciales d’atteindre leur cible sans entrave.
Or, bien que le Venezuela dispose de systèmes de défense avancés comme les S‑300 et de MANPADS portables efficaces contre les hélicoptères, l’armée vénézuélienne ne les a pas déployés contre l’assaut américain. Trump a conclu en affirmant que les États-Unis se réservaient la possibilité de lancer d’autres frappes contre le Venezuela si nécessaire.
Le récit méticuleusement élaboré d’un raid audacieux, truffé de détails opérationnels et d’histoires d’héroïsme, sert un objectif politique central : masquer le scénario, bien plus probable, d’une reddition négociée par Caracas. En glorifiant le spectacle violent d’une capture, ce récit étouffe délibérément la vérité dérangeante selon laquelle le succès de l’opération a presque certainement exigé – et résulté – d’un accord préalable avec des factions puissantes au sein même du régime Maduro.
Cette mise en avant de la force brute camoufle un marché conclu en coulisses, dans lequel les élites du régime, particulièrement au sein de l’armée et des services de renseignement, ont échangé le président contre des garanties de sécurité personnelle, de survie politique et de protection contre des poursuites, transformant une invasion potentiellement sanglante en transition pilotée au bénéfice à la fois de la puissance envahissante et de la structure de pouvoir existante, au prix de tout récit révolutionnaire.
Pourquoi l’armée vénézuélienne n’a‑t‑elle pas combattu ?
En octobre, un article intitulé « Can Russia And China Project Military Power To Help Venezuela? » posait déjà la question des limites de l’aide que peuvent offrir les puissances de l’hémisphère oriental, qu’il est utile de lire pour saisir ces contraintes. La question de savoir pourquoi la Russie et la Chine ne peuvent protéger leurs partenaires supposés trouve aujourd’hui une réponse dans une autre interrogation : pourquoi l’armée vénézuélienne n’a‑t‑elle pas combattu les États‑Unis ?
Ces deux questions – pourquoi des puissances comme la Russie ou la Chine ne parviennent pas à protéger leurs alliés, et pourquoi des armées locales refusent parfois de se battre – mettent en lumière un facteur fondamental des relations internationales : le calcul de la puissance est en définitive local, national et profondément personnel. Dans le cas vénézuélien, malgré des années de soutien politique, économique et rhétorique de Moscou et Pékin, comprenant ventes d’armes, exercices conjoints, protection diplomatique à l’ONU et accords économiques, l’armée vénézuélienne n’a pas organisé de défense conventionnelle face à la menace tangible d’une intervention américaine.
Ce n’est pas l’expression d’une défaillance ponctuelle de l’engagement russe ou chinois, mais le reflet du fait que la première allégeance du gouvernement et de l’armée vénézuélienne allait à leur propre survie institutionnelle et à la stabilité de l’État qu’ils incarnent. Pour les officiers supérieurs, une guerre contre les États‑Unis n’aurait pas été un combat idéologique gagnable, mais un acte suicidaire garantissant leur destruction et l’effondrement du pays.
Les limites de la protection des « alliés »
Cette dynamique met à nu les limites sévères de la protection des « alliés supposés » dans un monde unipolaire, ou désormais multipolaire. La Russie et la Chine peuvent fournir des moyens de dissuasion, des bouées de sauvetage économiques et une couverture diplomatique, mais elles ne peuvent pas transplanter leur volonté politique dans les structures de commandement d’États souverains. La protection qu’elles offrent s’inscrit dans une bande passante bien précise : elle est efficace contre les sanctions, utile dans les conflits par procuration où elles contrôlent le terrain – comme en Syrie pour la Russie – et pertinente pour fournir les outils de la sécurité intérieure ; mais elle se heurte à une ligne rouge absolue lorsqu’il s’agit d’une confrontation militaire directe et conventionnelle avec les États‑Unis.
Pour Caracas, Moscou et Pékin étaient des sources de résilience face aux tentatives de changement de régime, non des garants d’une victoire dans une guerre ouverte. Lorsque le choix ultime entre capitulation et anéantissement s’est présenté, le pouvoir local a choisi de se préserver, conscient que ses partenaires de grande puissance ne déclencheraient pas – et probablement ne pourraient pas déclencher – une guerre mondiale en son nom.
En outre, l’exemple vénézuélien souligne que la nature même de ces alliances perçues est souvent asymétrique et transactionnelle. Pour la Russie et la Chine, le Venezuela constitue un nœud stratégique dans un affrontement plus vaste : un pied‑à‑terre dans l’arrière‑cour américaine, une source d’accords énergétiques et un symbole de résistance à l’hégémonie occidentale.
Pour l’armée vénézuélienne, en revanche, le devoir premier consiste à préserver l’intégrité territoriale du pays et sa propre continuité institutionnelle. Quand surgit une menace extérieure dotée d’une force écrasante, les bénéfices idéologiques et transactionnels d’une alliance lointaine pâlissent face à l’urgence de la survie immédiate. Aucun volume de propagande russe ou de prêts chinois ne peut convaincre un général d’envoyer ses troupes dans une bataille où elles seront anéanties, en invitant à la ruine totale de leur pays pour l’avantage géopolitique d’un partenaire situé à des milliers de kilomètres.
En définitive, la question de la protection ramène à l’essence de la souveraineté et de l’intérêt. La Russie et la Chine défendent leurs alliés dans la mesure où cela sert leurs intérêts stratégiques et n’implique pas d’escalade catastrophique. Elles ne sont pas des garantes de sécurité globale sur le modèle d’un traité de défense mutuelle comme l’OTAN.
À l’inverse, les armées de pays comme le Venezuela ne sont pas des forces mercenaires au service de puissances étrangères, ce sont des institutions nationales animées d’un puissant instinct d’auto‑préservation. Ainsi, l’« incapacité à protéger » n’est pas toujours l’échec du protecteur, mais plus souvent le reflet d’une réalité froide et locale : face à une confrontation existentielle, le protégé agit en fonction de ce qu’il perçoit comme son intérêt national, ce qui peut signifier se tenir à l’écart plutôt que livrer une guerre perdue d’avance pour le prestige d’un patron lointain.
Le fait que l’armée vénézuélienne se soit tenue tranquille n’a pas constitué une trahison envers Moscou ou Pékin, mais l’affirmation nette de cette logique implacable et désabusée.
Le « stand‑down » vénézuélien et la comparaison syrienne
L’effondrement spectaculaire de toute résistance vénézuélienne face à une intervention militaire américaine, sans bataille défensive majeure ni coordonnée, s’explique au mieux comme un échec catastrophique de la « résilience de régime ». Ce concept se voit tragiquement illustré par l’effondrement parallèle, final, de l’armée arabe syrienne et du régime Assad à la fin de 2024. La comparaison entre Caracas et Damas révèle un facteur clé : si la cohésion interne d’une armée peut retarder l’effondrement pendant des années, comme en Syrie, son endurance ultime face à des menaces internes et externes combinées dépend d’un calcul fragile, mêlant patronage étranger et volonté du dirigeant de se battre jusqu’à la mort.
Dans les deux cas, lorsque ce calcul bascule, la volonté de sacrifice des institutions militaires et gouvernementales au profit du chef s’évapore au profit de leur propre continuité ou survie.
Au Venezuela, les forces armées ont été structurées comme un instrument de contrôle politique interne et de patronage, non pour une défense extérieure existentielle. Les Forces armées nationales bolivariennes (FANB) ont été transformées sous Hugo Chávez puis Nicolás Maduro, leur mission principale devenant la garantie de la révolution socialiste. La loyauté se gagnait par le contrôle d’industries d’État, mais face à une attaque directe des États‑Unis, ce système s’est désintégré.
Pour les officiers supérieurs, le choix était entre la survie personnelle et institutionnelle ou l’anéantissement certain. Les FANB n’entretenaient aucun engagement sacrificiel profond vis‑à‑vis de Maduro en tant que personne, leur allégeance principale allant à l’appareil d’État. Lorsque cet appareil a été décapité – soit par sa disparition, soit par la conclusion d’un accord au moment où Washington présentait un ultimatum –, la volonté institutionnelle de combattre s’est évaporée et ils ont choisi de préserver la coquille de l’État.
En Syrie, le soutien russe et iranien a été décisif pendant plus d’une décennie, mais il restait conditionné à l’existence d’une entité locale encore capable de se battre. Moscou pouvait offrir l’asile, mais n’allait pas mener un siège urbain désespéré de Damas au nom d’un dirigeant déjà prêt à fuir. De même, au Venezuela, l’appui russe et chinois a créé un mirage de force, sans pouvoir compenser l’absence de volonté locale.
Quand la crise a éclaté, le composant crucial – la détermination du haut commandement vénézuélien à ordonner l’emploi de défenses avancées et à encaisser une riposte dévastatrice – faisait défaut.
Une hiérarchie brutale dans les conflits modernes
Le destin de la Syrie et du Venezuela révèle une hiérarchie brutale des conflits contemporains. À son sommet se trouve une armée dotée d’une cohésion existentielle profonde, se battant pour un dirigeant qui partage réellement son sort. Juste en dessous, on trouve un appareil militaire et politique soudé par une loyauté transactionnelle envers un chef qui échoue au test ultime de la « communauté de destin », ce qui conduit à une capitulation institutionnelle rapide, comme observé à Damas comme à Caracas.
Les soutiens extérieurs, tels que la Chine et la Russie, ne sont que des multiplicateurs de force, non des piliers fondamentaux, et cela vaut plus encore pour les États d’Amérique latine et des Caraïbes. Moscou et Pékin ne peuvent soutenir qu’un combat qui existe déjà : elles ne peuvent pas créer ex nihilo la volonté de se battre, ni la maintenir une fois que l’engagement du dirigeant local à partager un sort fatal s’est brisé.
L’armée vénézuélienne a choisi la préservation de l’État plutôt qu’une guerre pour Maduro, tout comme l’armée syrienne l’a fait au final, semblant avoir opté pour un calcul similaire de mise en retrait.
Traduction Bernard Tornare
Miguel Santos García est un écrivain et analyste politique portoricain qui écrit sur la géopolitique des conflits néocoloniaux et des guerres hybrides dans le cadre de la transition mondiale vers la multipolarité.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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