Alors que Washington intensifie sa guerre hybride contre le Venezuela — mêlant sanctions, guerre juridique, opérations psychologiques et menaces militaires —, le pays sud-américain se retrouve une fois encore sous les projecteurs. Pour comprendre ce moment historique, Cira Pascual Marquina s’est entretenue avec Geraldina Colotti, journaliste italienne, militante révolutionnaire et ancienne prisonnière politique, engagée depuis des décennies aux côtés du Venezuela. Colotti soutient que l’offensive actuelle contre la nation caribéenne s’inscrit dans une stratégie impériale plus large visant à réaffirmer l’hégémonie des États-Unis au cœur d’une crise terminale du capitalisme mondial. En établissant des parallèles avec l’Irak, la Libye, la Palestine et le Vietnam, elle explique comment la Révolution bolivarienne représente « la menace du bon exemple » et pourquoi, malgré des sanctions asphyxiantes et une déstabilisation incessante, le Venezuela demeure un paradigme vivant de résistance populaire.
Une nouvelle escalade militaire impérialiste contre le Venezuela est en cours. Pourquoi se produit-elle, et pourquoi maintenant ?
Pour comprendre cette conjoncture, il faut revenir à la racine du problème. Le capitalisme traverse une crise structurelle, multiple, une crise systémique et terminale. Historiquement, chaque fois que le capitalisme affronte une impasse, il se tourne vers le complexe militaro-industriel pour prolonger son existence. C’est exactement ce qui se produit aujourd’hui.
Certains avaient cru que Donald Trump mettrait fin à la politique étrangère interventionniste, puisqu’il affirmait ne pas vouloir envahir d’autres pays comme le font les démocrates. Mais dès son premier mandat, Trump est devenu le principal promoteur de la guerre économique, qui opère parallèlement à la guerre de cinquième génération.
Le Venezuela en est un exemple clair. Les mesures coercitives unilatérales — les soi-disant « sanctions » — sont des bombes silencieuses qui tuent dans l’ombre, rendues possibles par les médias occidentaux et leur machine idéologique. On retrouve la même logique, de façon encore plus crue, dans le génocide palestinien : l’effacement de la mémoire historique ouvre la voie à l’impunité. Et cette opération est loin d’être isolée.
Depuis des décennies, les puissances occidentales s’appuient sur le chantage, la criminalisation et la manipulation idéologique pour démanteler les imaginaires radicaux. Elles ont diabolisé toute forme de résistance, depuis les luttes ouvrières dans les centres industriels jusqu’aux mouvements de libération armés du Sud global.
Le résultat, c’est une contradiction inévitable entre la légitimité des droits des peuples et la fiction de la légalité bourgeoise : une légalité qui tue avec des mains « propres » tout en exigeant des opprimés qu’ils la vénèrent. Et lorsque cette légalité ne sert plus les intérêts de la classe dominante, elle est jetée aux oubliettes sans hésitation, comme on le voit en Palestine et dans la manipulation plus large du droit international.
La Charte des Nations unies reconnaît elle-même le droit des peuples opprimés à résister, y compris par les armes. Pourtant, les Palestiniens sont traités de « terroristes » tandis que Netanyahou, criminel génocidaire, est présenté comme le défenseur de la « démocratie ». Le monde marche sur la tête.
Dans le même temps, les maîtres de ce monde — une élite de plus en plus réduite, qui concentre la richesse tandis que les inégalités s’aggravent — révèlent leur véritable visage. L’investiture de Trump a rendu ce spectacle flagrant : il a pris ses fonctions entouré des hommes les plus riches de la planète, alignant ouvertement la présidence des États-Unis sur le pouvoir de quelques-uns. Dès le premier jour, il a montré que, pour cette classe dirigeante, les pauvres et les travailleurs ne comptent pas. On se soumet, ou l’on est écarté.
Avec sa population modeste d’environ 30 millions d’habitants, le Venezuela s’oppose au modèle dominant du « vainqueur rafle tout ». Prenons un exemple : avant le blocus imposé par les États-Unis, le Venezuela avait pratiquement atteint les Objectifs du millénaire, un fait reconnu par l’ONU. Et c’est précisément pour cela que le pays est devenu un exemple. Voilà pourquoi Obama, le « démocrate », a qualifié le Venezuela de « menace inhabituelle et extraordinaire ». Le Venezuela représente la menace du bon exemple.
L’actuelle escalade militaire ne vise pas seulement le Venezuela. Washington semble vouloir réaffirmer son hégémonie sur toute l’Amérique latine et les Caraïbes. Pourquoi, selon vous, cette stratégie ?
La même logique s’applique à l’ensemble du continent latino-américain : faire plier les gouvernements, y compris ceux qui sont progressistes sans être révolutionnaires. Les États-Unis ont réussi à faire chanter des gouvernements timorés — le Pérou en est l’exemple le plus dramatique. Pedro Castillo, un instituteur rural, a été condamné à onze ans de prison. Une fois élu, il a été contraint de se « détacher » de l’histoire des luttes de classes de son pays, de la mémoire de la guerre populaire, avant d’être renversé et emprisonné.
C’est un scénario qui rappelle celui vécu en Italie : toute tentative de résistance y a été — et reste — diabolisée. Après que nous, les Brigades rouges italiennes, avons enlevé le plus haut commandant de l’OTAN en 1981, Washington a ordonné l’institutionnalisation de la torture en Italie. Pas une torture aléatoire, mais une torture d’État. Et le gouvernement italien a exécuté les ordres américains.
Le résultat global, c’est l’effacement systématique de la mémoire historique. Les jeunes générations ignorent souvent ce qui s’est réellement passé dans l’histoire de l’Italie, du Pérou ou, plus largement, de l’Amérique latine. Aujourd’hui, chaque fois que les peuples se soulèvent — contre l’exploitation, pour défendre les services publics, etc. —, ils se heurtent au même chantage : « Détachez-vous de l’histoire de la lutte. » Le socialisme est présenté comme synonyme de dictature, et tout candidat progressiste en Amérique latine se voit sommé de renier « le dictateur Maduro ».
Pendant ce temps, Washington reconstruit sa présence militaire dans la région. Le Honduras, l’Équateur, l’Argentine et d’autres accueillent à nouveau des bases américaines. Le Guyana, soutenu par les multinationales, sert de tête de pont pour s’emparer du pétrole vénézuélien. L’objectif est de ramener le Venezuela aux conditions de la Quatrième République (1958‑1999), celle de la soumission totale.
Beaucoup décrivent ce que le Venezuela et Cuba endurent comme une “punition exemplaire”. Pendant ce temps, dans un inquiétant retour aux pratiques du colonialisme de peuplement, les États-Unis ont mis une prime de 50 millions de dollars sur la tête du président Maduro. Que se passe-t-il ?
L’élément nouveau, c’est que le capital international recourt à nouveau ouvertement au fascisme pour tenter de résoudre sa crise. L’empire exige une soumission totale.
Pourtant, le Venezuela continue d’être un exemple : malgré des sanctions asphyxiantes, il produit désormais 90 % de sa propre alimentation. L’impérialisme répond en transformant le pays en laboratoire de guerres de quatrième et de cinquième génération, y compris d’une guerre de propagande sophistiquée, ce qu’on appelle aujourd’hui la guerre cognitive.
Cela n’a pas fonctionné ici [au Venezuela], mais ailleurs, oui. Il y a des décennies, Frantz Fanon décrivait déjà comment le colonisé en vient parfois à s’identifier au colonisateur. Aujourd’hui, dans de nombreux pays, on voit des citoyens s’abstenir ou voter pour des figures vendues comme “anti-système”, alors qu’elles sont les produits les plus purs du système, voire de véritables fascistes.
Or, comme on le sait, la participation aux élections bourgeoises exige le soutien des oligarchies ; l’idée d’un véritable “candidat antisystème” issu de ce cadre est une farce. Pourtant, la peur et la propagande rendent ce mensonge crédible, et les peuples finissent par voter pour Trump, Bolsonaro ou Milei.
Le mécanisme du colonialisme interne, c’est la peur ; Malcolm X l’avait expliqué avec brio : la diabolisation des migrants et des populations racisées. En Europe comme aux États-Unis, les plus pauvres — migrants, Noirs, peuples autochtones — deviennent les boucs émissaires.
Dans ce contexte, le Venezuela est devenu intolérable pour l’impérialisme. Maduro est un « obrero », un ouvrier. Quelle offense plus grande pour l’ordre capitaliste qu’un président issu de la classe ouvrière dirigeant un pays aux immenses réserves de pétrole et d’or, allié de la Chine et de la Russie ? Pour l’impérialisme, c’est impardonnable.
Ce que font aujourd’hui les États-Unis suit une formule bien connue. Avant d’envahir l’Irak — pays non aligné aux vastes réserves pétrolières —, Washington a imposé des sanctions brutales, inventé une histoire d’armes de destruction massive et décrété une zone d’exclusion aérienne. Aujourd’hui, à la place des armes de destruction massive, le Venezuela est accusé de “narcoterrorisme”. Et même sans zone d’exclusion aérienne officielle, Trump a déclaré l’espace aérien vénézuélien « entièrement fermé ». Résultat : de nombreuses compagnies ont cessé d’y voler, rendant, par exemple, le retour en Italie extrêmement difficile. Tout cela ne vous semble-t-il pas familier ?
Les parallèles avec les guerres passées abondent, mais les États-Unis ont tiré des leçons de leurs propres défaites — surtout du Vietnam, puis du fiasco irakien. Washington sait qu’occuper le Venezuela serait son tombeau. Le concept d’“union civico-militaire”, ancré dans des communautés organisées, s’y cultive depuis des décennies. C’est pourquoi, jusqu’à présent, les États-Unis ont préféré d’autres formes d’agression : guerre économique, acteurs par procuration, mercenaires et usage d’outils technologiques nouveaux.
Aujourd’hui, la destruction se fait par des moyens hautement technologiques, y compris l’intelligence artificielle. Souvenons-nous : en Afghanistan, la guerre s’était transformée en jeu vidéo. Celui qui lançait un missile à des milliers de kilomètres ne voyait pas le sang ; cette distance rendait la guerre acceptable au public.
Depuis, le manuel impérial s’est perfectionné — jusqu’à produire le génocide télévisé mais nié de la Palestine. On voit les corps, mais les médias fabriquent un autre récit : la victime devient “terroriste”. Cette dissonance émotionnelle est voulue. Quand la Libye a été détruite, les images de chaos et de souffrance défilaient en boucle, mais la faute était imputée à Kadhafi, jamais aux forces de l’OTAN qui provoquaient la ruine.
Revenons au Venezuela : Washington travaille depuis des années à déformer l’image de Maduro pour conditionner l’opinion en vue d’une agression. Comme pour Saddam Hussein et Kadhafi, le but est d’en faire un objet de peur, afin que l’intervention paraisse justifiée : « Au moins, ils se sont débarrassés du tyran ».
Entre-temps, une grande partie des populations du Nord global vit dans une zone de silence, une bulle de privilèges et de récits aseptisés. Le monde est balkanisé, géographiquement, économiquement et cognitivement. Les responsables appellent cela “guerre humanitaire”, “responsabilité de protéger” ; ce n’est rien d’autre qu’une conquête sous un autre nom.
Ainsi, le dernier récit autour d’une “zone d’exclusion aérienne” s’inscrit dans cette vaste opération psychologique. Mais cette phase pourrait déboucher sur une escalade bien plus dangereuse, avec des frappes ciblées. C’est aujourd’hui la plus grande menace.
Si ces attaques continuent de s’intensifier, comment voyez-vous la capacité du Venezuela à résister ?
J’ai pu observer de près l’héroïsme du peuple vénézuélien. Dès que j’ai eu la possibilité de voyager [après ma libération], j’ai visité plusieurs fois le pays. J’y ai vu les guarimbas fascistes [2014 et 2017] — avec leurs lynchages, leurs personnes brûlées vives —, les sabotages du réseau électrique, les tentatives de coup d’État ou d’assassinat, et la guerre économique totale menée contre le peuple.
Le Venezuela a tout connu, sauf le renversement de son gouvernement ! L’empire a même employé la lawfare, la “guerre judiciaire”, pour s’emparer des biens du pays, comme lors du hold‑up de Citgo. La lawfare sert ailleurs aussi : en France, au Brésil, et ailleurs encore. Mais au Venezuela, elle n’a pas réussi à écarter ou exclure la gauche du pouvoir.
Les Vénézuéliens sont extraordinaires. En Italie, je suis pauvre, je lutte chaque jour, mais même dans mes moments les plus difficiles, je ne vis pas en état de guerre permanent. Les Vénézuéliens, eux, vivent chaque jour dans la guerre : impossibilité de se brosser les dents parce qu’il n’y avait plus d’eau, files interminables pour des produits de base, pénuries interminables. Et comme toujours, les femmes sont les premières cibles ; cela ne surprendra personne.
Je n’oublierai jamais une femme rencontrée lors de mon premier voyage en 2011 : au début de la révolution, elle n’avait aucun papier, elle n’“existait” pas. Quand je l’ai revue, elle portait fièrement sa cédula (carte d’identité), bien qu’elle eût perdu toutes ses dents. Pourtant, elle dirigeait sa communauté avec une dignité et une autorité qui rappelaient les femmes de la Commune de Paris.
Un an plus tard, quand je suis revenue, elle était encore à l’avant-garde — et cette fois, son sourire avait été restauré : des soins dentaires qui, en Italie, coûteraient le prix d’un appartement. Cette transformation, je l’ai vécue comme un acte politique : un symbole éclatant de ce que la révolution a rendu possible. Voilà ce que l’impérialisme veut cacher : les preuves vivantes de la dignité retrouvée. Ce sont ces raisons qui expliquent que le Venezuela tienne toujours debout.
Le pays répond à la guerre économique avec créativité : monnaies alternatives adossées au riz ou au café, initiatives communautaires, solutions collectives. Comme on dit ici : « S’ils nous expulsent par la porte, nous rentrons par la fenêtre. »
Ce que nous voyons, c’est l’esprit du peuple vietnamien renaître au Venezuela. Et c’est pour cela que le Venezuela reste un paradigme de la résistance.
Traduction Bernard Tornare
Cira Pascual Marquina est professeure de sciences politiques à l'Université bolivarienne du Venezuela à Caracas. Elle est également coproductrice et coanimatrice (avec Chris Gilbert) de l'émission d'éducation marxiste Escuela de Cuadros. Active auprès d'organisations citoyennes au Venezuela et à l'étranger, elle se consacre, tant comme militante que comme chercheuse, aux initiatives communautaires.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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