Le président chilien Gabriel Boric et le président élu José Antonio Kast se serrent la main avant leur rencontre au palais de La Moneda à Santiago, au Chili, le 15 décembre 2025. © Pablo Sanhueza / Reuters
Le problème, ce n’est pas que la droite dure arrive. Le problème, c’est que la gauche est arrivée molle, sans musculature sociale, sans organisation populaire, sans un peuple mobilisé derrière un projet.
Ce n’était pas un coup d’État.
Ce n’était pas une fraude.
Ce n’était pas une conspiration internationale ni une vague d’ignorance populaire.
La défaite du progressisme chilien ne s’est pas produite le dimanche de l’élection : elle a eu lieu bien avant, au moment où il a choisi de ne déranger personne d’important. José Antonio Kast n’a pas été porté en triomphe : on l’a laissé passer. On lui a dégagé la voie avec des sourires responsables, une modération bien mise, et la renonciation préalable à tout conflit réel.
La gauche institutionnelle n’a pas été vaincue : elle s’est retirée du champ de bataille. Et lorsqu’on se retire, quelqu’un d’autre occupe l’espace. Aussi simple. Aussi brutal.
La génération arrivée au pouvoir en promettant des transformations profondes — santé, retraites, éducation, démocratisation de l’État, fin des privilèges — a découvert, une fois assise à La Moneda, une vérité élémentaire : le pouvoir n’est pas un concept, c’est un réseau. Et face à ce réseau, elle n’a eu ni réflexes, ni convictions, ni volonté de lutter. Elle a vu les entrepreneurs, elle a vu l’État réel, elle a vu les marchés, elle a vu les médias… et elle s’est adaptée sans résistance.
Les militaires ne leur ont pas fait peur.
Les rues ne les ont pas pressés.
C’est l’ordre existant qui les a rassurés.
C’est là que la défaite a commencé.
Gouverner sans toucher aux intérêts, ce n’est pas gouverner : c’est administrer le statu quo avec un langage progressiste. Et cela, tôt ou tard, se paie. Cela se paie en désaffection, en abstention, en colère muette. Cela se paie quand le peuple cesse de croire qu’un autre avenir est possible et commence à voter contre quelqu’un, plutôt que pour quelqu’un.
Kast n’a pas convaincu une majorité idéologique. Kast a capitalisé un vide. Le vide laissé par une gauche qui a trop promis et trop peu accompli ; qui parlait de dignité tout en renflouant les caisses de retraite ; qui parlait de droits sociaux tout en secourant les compagnies d’assurance maladie privées ; qui évoquait les peuples originaires tout en normalisant l’état d’exception ; qui prônait le féminisme et l’écologie tout en se réfugiant dans la technocratie.
Il n’y a pas eu trahison idéologique : il y a eu pire. Il y a eu absence de projet.
Voilà pourquoi Kast n’est pas un accident historique. Il est le symptôme d’une politique qui a cessé de proposer l’avenir et s’est contentée de gérer le présent. Quand l’espérance se dissout, la peur s’organise. Et l’extrême droite sait très bien le faire.
L’erreur la plus grande — et la plus confortable — consiste à croire que Kast a gagné parce que le peuple “s’est droitisé”. Non. Kast a gagné car une partie significative du pays a voulu punir ceux qui n’ont pas tenu parole. Le vote pour Kast n’a pas été, dans sa majorité, un vote d’amour ; ce fut un vote de lassitude. Un “qu’ils s’en aillent tous” traduit sur un bulletin.
Et voici le plus inconfortable pour la gauche : Kast n’a pas eu besoin de cacher son programme. Il a dit ce qu’il ferait. Il a dit qui en bénéficierait. Il a dit qui souffrirait des politiques d’ajustement. Et malgré cela, il a gagné. Pourquoi ? Parce qu’en face, il n’y avait pas de proposition crédible de changement, mais une défense timide des maigres acquis, présentée comme une grande épopée historique.
L’épopée ne se décrète pas. Elle se construit. Et cela exige du conflit.
Aujourd’hui, on parle d’une “opposition responsable”, “institutionnelle”, “constructive”. Autrement dit, la même recette qui a échoué. Les mêmes noms, les mêmes logiques, les mêmes mises en garde contre toute tension excessive, contre toute parole trop dure, contre tout geste trop radical. Une opposition qui commence déjà par se soucier de ne pas déranger le gouvernement d’extrême droite avant même d’avoir organisé le peuple qu’elle prétend représenter.
C’est là le véritable drame : la défaite n’a pas produit de rupture, mais une continuité. Continuité des élites, des discours, des stratégies échouées. On a perdu une élection historique, et la réponse a consisté à s’asseoir pour réorganiser la même carte, comme si le séisme n’avait jamais eu lieu.
Kast n’a pas gagné seul. Il a été élu par ceux qui ont renoncé à se battre.
Il a été élu par ceux qui ont cru que gouverner, c’était plaire aux marchés.
Il a été élu par ceux qui ont pensé que le conflit social pouvait se gérer avec PowerPoint.
Il a été élu par ceux qui ont confondu prudence et paralysie.
Et méfions-nous du récit apaisant : celui qui dit que tout se réglera au Congrès, que les institutions freineront les excès, que le système possède des anticorps. Ce discours, on l’a déjà entendu. C’est le même qui promettait que rien de grave ne pouvait arriver puisqu’il existait des équilibres, des accords, des consensus. C’est le même discours qui précède chaque régression.
Kast ne représente pas à lui seul la fin de la démocratie chilienne. Il incarne l’échec de ceux qui ont eu l’occasion de l’approfondir et ne l’ont pas voulu.
Le problème, ce n’est pas que la droite dure arrive. Le problème, c’est que la gauche est arrivée molle, sans musculature sociale, sans organisation populaire, sans un peuple mobilisé derrière un projet. Et sans cela, aucun gouvernement ne transforme rien. Il ne fait qu’administrer le temps, jusqu’à ce qu’un autre fasse pire.
Ils n’ont pas été vaincus.
Ils se sont rendus avant.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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