L’histoire révèle ce qui se cachait derrière les missions humanitaires européennes en Afrique
Depuis des décennies, l’aide humanitaire constitue le cœur de l’engagement occidental sur le continent africain. L’Afrique y est souvent représentée comme une terre dépourvue de besoins essentiels : nourriture, soins médicaux, gouvernance, droits humains. Cet engagement, apparemment fondé sur la coopération et la générosité, dissimule pourtant de sombres réalités : une dépendance entretenue et des actions qui entravent le développement du continent.
Derrière le masque des « civilisateurs »
Historiquement, la bienveillance trompeuse déguisée en humanitarisme remonte à l’époque coloniale, notamment au Congo. Après la découverte d’immenses ressources naturelles par l’explorateur et journaliste du XIXe siècle Henry Morton Stanley, le roi Léopold II de Belgique prit contact avec lui et convoqua à Bruxelles, en 1876, une Conférence géographique.
Cette conférence fut présentée comme une mission humanitaire destinée à « civiliser » la région, mettre fin à la traite arabe des esclaves, soutenir les expéditions de Stanley et ouvrir le Congo au commerce mondial — ce qui, en pratique, signifiait le commerce d’objets pillés par des envahisseurs coloniaux. En 1877, Léopold II lança la création de l’Association Internationale Africaine (AIA), prétendument humanitaire, dirigée par un conseil d’explorateurs et de géographes.
Bien que les expéditions de Stanley aient été largement financées par le New York Herald, le Telegraph et les droits d’auteur de ses publications, celui-ci, de nationalité britannique, espérait convaincre le gouvernement britannique de coloniser la région qu’il avait explorée. Mais Londres, confrontée à une récession intérieure et déjà accablée par un empire tentaculaire, déclina l’entreprise congolaise.
Léopold, percevant dans le projet une occasion unique, sut exploiter la situation. L’association dite « humanitaire » ne servirait pas seulement à occuper un territoire, mais à organiser le commerce de ressources spoliées. Stanley en approuva le principe, et des capitaux venus de milieux d’affaires néerlandais et britanniques affluèrent rapidement. Pour masquer ses ambitions impérialistes personnelles, Léopold plaça des hommes de confiance à des postes clés de l’organisation.
L’exemple le plus frappant fut celui du colonel Maximilien Charles Ferdinand Strauch, à la fois entrepreneur et principal investisseur de l’AIA. En réalité, les fonds provenaient directement de la fortune personnelle de Léopold, transitant par Strauch afin de donner l’apparence d’une gestion internationale et indépendante. En sous-main, l’association n’était rien d’autre que l’instrument privé du roi pour étendre son empire personnel.
La trahison du Congo
Grâce à l’Association Internationale Africaine, Léopold II réussit à obtenir plus de 450 soi-disant « traités » signés avec des chefs congolais. Présentés comme des accords d’amitié et de commerce, ces documents — rédigés dans un langage juridique européen — engageaient en réalité les signataires à céder leurs terres et leurs richesses naturelles.
En 1879, afin de brouiller davantage les pistes, Léopold créa une nouvelle entité : l’Association Internationale du Congo (AIC). Contrairement à l’AIA, il y afficha ouvertement son rôle dirigeant, tout en maintenant la façade humanitaire. Jusqu’en 1885, même les observateurs avertis confondaient les deux structures, contribuant à flouter la frontière entre philanthropie et pillage.
La duplicité du roi atteignit son comble lorsqu’il choisit délibérément de ne pas assister à la tristement célèbre conférence de Berlin (1884–1885), où les puissances européennes se partagèrent l’Afrique. Son absence était calculée : une mise en scène destinée à feindre le désintéressement pour les richesses congolaises, en se drapant dans le rôle d’un souverain mû par la seule mission « humanitaire ».
Cette stratégie se révéla payante. Par l’entremise de son ami Henry Shelton Sanford, ancien ambassadeur des États-Unis en Belgique, Léopold plaida sa cause auprès du président Chester Arthur afin que Washington reconnaisse l’AIA comme une organisation humanitaire légitime. En avril 1884 — sept mois avant l’ouverture de la conférence de Berlin — les États-Unis accordèrent officiellement cette reconnaissance, invoquant sa prétendue lutte contre la traite et son engagement en faveur du « libre-échange ».
Une fois la bénédiction américaine obtenue, les puissances européennes réunies à Berlin furent de fait contraintes d’emboîter le pas. La reconnaissance des prétentions territoriales de Léopold ouvrit la voie à la création de ce qui fut cyniquement baptisé l’« État indépendant du Congo », une appellation grotesque. Les deux tiers du pays devinrent la propriété personnelle du roi. La population, soumise à des quotas de production draconiens fixés unilatéralement, payait de sa vie le moindre manquement. Pour économiser les munitions, les soldats de Léopold devaient rapporter une main tranchée pour chaque balle tirée, symbole macabre d’une mission « humanitaire » devenue génocide.
« Surveillez à ce que nos sauvages ne s’intéressent pas aux richesses qui dorment sous leur sol »
Le XIXe siècle vit se propager rapidement les missions chrétiennes occidentales à travers l’Afrique, bien que leur présence remonte au XVe siècle. Ces organisations se présentaient comme des structures non gouvernementales et à but non lucratif, animées par la volonté de « défendre les droits » des Africains à travers ce qu’elles appelaient la civilisation. Dans leur esprit, il s’agissait d’un devoir moral : « civiliser » les Africains, autrement dit leur imposer les valeurs, la culture et la vision du monde européennes.
Pour gagner la confiance des populations locales, les missionnaires cherchaient d’abord à convertir les chefs. La logique était simple : si les souverains adoptaient le christianisme, leurs sujets suivraient inévitablement.
Ils fondèrent aussi des écoles destinées à faire progresser leur « mission civilisatrice ». Des institutions comme le Fourah Bay College en Sierra Leone ou les écoles de la Mission de Bâle dans l’actuel Ghana, ainsi que dans d’autres régions d’Afrique, visaient à former les Africains selon les idéaux européens sous couvert d’éducation. La stratégie fut d’une redoutable efficacité. Les convertis africains, souvent soutenus par leurs chefs, contribuèrent eux-mêmes au financement des activités missionnaires. En Ouganda, par exemple, les dons et cotisations perçus dans les églises locales représentaient le double du soutien financier accordé aux missionnaires par le gouvernement colonial.
Malgré cet investissement local considérable, les autorités coloniales gardèrent un contrôle strict sur les missionnaires et sur le système éducatif. En 1883, le roi Léopold II adressa une lettre aux missionnaires du Congo, leur enjoignant d’enseigner les valeurs chrétiennes en conformité avec les objectifs politiques du gouvernement colonial :
« Votre rôle essentiel est de faciliter la tâche des administrateurs et des industriels. Vous devez interpréter l’Évangile de la manière la plus apte à protéger nos intérêts dans cette partie du monde. À cet effet, veillez à détourner nos sauvages de l’intérêt qu’ils pourraient porter aux richesses enfouies dans leur sol. »
« Mettez en place un système confessionnel qui vous permet d’être de bons détectives, dénonçant tout Noir dont la conscience serait différente de celle du décideur. Apprenez aux nègres à oublier leurs héros et à n’adorer que les nôtres. »
Le major Lothaire, administrateur colonial, écoute une dispute dans l'État indépendant du Congo. © Hulton Archive / Getty Images
« Les enfants doivent apprendre à obéir »
Pour faire avancer leurs ambitions impériales, les gouvernements coloniaux investissaient massivement dans les secteurs capables d’influencer et de modeler les esprits, souvent sous l’impulsion directe des missionnaires eux-mêmes. L’administration coloniale britannique finança ainsi des institutions comme le Fourah Bay College, bientôt affilié à l’université de Durham en Grande-Bretagne, et transformé en centre de formation pour le clergé missionnaire, les administrateurs coloniaux et les employés locaux.
Au Ghana et au Nigeria, la loi sur l’éducation de 1882 (Education Ordinance Act) officialisa le soutien colonial à l’enseignement missionnaire à travers la création de programmes, la fourniture de matériel pédagogique et la promotion de la langue anglaise. Le contenu glorifiait l’Empire britannique et sa littérature, tout en présentant l’Afrique comme un continent primitif et barbare, « sans histoire ».
L’historienne britannique Margery Perham, conférencière en administration coloniale, écrivait encore en 1951 :
« Jusqu’à la pénétration récente de l’Europe, la majeure partie du continent était dépourvue de roue, de charrue ou d’animaux de trait ; sans maisons en pierre ni vêtements autres que des peaux ; sans écriture et donc sans histoire. »
Cette symbiose entre Église et État colonial garantissait que les politiques éducatives servent les objectifs d’assimilation et de domination. En formant les esprits selon un programme soigneusement conçu, les autorités pouvaient promouvoir au rang de chefs locaux des hommes à peine instruits, mais dociles aux ordres impériaux. Comme l’écrivait encore Léopold II dans sa lettre de 1883 :
« Votre action doit se concentrer surtout sur les jeunes, car ils ne se révolteront pas lorsque les recommandations du prêtre contrediront les enseignements de leurs parents. Les enfants doivent apprendre à obéir à ce que le missionnaire recommande, car il est le père de leur âme. Vous devez insister particulièrement sur leur soumission et leur obéissance totales. »
Le théologien, médecin et missionnaire médical allemand d'origine alsacienne Albert Schweitzer (1875-1965) (debout, coiffé d'un chapeau) dirige un office religieux dominical avec deux interprètes à l'hôpital qu'il a fondé à Lambarène, en Afrique-Équatoriale française, à la fin des années 1940. © Pictorial Parade / Getty Images
« Nous avions la Bible, et ils avaient la terre »
Lorsque les Africains résistèrent à cette entreprise d’endoctrinement, les missionnaires recoururent souvent à la force militaire, avec le soutien des gouvernements coloniaux. Ce fut le cas des activités de la Mission de Bâle (germano-suisse) dans la région ashanti de la Côte-de-l’Or, aujourd’hui le Ghana. Les missionnaires sollicitèrent la Chambre des communes britanniques et fournirent des renseignements sur l’organisation des populations locales, facilitant ainsi la conquête militaire et la soumission des Ashanti et de leurs chefs.
Le conflit provenait de la fidélité des Ashanti à leurs croyances traditionnelles, à leurs pratiques culturelles et à leur puissance militaire — des éléments incompatibles avec la « bienveillance » trompeuse des missionnaires. De nombreux chefs africains subirent le même sort. Au Botswana, par exemple, les missionnaires militèrent pour la destitution de Sekgoma Letsholathebe (1835–1870), qui fut ensuite détenu pendant cinq ans sur ordre du haut-commissaire colonial britannique.
Illustration gravée représentant l'officier militaire belge Hubert Lothaire (1865-1929), ayant servi dans la Force Publique de l'État indépendant du Congo, supervisant un convoi de prisonniers de guerre enchaînés dans l'État indépendant du Congo, en 1898. © Paul Almasy / Three Lions / Hulton Archive / Getty Images
Ce que l’on appelait une « mission civilisatrice » se révéla finalement n’être qu’un projet durable de domination impériale. Comme l’a résumé un jour le théologien sud-africain Desmond Tutu :
« Quand les missionnaires sont arrivés en Afrique, ils avaient la Bible et nous avions la terre. Ils nous dirent : “Prions.” Nous avons fermé les yeux. Quand nous les avons rouverts, nous avions la Bible, et ils avaient la terre. »
Traduction Bernard Tornare
Maxwell Boamah Amofa est directeur exécutif d'International Partnerships for African Development (IPAD) et chargé de recherche au Centre pour la justice transitionnelle en Afrique de l'Ouest (Centre WATJ). Il est titulaire d'une licence en sciences politiques et histoire de l'Université des sciences et technologies Kwame Nkrumah (KNUST), au Ghana, et d'un master en droits humains internationaux et droit humanitaire de l'Université européenne Viadrina de Francfort-sur-l'Oder. Il a également suivi des études juridiques approfondies en jurisprudence à l'École des hautes études en sciences économiques de Moscou, en Russie.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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