Image d’illustration : Vue de Lower Manhattan à partir du Liberty State Park, New Jersey. | © iStockphoto.com/TomasSereda
Titre original : Un partisan anti-Trump remporte les élections à New York… Mamdani est-il une « alternative de gauche » ?
De l’illusion à la réalité : le nouveau maire de New York. Pourquoi célèbre-t-on Mamdani comme une figure de rupture s’il ne remet pas en cause le système ?
La victoire du jeune politicien Zohran Mamdani aux élections municipales de New York a été saluée, dans de nombreuses régions du monde, comme un « signe d’espoir », de renouveau, voire de « socialisme ». Mais… est-ce vraiment le cas ? Mamdani représente-t-il une véritable rupture avec le système dominant ? Ou bien est-il seulement un visage neuf pour un vieux projet ?
Le 5 novembre 2025, en pleine nuit électorale, les écrans de télévision et les titres de la presse américaine ont annoncé l’impensable : Zohran Mamdani avait remporté la mairie de New York, la ville la plus peuplée et la plus médiatisée du pays.
La nouvelle a provoqué un séisme dans la scène politique américaine, surtout parmi les partisans du président Donald Trump, qui avait soutenu activement son candidat républicain dans cette course électorale.
Les images du discours de Mamdani ont rapidement envahi les réseaux sociaux : un jeune homme à l’accent sud-asiatique, sans cravate, parlant de « justice économique » et de « ville d’immigrants », acclamé par des milliers de sympathisants dans les rues. Le message était clair et percutant :
« New York restera une ville d’immigrants, et à partir de ce soir, elle est dirigée par un immigrant. »
La victoire de Mamdani fut sans conteste un revers électoral pour Trump et ses partisans. Le président était même allé jusqu’à menacer de couper les fonds fédéraux destinés à la ville si Mamdani l’emportait. Mais une autre question s’impose désormais : qui est vraiment ce nouveau maire ? Que représente-t-il ? Et qu’attendre de lui ?
Qui est Zohran Mamdani ? Une biographie porteuse d’espoir
Zohran Kwame Mamdani est né en Ouganda en 1991 et a immigré très jeune aux États-Unis. Fils d’un universitaire réputé et d’une cinéaste, il a grandi dans le Queens et étudié à l’Université de Pennsylvanie. Sa carrière politique a commencé au sein de mouvements sociaux, notamment dans les luttes pour le droit au logement et pour la justice raciale.
En 2020, il a été élu député à l’Assemblée de l’État de New York pour le 36e district, et sa notoriété n’a cessé de croître depuis. Il a rapidement été adopté par l’entourage de Bernie Sanders, devenant l’un des visages visibles d’une supposée nouvelle génération de politiciens « socialistes démocratiques » aux États-Unis.
Mais un détail essentiel ne doit pas être perdu de vue : ni Mamdani ni Sanders n’ont jamais remis en cause ouvertement l’essence capitaliste du système économique américain. Leur programme s’inscrit dans le cadre libéral-démocratique, misant sur des réformes internes : un meilleur accès au logement, une fiscalité plus juste, une éducation publique gratuite. En somme, des propositions à des années-lumière des transformations structurelles qui remettraient réellement en question le modèle économique dominant.
Et cela ne relève pas de la spéculation. Sur le plan international, la même prudence prévaut. En 2023, lors d’une interview télévisée à propos de Cuba et du Venezuela, on lui demanda s’il considérait ces pays comme des dictatures. Sa réponse fut affirmative, s’alignant ainsi sur le discours conventionnel de Washington. Les réactions furent immédiates. Beaucoup de ceux qui voyaient en lui une figure de gauche commencèrent à douter de son positionnement réel.
Entre espoir et confusion : les attentes de ses électeurs
Durant la campagne, Mamdani a multiplié les promesses aux accents populaires :
« Nous voulons une ville où le logement ne soit pas un privilège, mais un droit » ou encore « Nous allons en finir avec le gouvernement des millionnaires ».
Ces déclarations ont fait de lui une figure particulièrement populaire parmi les jeunes, les Latinos, les Afro-Américains et les immigrés modestes, qui ont vu en lui une alternative à l’establishment.
Cependant, il faut prêter attention aux signaux pour éviter de futures désillusions. Même si Mamdani brandit des drapeaux progressistes, il a soigneusement évité de soutenir des projets socialistes authentiques ou de défendre ouvertement les processus politiques latino-américains ayant osé affronter l’impérialisme. Au contraire, sa condamnation de Cuba et du Venezuela comme de féroces « dictatures » lui a valu les applaudissements des milieux modérés, mais aussi de vives critiques de la part de ceux qui espéraient en lui un leader courageux, anticolonial et anticapitaliste.
Mamdani a su préserver ses liens avec les secteurs libéraux du Parti démocrate, ce qui lui permet de naviguer entre deux eaux : celle des jeunes aspirant à un vrai changement et celle des élites désireuses de préserver les fondements du système.
Cette ambiguïté a produit un paradoxe : nombre de ses électeurs croient avoir voté pour un représentant de la gauche, alors qu’ils ont en réalité choisi quelqu’un qui n’a jamais déclaré vouloir sortir du capitalisme. Mamdani, lui, mise sur une gestion « améliorée » du système, depuis l’intérieur.
Une « alternative » qui ne rompt pas avec l’essentiel
L’examen attentif de sa biographie, de ses déclarations et de ses alliances révèle sans ambiguïté que Zohran Mamdani n’est pas socialiste au sens historique du terme. Il ne prône aucune forme de socialisation, ne remet pas en question le pouvoir de Wall Street et n’envisage pas de rupture avec l’impérialisme américain.
Il se présente plutôt comme une figure moderne, jeune, multiculturelle, qui parle de justice et d’égalité, mais sans contester le cadre général du système. En d’autres termes : il ne représente pas une véritable alternative de gauche, mais un progressisme rassurant, parfaitement ajusté aux codes de la politique américaine.
Et c’est précisément ce qui explique son succès. Il ne dérange pas trop les puissants, tout en offrant un peu d’espoir aux classes populaires. Le danger, toutefois, est que cet espoir se change bientôt en désillusion, lorsque les limites de son projet apparaîtront au grand jour.
Comment on fabrique un « socialiste » aux États-Unis
Aux États-Unis, le mot socialisme possède une connotation symbolique très différente de celle qu’il a ailleurs. Il suffit qu’un politicien annonce vouloir encadrer les grandes entreprises ou augmenter légèrement les impôts des millionnaires pour qu’on le qualifie aussitôt de « socialiste ». C’est ce qui arriva à Bernie Sanders, et le scénario se répète aujourd’hui avec Zohran Mamdani.
Pendant sa campagne, Mamdani s’est présenté comme membre de l’aile progressiste du Parti démocrate, entouré de figures comme Alexandria Ocasio-Cortez ou Bernie Sanders, qui ont défendu des réformes telles que le Medicare for All (assurance de santé publique universelle) ou le Green New Deal (plan d’investissement vert et d’emploi). Ces propositions, bien que séduisantes, ne remettent ni en cause l’existence des grandes multinationales, ni la propriété privée des moyens de production, ni le rôle impérial des États-Unis dans le monde.
Dans ce cadre, Mamdani a su manier un discours de gauche sans jamais en assumer les engagements historiques. Il n’a jamais parlé d’expropriations, ni de nationalisation des banques, ni de fin du système capitaliste. Il n’a pas non plus soutenu les syndicats combatifs ou les mouvements sociaux radicaux. Sa « radicalité » se limite avec soin au discours institutionnel.
Pourquoi donc le présente-t-on comme un socialiste ? Parce que, dans la politique américaine actuelle, il suffit d’être jeune, non blanc et de parler d’inégalités pour que certains médias collent cette étiquette. Le phénomène n’est pas nouveau : on accusait déjà Barack Obama d’être « marxiste » pour avoir défendu une réforme du système de santé qui, en réalité, consolidait le pouvoir des compagnies d’assurance privées.
La campagne qui a fait rêver des milliers de gens
La campagne de Mamdani a su capter le mécontentement de larges secteurs populaires. Il a repris le langage des mouvements sociaux, invoqué la lutte contre le racisme, la défense des immigrés, le droit à un logement digne. Dans une ville frappée par l’exclusion et l’explosion du coût de la vie, son message a touché juste.
Ses rassemblements étaient de taille modeste mais d’une intensité réelle : petits meetings sur les places, marches dans les quartiers ouvriers, entretiens avec des médias alternatifs. Il fut présenté comme « le maire du peuple ordinaire » face aux candidats traditionnels, liés aux lobbies immobiliers ou aux milieux policiers.
Tout cela a engendré une vague d’enthousiasme, surtout parmi les jeunes racisés, les étudiants endettés, les locataires étranglés par les loyers et les travailleurs immigrés. Pour beaucoup, c’était la première fois qu’un candidat parlait comme eux, comprenait leurs problèmes et semblait venir « d’en bas ».
Mais cet espoir, aussi sincère soit-il, reposait sur un malentendu : celui de croire que Mamdani allait bouleverser le système. Rien de nouveau sous le soleil. Le XXe siècle regorge d’expériences semblables : des figures charismatiques promettant une alternative et finissant par gérer le même modèle qu’elles prétendaient combattre.
Un système rodé pour absorber la critique
Le cas Mamdani illustre à merveille la capacité du système politique américain à absorber la critique pour la transformer en spectacle électoral. Ce qui, ailleurs, pourrait représenter une menace – un jeune qui parle de justice sociale – se convertit aux États-Unis en un « progressiste institutionnel » : l’apparence du changement sans la remise en cause des fondations.
L’histoire récente le prouve. Le Parti démocrate, en particulier, a toujours excellé dans l’art de proposer des « alternatives » qui préservent l’essentiel : la suprématie du capital financier, le pouvoir des multinationales, l’interventionnisme impérial et les inégalités structurelles.
Jusqu’ici, Zohran Mamdani n’a montré aucune volonté d’affronter ces puissances. Sa figure sert à canaliser la frustration populaire et à éviter qu’elle se transforme en organisation autonome et révolutionnaire des classes exploitées. C’est pourquoi, même ceux qui le jugent « dangereux » à droite savent qu’il ne menace pas vraiment l’ordre établi.
L’art de contenir le mécontentement
Les États-Unis ont toujours été un terrain difficile pour la gauche. Non seulement à cause du poids du pouvoir économique et militaire, mais aussi en raison d’un appareil politique rompu aux techniques de neutralisation du mécontentement.
Quand la colère sociale monte trop haut, le système ne se laisse pas abattre : il se réinvente. Il crée une version de lui-même plus aimable, plus jeune, plus inclusive dans la forme, mais identique dans le fond. Ce n’est pas une exception, mais une stratégie historique. Ce fut le cas dans les années 1930 avec Roosevelt et le New Deal, dans les années 1960 avec l’absorption partielle des luttes pour les droits civiques par le Parti démocrate, et en 2008 avec Barack Obama, dont la figure charismatique redonna une légitimité au système après la pire crise financière depuis des décennies.
Dans tous ces cas, il s’agissait de changer en surface pour que rien ne change en profondeur. Les mots devenaient progressistes, mais les politiques réelles demeuraient favorables au capital. L’inclusion symbolique servait à masquer l’exclusion structurelle.
Zohran Mamdani s’inscrit pleinement dans cette logique. Il incarne une gauche domestiquée, compatible avec les cadres du système, critique mais prudente, gestionnaire plutôt que subversive. Une gauche utile, et donc tolérée.
Et cela ne date pas d’hier. On a vu le même scénario avec Felipe González, José Luis Rodríguez Zapatero et Pedro Sánchez en Espagne, Jeremy Corbyn au Royaume-Uni, Gabriel Boric au Chili, Cristina Fernández en Argentine ou Lula au Brésil. Tous commencèrent en promettant la transformation, et tous finirent par rénover les façades du système. Le résultat est invariable : ils s’éloignent des mouvements populaires et finissent par défendre, avec un visage affable, les intérêts des puissants.
Les illusions électorales et la limite des urnes
Le cas Mamdani met à nu un problème plus profond : la limite structurelle des transformations par la voie électorale au sein du système capitaliste.
Les électeurs de Mamdani aspirent sincèrement à un monde plus juste : logement, santé, éducation, travail digne. Ils veulent cesser d’être invisibles. Et en réponse, le système leur propose une figure comme Mamdani, qui semble porter leurs espoirs mais qui, en vérité, ne possède — et ne désire posséder — aucun moyen de transformer les causes profondes de la souffrance sociale.
Le résultat de cette illusion est doublement tragique : d’une part, elle prolonge la vie du système en lui donnant un visage humain ; d’autre part, elle engendre une immense frustration collective lorsque les promesses s’effondrent. Beaucoup finissent alors démobilisés, désabusés… ou séduits, plus tard, par des alternatives ultra-réactionnaires.
Traduction Bernard Tornare
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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