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Dettes de papier

par Bernard Tornare 26 Novembre 2025, 19:37

Image d’illustration : le quartier du Plateau dans la ville d'Abidjan

Image d’illustration : le quartier du Plateau dans la ville d'Abidjan

Par Ondo Ondo Angono

 

L’avertissement de Sankara

Le 29 juillet 1987, lors du sommet de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) à Addis-Abeba, Thomas Sankara prononça l’un des discours les plus lucides et les plus dangereux de l’histoire contemporaine du continent. Il y appela les pays africains à « rejeter collectivement le paiement de la dette extérieure », la qualifiant de mécanisme de recolonisation.

 

Sa phrase la plus célèbre – « Si nous payons la dette, nous mourrons. Si nous ne la payons pas, nous ne mourrons pas non plus » – dépassait le simple constat économique : c’était une sentence sur la fonction géopolitique de la dette comme arme de domination. Beaucoup d’analystes estiment que cette position radicale a scellé son destin. Depuis lors, presque tous les dirigeants ayant osé défier les « marchands de la dette » ont été éliminés ou neutralisés.

 

Les origines coloniales de l’architecture financière mondiale

Les institutions créées à Bretton Woods en 1944 — le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque mondiale (BM) — avaient pour objectif la reconstruction de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. Leur mission fut un succès : l’Europe rétablit ses économies, bâtit des États-providence et posa les fondations de la future Union européenne.

 

Mais au même moment, l’Afrique demeurait sous domination coloniale. Les peuples africains ne participèrent pas à la définition des règles économiques mondiales qui leur sont aujourd’hui imposées. Cet oubli originel explique en grande partie pourquoi :

L’Afrique n’a jamais été pensée comme bénéficiaire réelle de ce système.

Les indépendances des années 1960 n’ont pas modifié les fondements de cette architecture.

Les institutions internationales ont continué à servir des intérêts occidentaux.

 

Le même schéma s’est reproduit en Amérique latine, où les luttes révolutionnaires n’ont jamais eu leur place dans l’équation des privilèges dont jouissaient l’Europe et les États-Unis.

 

Un bilan de 80 ans : dépendance, déstabilisation et contrôle

Depuis huit décennies, l’action du FMI, de la Banque mondiale et de leurs structures affiliées a eu des conséquences désastreuses pour l’Afrique et le Sud global. L’Occident a utilisé ces instruments pour maintenir sa domination économique et géopolitique à travers :

 

la création d’une dépendance financière chronique ;

l’imposition de politiques génératrices de pauvreté structurelle ;

la participation directe ou indirecte à des coups d’État ;

la déstabilisation interne des États ;

l’endettement perpétuel ;

le contrôle stratégique des ressources naturelles.

 

Ces institutions appliquent une morale à deux vitesses : taux d’intérêt faibles et conditions souples pour l’Occident ; taux élevés et exigences draconiennes pour l’Afrique et le Sud global. Une mafia légalisée, opérant en plein jour.

 

Sortir unilatéralement de ce système, c’est s’exposer à l’isolement, aux sanctions, à la déstabilisation interne, voire à la disparition de dirigeants. Sankara l’expliquait déjà : celui qui brise les chaînes est puni pour dissuader les autres.

 

La résistance du Sahel et le réveil panafricain

L’Alliance des États du Sahel (AES) et le Sénégal incarnent aujourd’hui une nouvelle résistance face à cette machine financière. Leur position met au grand jour une vérité longtemps dissimulée :

Les prêts accordés ne servent pas les objectifs annoncés.

Les audits internationaux sont inexistants.

Une collusion lie les élites du Sud et certains fonctionnaires des institutions mondiales.

Les générations futures paient pour des détournements qui n’améliorent pas leur vie.

 

Les questions qui taraudent les citoyens sont légitimes :

Comment des milliards sont-ils octroyés sans réelle supervision ?

Qui répond des détournements et de la corruption structurelle ?

Les dettes contractées par des gouvernements irresponsables sont-elles légitimes ?

Les générations futures doivent-elles les assumer ou les rejeter ?

 

Le cas du Burkina Faso

En octobre 2025, le FMI a exigé du Burkina Faso le remboursement d’une dette de 15 milliards de dollars contractée par les gouvernements précédant le pouvoir révolutionnaire d’Ibrahim Traoré. Ces fonds étaient censés financer :

routes, hôpitaux, écoles, logements, infrastructures essentielles.

 

Le gouvernement actuel demanda une chose simple : prouver où et comment cet argent avait été dépensé. Il exigea des preuves concrètes des réalisations.

 

Incapable d’en fournir, le FMI se retrouva face à l’audit interne du Burkina, qui ne révéla que quelques chantiers inachevés. Pris au piège, l’organisme tenta de réduire le montant réclamé comme ultime manœuvre d’évitement.

 

Les questions, là encore, s’imposent :

Comment accorde-t-on 15 milliards sans audit sérieux ?

Comment le FMI a-t-il pu certifier des projets inexistants ?

À qui a réellement profité cet argent ?

 

Pour comprendre les dessous de cette affaire, il faut rappeler que l’Occident et l’OTAN cherchent à briser l’AES, qui a mis sur pied une Banque de développement commune, destinée à réduire la dépendance vis-à-vis du FMI, de la Banque mondiale et du franc CFA, une monnaie imposée par la France depuis 1945 pour assurer son contrôle économique en Afrique de l’Ouest.

 

Cette pression exercée sur le Burkina Faso n’est qu’une tentative de démanteler l’alliance du Sahel, tout comme lorsque le Mali refusa les prêts du FMI en 2025.

 

La leçon est limpide : les pays du Sud doivent inventer des mécanismes souverains de financement et se libérer d’un système conçu pour les appauvrir, les sanctionner et les soumettre.

 

Le cas du Sénégal

À son arrivée au pouvoir, le gouvernement sénégalais d’Ousmane Sonko découvrit que la dette déclarée par l’administration précédente de Macky Sall avait été manipulée et sous-évaluée. Lorsqu’il affronta le FMI, Sonko fut ridiculisé par l’opposition et par des fonctionnaires du Fonds.

 

Pourtant, en novembre 2025, le FMI finit par reconnaître l’existence d’une dette cachée laissée par le régime précédent.

 

Cette affaire met en lumière :

la négligence délibérée du FMI ;

la complicité entre élites africaines corrompues et bureaucraties internationales ;

l’enrichissement des pays occidentaux, qui récupèrent entre 70 % et 80 % de l’argent “prêté”, sous forme de services, de matériaux, de consultances ou de personnel expatrié.

 

Le résultat reste inchangé : des dettes sur le papier, une pauvreté bien réelle.

 

Conclusion : le cycle perpétuel de la dépendance

La majorité des dettes africaines — y compris celles issues des « indépendances » jamais soldées avec l’Europe — ne sont pas seulement injustes : elles n’ont eu aucun effet bénéfique pour les peuples à qui elles étaient censées profiter.

 

Ce sont des dettes de papier : des montants signés qui ne se traduisent ni en développement, ni en progrès, mais en :

dépendance éternelle ;

soumission politique ;

perte de souveraineté économique ;

destruction des projets révolutionnaires ;

enrichissement des élites corrompues ;

perpétuation de la domination occidentale.

 

L’expérience du Burkina Faso et du Sénégal le prouve : l’heure est venue de remettre ces dettes en question, d’en exposer les mécanismes et d’emprunter des voies souveraines capables de libérer les peuples d’un système façonné pour les maintenir enchaînés.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Dettes de papier

Ondo Ondo Angono est un politologue et militant panafricaniste originaire de Guinée équatoriale, engagé dans l’analyse critique de la domination coloniale et néocoloniale en Afrique et dans le Sahel.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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