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Les cinq dénégations qui définissent l’Europe actuelle

par Bernard Tornare 17 Octobre 2025, 13:22

Manifestation à l'occasion de la Journée internationale des réfugiés, sur la place Juan Goytisolo, à Madrid, le 20 juin 2024. Alberto Ortega/Europa Press / Gettyimages.ru

Manifestation à l'occasion de la Journée internationale des réfugiés, sur la place Juan Goytisolo, à Madrid, le 20 juin 2024. Alberto Ortega/Europa Press / Gettyimages.ru

Par Carmen Parejo Rendón

Dans cette phase de l’histoire, l’Europe semble perdue dans la conscience qu’elle a d’elle-même, aussi bien dans sa dimension interne que dans son rôle international. Berceau des grands empires coloniaux qui, pendant des siècles, ont fait tourner le monde autour de leurs capitales par la violence, le pillage et le mythe de la civilisation, elle paraît aujourd’hui incapable de se reconnaître dans le miroir de son propre déclin. Elle ne dirige plus l’ordre mondial ni ne décide de son destin économique ou militaire. Prisonnière d’une institutionnalité qui démantèle les droits sociaux tout en garantissant la libre circulation du capital financier, l’Europe est passée du statut de centre impérial à celui d’un impérialisme de second ordre, subordonné à l’hégémon américain.

 

Dans tout processus de perte, la dénégation n’est que la première étape du deuil. Viennent ensuite la colère, la négociation, la dépression et, enfin, l’acceptation. Mais l’Europe semble s’être figée dans ce premier stade.

 

En premier lieu, elle nie sa décadence. Elle s’accroche au mythe de l’Étatprovidence comme s’il existait encore. Or, cette image idéalisée n’a été possible que grâce à une corrélation de forces bien concrète : un mouvement ouvrier puissant, la peur bourgeoise du socialisme et l’existence du bloc socialiste comme alternative réelle.

L’Europe est passée du statut de centre impérial à celui d’impérialisme de seconde classe subordonné à l’hégémonie américaine.

En échange de la démobilisation, on offrit l’accès à des droits. Mais même alors, ce modèle reposait sur le pillage du Sud global. La chute de l’URSS et l’offensive libérale mirent fin à ce pacte. Dès les années 1980, le capital européen — aligné sur le Consensus de Washington — se réorganisa pour blinder le pouvoir financier, à travers des traités comme Maastricht, des privatisations massives et des coupes structurelles.

 

La prétendue « supériorité » sociale européenne se révèle de plus en plus mensongère : selon les données officielles de la Commission européenne, en 2024, 93,3 millions de personnes dans l’Union étaient menacées de pauvreté ou d’exclusion sociale, soit 21 % de la population de l’UE. Les privatisations, désormais une pratique quotidienne, ont montré leur visage prédateur : corruption, biens publics transformés en marchandises et morts évitables. En Andalousie, par exemple, plus de 300 000 mammographies ont été confiées à des cliniques privées, au motif du manque de moyens publics, alors que des défaillances dans les protocoles de dépistage ont provoqué des retards et des pertes de suivi dans des cas de cancer du sein. Cette illusion s’effondre désormais sous le poids des chiffres : inégalités croissantes, précarité massive et disparition de l’accès universel à ce que l’on croyait irrévocable.

 

En second lieu, elle nie sa nouvelle classe ouvrière. Le continent persiste à s’imaginer blanc, homogène, chrétien... Mais la classe laborieuse européenne ne correspond plus à ce modèle, si tant est qu’elle l’ait jamais fait. Les migrations forcées par les guerres, les spoliations et les crises provoquées par le Nord ont transformé sa composition.

 

Aujourd’hui coexistent professions prolétarisées, précarisation numérique, faux indépendants et travailleurs migrants sans droits. L’extrême droite exploite cette diversité pour diviser, en faisant du migrant le bouc émissaire des maux sociaux et en occultant l’exploitation. Et certains courants de gauche, prisonniers d’une morale libérale, réduisent la question à un simple problème humanitaire. Or, ils ne sont pas des victimes étrangères : ce sont des travailleurs, piliers des chaînes de valeur européennes. Sans eux, pas de classe ouvrière européenne. Sans reconnaissance de cette réalité, pas d’unité de classe ni d’horizon émancipateur.

 

Troisièmement, elle nie sa subordination géopolitique. Après la Seconde Guerre mondiale, le capital européen choisit de s’aligner sur Washington : par peur du socialisme, par nécessité de reconstruction et par intérêt de classe. Ce choix entraîna une cession de souveraineté militaire (OTAN), politique et économique. Cette dernière reste la plus occultée, bien que la financiarisation totale ait livré des secteurs stratégiques — énergie, banque, infrastructures — à des fonds comme l’américain BlackRock, devenu acteur de pouvoir à Bruxelles, Berlin ou Madrid. L’Europe ne décide plus qui profite de sa croissance ni à quel prix. Ainsi vont les merveilles du capitalisme avancé.

Après la Seconde Guerre mondiale, le capital européen a choisi de s'aligner sur Washington : par crainte du socialisme, par nécessité de reconstruction et par intérêts de classe, il a ainsi renoncé à sa souveraineté militaire (OTAN), politique et économique.

En quatrième position, elle nie la mort de son propre impérialisme. Elle agit comme si elle pouvait encore maintenir ses anciennes sphères d’influence. Au Sahel, la France répond avec arrogance à l’effondrement de son pouvoir néocolonial. En Amérique latine, les capitaux européens continuent d’opérer selon ces mêmes logiques. C’est pourquoi ils se taisent devant la menace militaire directe et illégale que les ÉtatsUnis exercent, au moment même où j’écris ces lignes, dans la mer des Caraïbes contre le Venezuela.

 

À l’intérieur, la situation n’est guère différente. Dans sa colonisation « intraeuropéenne », les pays de l’Est jouent un double rôle : périphérie économique et réserve idéologique. Nationalisme réactionnaire et anticommunisme recyclé y servent de leviers dans la narration occidentale contre la Russie, où la russophobie fonctionne comme discours de légitimation d’un keynésianisme de guerre présenté comme la “solution” magique à leurs propres impasses.

En Amérique latine, les capitales européennes continuent d'agir selon la même logique. C'est pourquoi elles restent silencieuses face à la menace militaire directe et illégale que les États-Unis font peser sur le Venezuela alors que j'écris cet article dans la mer des Caraïbes.

Enfin, l’Europe nie la possibilité d’une alternative. Elle persiste à se présenter comme modèle moral, référence civilisationnelle ou bastion démocratique, bien que plus personne n’y croie vraiment, alors qu’elle expulse des migrants vers la mer, promeut des guerres et légifère pour garantir le vol à ciel ouvert des capitaux au détriment des peuples.

 

L’Europe nie sa décadence, nie sa diversité interne, nie sa subordination géopolitique et nie surtout la possibilité de penser un projet différent depuis son propre sol.

 

Accepter la réalité impliquerait une rupture politique avec les élites qui ont confisqué l’Europe. Ce sont les capitaux, et non les peuples, qui en tracent la voie. Et ce sont eux qui, aujourd’hui, empêchent de voir que l’Europe a changé, que le monde a changé, et que l’espérance ne peut renaître que d’en bas : de la souveraineté populaire de ce peuple pluriel qui continue de lutter. Ce même peuple qui refuse d’être complice du génocide à Gaza, qui ne veut ni plus de guerres ni d’armement jusqu’aux dents pour un nouvel pillage désormais au profit du complexe militaroindustriel, et qui n’est plus disposé à vivre sous la dictée de ceux qui l’appauvrissent. Si l’Europe doit trouver une issue digne, ce sera dans la rupture avec ceux qui la nient.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

Les cinq dénégations qui définissent l’Europe actuelle

Carmen Parejo Rendón est une rédactrice et analyste espagnole dans différents médias audiovisuels et écrits. Directrice du média numérique Revista La Comuna. Collaboratrice d'HispanTV et de Telesur. Elle se consacre à l'étude et à l'analyse de la réalité latino-américaine et ouest-asiatique.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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