Overblog Tous les blogs Top blogs Politique Tous les blogs Politique
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

L’héritage de Thomas Sankara perdure au Burkina Faso

par Bernard Tornare 17 Octobre 2025, 16:47

Simone Prosper se considère comme une « Sankara fils ». je verrai le gouvernement d'Ibrahim Traoré dans la suite de la révolution de 1983. - Pedro Stropasolas

Simone Prosper se considère comme une « Sankara fils ». je verrai le gouvernement d'Ibrahim Traoré dans la suite de la révolution de 1983. - Pedro Stropasolas

Un massacre orchestré par Blaise Compaoré, allié de la France, a mis fin à la révolution de 1983, laquelle inspire aujourd’hui les luttes dans le Sahel.

 

Par Pedro Stropasolas

Il y a exactement 38 ans, le Burkina Faso perdait son leader révolutionnaire Thomas Sankara. L’ancien président du pays fut assassiné lors d’un coup d’État qui coûta également la vie à douze de ses compagnons, le 15 octobre 1987.

 

Le massacre eut lieu au siège du Conseil National de la Révolution, sous la direction de son allié d’alors, Blaise Compaoré, avec le soutien direct de forces étrangères, principalement françaises.

 

Ce coup d’État mit un terme à quatre années d’une révolution inédite sur le continent africain. En peu de temps, Sankara transforma l’un des pays les plus pauvres du monde en un symbole de souveraineté et de dignité.

Pour Valentin Sankara, le frère cadet du leader burkinabé, l’ex-président gouvernait le pays en suivant un principe non négociable : servir le peuple. « Il n’aimait pas l’injustice, même à la maison, entre nous, ses frères et sœurs. Je peux dire que c’est ce comportement qui l’a poussé à prendre le pouvoir », souligne Valentin.

 

Celui qu’on surnomme le « Che Guevara africain » mena la révolution du 4 août 1983 au Burkina Faso. L’année suivante, Sankara changea le nom du pays — héritage de la domination coloniale française — de République de Haute-Volta à République Démocratique et Populaire du Burkina Faso, qui signifie « pays des hommes intègres ».

 

Chef visionnaire, connu pour son mode de vie modeste, il a encouragé la fabrication et la consommation de produits locaux au Burkina Faso. Il en donnait l’exemple lui-même en ne portant que du coton burkinabé.

En seulement quatre ans, Sankara a fait passer le taux d'alphabétisation de 13 % en 1983 à 73 % en 1987. Cette transformation radicale s'est étendue à la distribution des terres et à la santé publique, avec la vaccination de 2,5 millions d'enfants | Daniel Laine/AFP

En seulement quatre ans, Sankara a fait passer le taux d'alphabétisation de 13 % en 1983 à 73 % en 1987. Cette transformation radicale s'est étendue à la distribution des terres et à la santé publique, avec la vaccination de 2,5 millions d'enfants | Daniel Laine/AFP

À la tête d’un mouvement de rupture avec la domination néocoloniale, Sankara a mis en œuvre des réformes radicales dans la santé, l’éducation et l’agriculture, traçant une voie vers l’autosuffisance alimentaire inédite dans le pays. Le musicien Sawadogo Pasmamde, alias Océan, en témoigne.

 

« La révolution de Sankara a déjà initié ce que même Ibrahim Traoré [le président actuel] est en train de rétablir à travers sa propre révolution. Autrement dit, pour libérer un peuple, il faut qu’il ait le droit à la terre. Un peuple sans terre est un peuple esclave », explique l’artiste.

 

« Il avait compris que pour qu’un peuple soit libre et digne, il lui fallait de quoi manger. C’est pourquoi sa politique fondamentale était la réforme agraire. La terre appartient à l’État, qui la restitue aujourd’hui à la population pour qu’elle puisse la cultiver, avec un accompagnement technique et des ressources agricoles », ajoute-t-il.

Le capitaine Thomas Sankara avec le président français Mitterrand le 3 octobre 1983 | AFP

Le capitaine Thomas Sankara avec le président français Mitterrand le 3 octobre 1983 | AFP

L’assassinat

Dans un discours historique prononcé en juillet 1987 devant l’Union Africaine à Addis-Abeba, en Éthiopie, le premier président du Burkina Faso dénonça la dette et les institutions de Bretton Woods, le dispositif international post-Seconde Guerre mondiale qui fixa les règles de l’économie mondiale. Selon Sankara, la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI) étaient des reliques du colonialisme. Quelques mois plus tard, il était assassiné.

 

L’ancien président fut abattu de sang-froid par des soldats fidèles à Compaoré, le 15 octobre 1987. Son ancien ami prit rapidement le pouvoir, dirigeant le Burkina Faso pendant 27 ans sous une forte répression et une étroite collaboration avec l’Occident.

 

« L’assassinat de Sankara le 15 octobre 1987 a marqué la fin de la révolution. Pourtant, la révolution menée par Sankara portait une vision du bonheur, du développement et de la prospérité pour le Burkina Faso, pour l’Afrique et pour le monde. Il répétait souvent : celui qui aime d’autres peuples aime aussi son propre peuple. Sankara aimait les autres peuples, et ceux-ci aimaient le peuple burkinabé », souligne Luc Damiba, conseiller spécial du Premier ministre burkinabé et coordinateur du Comité mémorial Thomas Sankara.

 

Pendant près de trois décennies, évoquer Thomas Sankara était devenu tabou au Burkina Faso. Portraits, livres et discours étaient interdits. Mais dans le silence imposé par le régime Compaoré, des voix décidèrent de sauvegarder sa mémoire, comme celle de Simone Prosper, aujourd’hui guide et vendeur au Mémorial Thomas Sankara.

 

« Après avoir assassiné le président Thomas Sankara, leur objectif était d’effacer toute trace de la révolution, c’est-à-dire que les journaux évoquant le président Sankara, ainsi que ses photos, étaient collectés et brûlés. J’étais enfant à l’époque et je me suis dit : tant que je vivrai, l’image du capitaine fera le tour du monde », raconte Prosper.

L'héritage de Thomas Sankara a été immortalisé dans un monument construit au centre de Niamey, la capitale du Niger | Pedro Stropasolas

L'héritage de Thomas Sankara a été immortalisé dans un monument construit au centre de Niamey, la capitale du Niger | Pedro Stropasolas

Enquête et condamnation de Compaoré

Après l’insurrection populaire de 2014 et la chute du régime Compaoré, le pays a pu commencer à enquêter sur la mort du leader africain et à engager des procès.

 

Malgré tous les faits, la mort de Sankara fut classée comme naturelle jusqu’en avril 2008. Plusieurs requêtes d’accès aux archives françaises visant à déterminer une éventuelle implication de l’ex-puissance coloniale dans sa mort restèrent sans réponse de Paris.

 

Les enquêtes menées au Burkina Faso établirent la responsabilité directe de Compaoré, alors ministre de la Justice, après la confirmation de la présence de soldats de sa garde rapprochée parmi les commanditaires du massacre. Selon l’enquête, les assassins partirent du domicile de Compaoré, certains empruntant l’un de ses véhicules. La justice burkinabé révéla aussi la présence d’agents français à Ouagadougou le 16 octobre 1987, au lendemain du coup d’État. Plus de 110 témoins furent entendus au cours du procès.

 

En 2022, le dictateur fut condamné à la prison à perpétuité par le tribunal militaire du Burkina Faso et « demanda pardon » à la famille de Sankara. La cour condamna également à la même peine le chef de sa garde personnelle, Hyacinthe Kafando, et le général Gilbert Diendéré, l’un des chefs des Forces armées lors du coup d’État de 1987.

 

Les trois hommes furent reconnus coupables de « complicité d’assassinat », « recel de cadavre » et « atteinte à la sûreté de l’État », perdant l’ensemble de leurs décorations militaires.

 

Compaoré vit désormais en exil en Côte d’Ivoire, dont le président, Alassane Ouattara, compte parmi les principaux alliés de la France en Afrique de l’Ouest.

 

L’inspiration, pas la vengeance

Le musicien Océan, qui a grandi inspiré par Sankara, décrit l’impact qu’a eu l’assassinat sur tout un pays.

 

« Personnellement, j’ai été pionnier de la révolution de Thomas Sankara. Dès l’école primaire, nous avons été sélectionnés et on commençait à nous enseigner l’idéologie : selon notre niveau scolaire, on nous expliquait déjà ce qu’était le capitalisme en des termes simples, que le capitalisme c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, et que c’est un crime contre l’humanité. On nous préparait à poursuivre la révolution une fois que Sankara serait vieux. Malheureusement, il n’a pas pu mener son œuvre à terme, et nous sommes restés comme des orphelins. Mais chacun a conservé ses valeurs révolutionnaires dans les différents domaines où il exerce », se souvient Océan.

 

« Nous avons grandi avec le désir de ne pas venger Sankara, car on ne répond pas à la violence par la violence, mais de remettre le Burkina Faso sur la bonne voie, parce que nous étions convaincus que c’était l’unique issue possible pour notre peuple », ajoute-t-il.

 

Chez les jeunes de moins de 35 ans, qui représentent 75 % de la population, la pensée de Sankara perdure, notamment dans les mesures prises par le capitaine Ibrahim Traoré, actuel chef de l’État et figure centrale de la nouvelle révolution patriotique en cours au Sahel.

Ibrahim Traoré, président du Burkina Faso, a été l'une des premières voix à contester l'action militaire française en Afrique de l'Ouest | Gouvernement du Burkina Faso

Ibrahim Traoré, président du Burkina Faso, a été l'une des premières voix à contester l'action militaire française en Afrique de l'Ouest | Gouvernement du Burkina Faso

Sankara et les luttes actuelles dans le Sahel

Le coordonnateur national de la jeunesse burkinabé, Lianhoué Imhotep Bayala, réaffirme le soutien des jeunes aux politiques menées par l’Alliance des États du Sahel pour rompre avec la France.

 

« Il faut dire que la jeunesse africaine est à la croisée des chemins et dans un moment décisif où elle ne veut plus qu’on lui dicte quoi faire. Comme le disait Thomas Sankara en 1984 lors de la conférence internationale de l’ONU à New York, il refusait toute forme d’imposition. Nous sommes décolonisés. Et parce que nous savons que la colonisation fut un massacre, un crime contre l’humanité, cela nous permet d’avoir notre propre regard par rapport au discours français occidental », explique Imhotep Bayala.

 

« Lumumba a été tué par la Belgique. Kwame Nkrumah par l’Angleterre et la CIA américaine. Sékou Touré par la DGES française. Amílcar Cabral par les Portugais. Thomas Sankara par la France. Nous ne voulons plus perdre nos héros », ajoute-t-il.

Menée par Sankara, la révolution de 1983 au Burkina Faso a fêté ses 42 ans le 4 août. | Pedro Stropasolas/ Brasil de Fato

Menée par Sankara, la révolution de 1983 au Burkina Faso a fêté ses 42 ans le 4 août. | Pedro Stropasolas/ Brasil de Fato

Avec Traoré, le pays dispose de son premier mémorial en hommage à Sankara. L’espace, qui abrite aussi le mausolée du président révolutionnaire, fut inauguré en mai de cette année sur le site même où furent assassinés Sankara et ses douze compagnons. Valentin Sankara s’en est réjoui dans une interview à Brasil de Fato : « Le capitaine a pensé à tous ceux qui sont restés le 15 octobre pour accomplir cela. C’est vraiment une joie pour les familles », a-t-il déclaré.

 

Comme le frère de Sankara, Luc Damiba, conseiller spécial du Premier ministre du Burkina Faso, voit dans le gouvernement actuel la continuité du projet interrompu en 1987. Il met en avant deux épisodes qui se sont déroulés précisément sur le lieu où il s’exprime, le Mémorial Thomas Sankara.

Des femmes de l'armée de l'air burkinabè posent avant le défilé militaire commémorant le deuxième anniversaire de la révolution burkinabè, le 4 août 1985, à Ouagadougou | Daniel Laine/AFP

Des femmes de l'armée de l'air burkinabè posent avant le défilé militaire commémorant le deuxième anniversaire de la révolution burkinabè, le 4 août 1985, à Ouagadougou | Daniel Laine/AFP

Il a pris le pouvoir le 14, et le 15 octobre 2022 il est venu ici, il a repris le flambeau de la révolution et affirmé vouloir poursuivre l’œuvre de Sankara. Donc c’est bien la continuité de la révolution qui est à l’œuvre aujourd’hui. Deuxièmement, il a consenti à rebaptiser Thomas Sankara et à ériger ce projet de mausolée à son nom. Il a réhabilité la mémoire de Thomas Sankara. Et chaque jour, il cite ses paroles, son héritage, le cite ; il dit qu’il veut faire mieux.

 

Pour la conteuse et éducatrice de la petite enfance Mahi, princesse Kirikara, Traoré incarne une priorité indiscutable des quatre années au pouvoir de Sankara : la certitude que la révolution ne peut triompher sans l’émancipation des femmes.

 

« Sankara avait anticipé l’émancipation des femmes, et avec Ibrahim Traoré, cela se confirme pleinement, car on observe aujourd’hui de nombreuses femmes qui n’ont pas peur de s’affirmer dans tous les métiers. Elles s’imposent dans tous les secteurs. On voit des femmes policières, à la tête de diverses entreprises. Et il y a beaucoup de femmes au gouvernement, ce qui est très positif. C’est un message pour la jeunesse, pour nous, pour les enfants », conclut Mahi.
 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en portugais

L’héritage de Thomas Sankara perdure au Burkina Faso

Pedro Stropasolas est un journaliste brésilien titulaire d'un diplôme en journalisme de l'Université fédérale de Santa Catarina (UFSC) et d'un diplôme en photographie du Senac/SC. Il poursuit actuellement une maîtrise en communication à l'Université fédérale de Pernambuco (PPGCOM/UFPE). Il est à l’heure actuelle reporter spécial pour Brasil de Fato.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
commentaires

Haut de page