On peut toujours savoir quand Washington prépare une nouvelle aventure « humanitaire ». Le langage change d’abord. Tout à coup, les mots liberté, démocratie, droits humains gravitent autour d’un pays qui, par hasard, possède des ressources que les entreprises américaines convoitent. Puis apparaissent les commentateurs à la télévision, les sénateurs commencent à lancer des menaces désinvoltes, et en quelques jours, les agences de renseignement reçoivent de nouvelles « autorisations ». La dernière cible de cette pièce morale à répétition est, une fois de plus, le Venezuela.
Officiellement, les États-Unis accusent Caracas de tout, sauf peut-être de construire une Étoile de la Mort. La liste est prévisible : dictature, corruption, violations des droits humains, trafic de drogue et une vague « menace pour les intérêts américains ». Ces accusations semblent nobles, jusqu’à ce qu’on se souvienne que l’accusateur est le même empire qui a armé des escadrons de la mort sectaires en Syrie, soutenu la guerre génocidaire de l’Arabie saoudite au Yémen, alimenté l’offensive d’Israël contre les Palestiniens, envahi l’Irak sous de faux prétextes et rasé la Libye au nom de la démocratie. L’hypocrisie est si épaisse qu’on pourrait la forer pour en extraire du pétrole — ce qui, ironiquement, est précisément le cœur du problème.
Le gouvernement du Venezuela est loin d’être parfait. Des années de mauvaise gestion et de corruption ont vidé l’État de sa substance, tandis que les sanctions américaines ont étranglé ce qui restait de son économie. Mais ce n’est pas pour cela que Washington parle soudain de « libérer les Vénézuéliens ». Le vrai crime du gouvernement de Nicolás Maduro, c’est sa souveraineté. Le Venezuela insiste pour contrôler son propre pétrole, sa propre politique étrangère et son propre modèle politique. Aux yeux de Washington, cela doit impérativement changer.
Parlons chiffres. Sous le sol vénézuélien se trouvent environ 303 milliards de barils de pétrole brut prouvé, plus que tout autre pays au monde. Ajoutez à cela d’immenses gisements d’or, de diamants et de coltan, un minerai essentiel à la fabrication des smartphones et des véhicules électriques qui définissent le XXIᵉ siècle. En clair, le Venezuela détient les matières premières de la prochaine révolution industrielle et elles échappent aujourd’hui au contrôle américain. Lorsque l’ancien ambassadeur des États-Unis James Story a déclaré à la télévision que « Maduro est assis sur les plus grandes réserves de pétrole et de minerais qui alimenteront l’économie du XXIᵉ siècle », il ne révélait aucun secret : il énonçait simplement à voix haute ce que tout le monde savait déjà.
Mais les ressources seules n’expliquent pas une telle obsession. La question plus profonde est idéologique. Depuis deux décennies, depuis l’ascension d’Hugo Chávez, le Venezuela constitue une provocation vivante face à l’orthodoxie économique de Washington. Il a nationalisé le pétrole, investi dans les programmes sociaux et tissé des alliances avec des pays ayant osé défier l’influence américaine.
Aujourd’hui, sous la bannière de la « paix », l’administration Trump a autorisé la CIA à mener des opérations secrètes à l’intérieur du Venezuela. La formulation du mandat — « collecter, perturber et neutraliser les actifs hostiles » — n’est qu’un camouflage bureaucratique pour désigner sabotage, infiltration et, possiblement, assassinat. Dans le même temps, des navires de guerre américains se sont commodément amarrés à Trinité-et-Tobago, à une courte distance des eaux vénézuéliennes. Les responsables parlent d’« exercices anti-drogue ». Caracas les qualifie pour ce qu’ils sont : une provocation. Washington préfère garder les mains propres, en menant ces manœuvres juste assez loin pour pouvoir nier tout lien direct, tout en envoyant un signal de puissance on ne peut plus clair.
Sur Capitol Hill, la comédie continue. Le sénateur Rick Scott, de Floride, a conseillé à Maduro de « partir dès maintenant pour la Russie ou la Chine », comme s’il lui donnait des conseils de voyage. Le sénateur Lindsey Graham, jamais opposé à une guerre, a déclaré sur CBS que « des frappes terrestres sont une réelle possibilité » et qu’« il est temps que Maduro s’en aille ». Lorsqu’un journaliste lui a fait remarquer que cela ressemblait à un changement de régime, Graham a souri et répondu : « Oui, c’en est un. » Le fait qu’un tel discours ouvertement belliciste ne suscite plus d’indignation en dit long sur la normalisation du comportement impérial.
Derrière ces déclarations se cache une logique stratégique évidente. Si Washington peut réimposer son contrôle sur le pétrole vénézuélien, il affaiblira simultanément le levier de l’OPEP, perturbera la coopération énergétique croissante des BRICS et offrira un précieux coup de pouce à l’économie américaine avant la prochaine élection. Un gouvernement docile à Caracas rouvrirait la ceinture de l’Orénoque aux multinationales occidentales et rendrait les plus grandes réserves mondiales à Exxon Mobil, Chevron et Halliburton. La soi-disant « transition démocratique » serait, en réalité, une transition de la propriété publique à la propriété privée, de la souveraineté à la soumission.
Pour rendre ce projet plus acceptable, Washington le déguise sous un costume humanitaire. Voici María Corina Machado, cheffe de l’opposition récemment parée d’un prix Nobel de la paix pour sa « promotion de la démocratie ». Le timing ne pourrait être plus opportun : une consécration de pouvoir doux pour accompagner l’escalade du pouvoir dur. Machado promet ouvertement de privatiser les industries du pays et de « faire gagner beaucoup d’argent aux entreprises américaines ». Pourtant, la presse occidentale la présente comme la sainte réformatrice qui sauvera son pays de la tyrannie. Quand un changement de régime s’enveloppe du halo d’un prix de la paix, il ressemble moins à un pillage qu’à une délivrance.
Cette combinaison de théâtre moral et d’agression clandestine constitue la marque de fabrique de Washington. L’étranglement économique crée la misère ; la couverture médiatique en rejette toute la faute sur Maduro ; les opérations secrètes déstabilisent l’appareil d’État ; et une figure d’opposition est sacrée sauveuse du peuple. Chaque étape justifie la suivante, jusqu’à ce qu’une invasion ou un coup d’État soit présenté comme la « solution logique » à la crise que Washington a lui-même engendrée.
Rien de tout cela n’a à voir avec le sort des Vénézuéliens. Si tel était le cas, les États-Unis lèveraient les sanctions qui ont paralysé les hôpitaux et provoqué l’exode massif. Ils soutiendraient les négociations au lieu de les saboter. Ce qu’ils veulent, c’est le contrôle du pétrole, de l’idéologie et de l’idée dangereuse qu’un pays de l’hémisphère occidental puisse tracer sa propre voie sans l’autorisation américaine.
Voilà pourquoi le Venezuela compte autant. Ce n’est pas la taille du pays, mais le symbole de la défiance. Si une nation riche en ressources d’Amérique latine parvient à survivre à deux décennies de siège économique et de guerre politique, d’autres pourraient suivre son exemple. Cette possibilité effraie Washington plus que n’importe quel missile. Car la véritable menace pour l’empire n’est pas Maduro, c’est la multipolarité — l’idée que le monde n’a plus besoin d’un unique gardien de son destin.
Alors, la prochaine fois qu’un responsable américain parlera de « liberté pour le peuple vénézuélien », souvenez-vous que liberté, dans le vocabulaire impérial, signifie obéissance. Souvenez-vous que chaque « initiative de paix » a son prix, et que chaque « action secrète » commence par un mensonge. Le plus grand péché du Venezuela n’est pas la tyrannie : c’est l’indépendance. Et pour cela, il affronte aujourd’hui la colère d’une superpuissance qui ne supporte pas de voir la souveraineté s’affirmer dans sa propre arrière-cour.
Traduction Bernard Tornare
Kevork Almassian est un analyste géopolitique syrien et le fondateur de Syriana Analysis.
Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.
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