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Prétexte bidon, violence réelle : la stratégie US décryptée

par Bernard Tornare 17 Septembre 2025, 09:57

Prétexte bidon, violence réelle : la stratégie US décryptée

Titre original : L’invention de la « drogue vénézuélienne » : le plan d’importation de la guerre génocidaire israélienne dans les Amériques

 

Par The Anti Empire Project et Joe Emersberger

Règles de guerre made in US/Israël : fabriquer un mensonge, puis massacrer des civils depuis les airs

Il existe une croyance largement répandue selon laquelle chaque mensonge contient une part de vérité. Si cela a jamais été vrai, ce n’est plus le cas aujourd’hui. Cette croyance est une arme puissante pour les propagandistes imaginatifs, capables d’inventer un mensonge de toutes pièces. Tel est le mensonge qui fait du Venezuela une « source de drogues ». Un mensonge fabriqué sous nos yeux, en temps réel. Car si les États-Unis cherchent à anéantir le Venezuela depuis des décennies, ils sont devenus aujourd’hui encore moins honnêtes qu’auparavant.

 

Nous vivons à l’ère du mensonge intégral. Joe Biden prétend avoir vu des photos de bébés décapités qu’il n’a en réalité jamais vues. Tony Blinken raconte solennellement l’histoire d’assassins déjeunant auprès d’une famille morte qui n’a jamais existé. Eli Beer jure avoir vu un bébé dans un four, ce qu’il n’a pas fait plus que Biden. Yossi Landau affirme avoir vu des bébés décapités qu’il n’a pas vus. Des mensonges directs, précis, détaillés.

 

Que cherchent-ils par ces mensonges ? Rien de plus évident : pour justifier des crimes, il faut un ennemi malfaisant, et pour justifier un génocide, seules les histoires les plus sordides sont utiles. Les médias américains ont une longue et sinistre histoire de propagande d’atrocités. Des mensonges précis sont fabriqués pour générer des résultats précis.

 

Dans l’arsenal américain du mensonge, l’accusation que « le Venezuela est un pays de la drogue » rappelle celle selon laquelle « le Hamas utilise des boucliers humains ». Lorsque « le Venezuela-drogue » est vrai, toute « guerre contre la drogue » devient justifiable, exactement comme « le Hamas utilise des boucliers humains » sert d’alibi à tous les actes génocidaires. Tout humain devient tuable en tant que « bouclier humain du Hamas », et tout acte de pillage ou de guerre est justifié au nom de la lutte contre la drogue.

 

Les États-Unis et Israël ont appris qu’ils pouvaient agir sans frein moral ou légal, et que le coût politique du génocide pouvait être contenu, que la dissidence face à la multiplication des guerres (au Yémen, en Iran, au Qatar…) restait tolérable. Harris et Emersberger ont récemment soutenu qu’il est difficilement pensable d’éviter une escalade des attaques contre le Venezuela, même si celles-ci ont peu de chances de mener à un « changement de régime ».

 

La propagande post-2023 est si éhontée qu’on pourrait croire qu’elle ne vise même pas à convaincre ses propres partisans. Il est permis de douter de l’utilité de la réfuter. Mais nous persistons à le faire, dans l’espoir qu’en observant comment ils créent une histoire à partir de rien, on puisse comprendre comment ils entendent propager leur propagande dans leur nouveau monde génocidaire.

 

Les premières décennies d’assaut américain sur la démocratie vénézuélienne se sont déroulées sans prétexte « drogue »

Nous avons écrit un livre qui démonte la propagande américaine sur le Venezuela couvrant plus de vingt ans : 1998-2021. Nous avons prouvé que les mensonges du gouvernement US étaient aussi ceux des médias occidentaux et des ONG comme Human Rights Watch ou Amnesty International. Toutes ces institutions malhonnêtes ont œuvré de concert pour dépeindre le Venezuela comme une dictature après l’élection d’Hugo Chávez en 1998.

 

Dans ce livre, il y a très peu de passages déconstruisant l’idée que le Venezuela serait un centre du trafic de drogue. Ce mensonge n’a joué quasiment aucun rôle dans la propagande US jusqu’en 2020.

 

Bien au contraire : nous avons souligné que dans les années 1980, les organisations des quartiers populaires, qui allaient plus tard constituer la base d’appui de Chávez, militaient activement pour empêcher l’entrée des trafiquants dans leurs quartiers. Avec le recul, nous aurions dû aussi rappeler que la CIA a été prise la main dans le sac à expédier des drogues via le Venezuela vers les États-Unis au début des années 1990, alors qu’un gouvernement pro-US était au pouvoir.

 

À partir de la mort de Chávez en 2013, la campagne de déstabilisation menée par les États-Unis s’est intensifiée, tout comme la violence des attaques médiatiques et des ONG contre son successeur, Nicolás Maduro. À en croire les médias, le Venezuela traversait une famine uniquement à cause de la prétendue tyrannie, incompétence et corruption de Maduro. Telle était alors la version officielle, qui n’avait rien à voir avec un supposé envoi de drogue vers les États-Unis.

 

En 2015, quand Obama a déclaré « l’urgence nationale » en qualifiant le Venezuela de « menace extraordinaire » pour les États-Unis, les médias ont minimisé la folie de cette affirmation. Ce fut présenté comme une simple « formalité » légale utilisée par Obama pour punir Caracas pour ses défauts prétendus en matière de démocratie et de droits humains.

 

Le scénario impérialiste n’a pas changé immédiatement sous Trump. En février 2019, les États-Unis ont amené une « aide humanitaire » en Colombie (véritable plaque tournante du trafic hémisphérique sous contrôle US) et ont exigé qu’elle entre au Venezuela. Encore en 2019, Trump se disait motivé par le désir d’apporter démocratie et prospérité au Venezuela. Le risque d’invasion US lors de cette opération était évident, mais il s’agissait surtout d’un bluff pour pousser l’armée vénézuélienne à désobéir à Maduro. Cela a échoué.

 

C’est alors que Trump a changé la narration.

 

La « menace extraordinaire » posée par le Venezuela ne devait plus être vue comme une « formalité » légale à ignorer, mais vendue comme une réalité concrète.

 

2020 : L’entrée du mensonge « Venezuela-drogue »

En 2020, Trump annonce une prime de 15 millions de dollars pour toute personne aidant à capturer Maduro. Son ministère de la Justice accuse formellement Maduro (et plusieurs de ses hauts responsables) de chercher à « submerger les États-Unis de cocaïne ». Les mêmes médias qui avaient minimisé la déclaration d’Obama relaient les accusations absurdes de Trump sans le moindre esprit critique. En clair, ils se rangent au nouveau scénario de la Maison Blanche.

 

Mais les énormes incohérences de cette propagande sont faciles à trouver, y compris dans les articles de la presse dominante – du moins ceux écrits avant que Trump ne change de disque. Business Insider, citant le US Strategic Command, avait publié une carte en 2017 montrant les pays d’où les drogues illicites étaient expédiées vers le nord, aux États-Unis. L’immense majorité des flux provenaient de Colombie, presque aucun du Venezuela. En fait, Business Insider ne mentionnait même pas le Venezuela.

Prétexte bidon, violence réelle : la stratégie US décryptée

Autre incohérence : en septembre 2020, des photos et vidéos montrent Juan Guaido, tout sourire, accompagné (et transporté) par des membres du gang narco armé colombien Los Rastrojos. Guaido est le parlementaire vénézuélien que Trump avait désigné comme président par intérim du Venezuela en 2019.

L'homme que les États-Unis avaient tenté d'installer à la présidence du Venezuela, et un baron de la drogue.

L'homme que les États-Unis avaient tenté d'installer à la présidence du Venezuela, et un baron de la drogue.

Encore une faille : l’affaire Alex Saab. En 2020, Washington enlève Saab, un homme d’affaires et envoyé spécial du gouvernement vénézuélien, et l’inculpe pour blanchiment d’argent, mais NON pour trafic de drogue. Les États-Unis affirment qu’il aurait profité illégalement de contrats gouvernementaux vénézuéliens et fait transiter les profits par des banques US, relevant ainsi de leur juridiction. On le présente comme une figure centrale du prétendu réseau de corruption lié à Maduro. Si c’était vrai, Saab n’aurait-il pas joué un rôle dans l’accusé « déferlement de cocaïne » sur les rues américaines, comme Trump l’assurait ?

 

Alors que Saab était emprisonné, des articles ont circulé prêtant foi aux affirmations US selon lesquelles Saab aurait été informateur pour la DEA américaine. Or s’il avait trahi Caracas, il aurait obtenu l’asile aux États-Unis, et non l’emprisonnement. Il n’aurait pas osé revenir au Venezuela.

 

Saab a été libéré en 2023, en échange de dix citoyens américains détenus au Venezuela. Né en Colombie, Saab n’a pas seulement regagné le Venezuela : il a été nommé ministre de l’Industrie et de la Production nationale par Maduro.

 

Produire la peur, non le consentement

L’autre jour, le secrétaire d’État américain Marco Rubio a éconduit un journaliste qui l’interrogeait sur un récent rapport de l’ONU au sujet du trafic de drogue. Le reporter relevait que 87 % des expéditions de drogues à destination des États-Unis transitent par la Colombie et l’Équateur, et seulement 5 % par le Venezuela. « Je me moque de ce que dit l’ONU », a-t-il rétorqué sèchement. Pour ajouter à l’absurdité, Rubio prononçait ces mots alors qu’il se trouvait en visite officielle en Équateur, où le régime de droite soutenu par Washington a fait du pays, depuis 2017, un acteur central du trafic international de drogue.

 

La réponse méprisante de Rubio pose une question glaçante : les États-Unis se soucient-ils encore vraiment que le public adhère à leur prétexte « drogues » ?

 

À ce stade, « fabriquer le consentement » compte-t-il pour eux – alors que les États-Unis financent ouvertement un holocauste à Gaza ? Tout indique qu’ils ne se soucient guère que le monde exècre leurs actes. Ils pensent simplement que nul ne pourra les arrêter.

 

L’éternelle « guerre contre la drogue », les vrais pays touchés par la drogue, les solutions réelles…

L’expression « guerre contre la drogue » a été forgée par Richard Nixon en 1971, puis déclarée officiellement par Ronald Reagan en 1982. À titre de comparaison, l’occupation américaine de l’Afghanistan n’aura duré que 20 ans. Après 77 ans d’occupation israélienne de la Palestine, la guerre contre la drogue, qui fête ses 43 ans, est l’un des conflits les plus longs du monde. Mais les drogues ne sont pas vraiment une partie belligérante, il ne s’agit donc pas d’une vraie guerre.

 

En réalité, l’évolution du statut juridique des stupéfiants, les infrastructures policières, les systèmes d’informateurs, d’incarcération, de contre-insurrection ainsi que les campagnes de « changement de régime » sont autant d’outils utiles de la politique extérieure US – aux États-Unis mêmes, dans les Amériques, en Afghanistan, en Asie du Sud-Est, en Europe de l’Est… partout. Les paysans colombiens, boliviens, et les Noirs américains ont compris depuis longtemps que la « guerre contre la drogue » servait à justifier leur oppression. Mais cette guerre, c’est bien plus que cela : c’est une sphère majeure d’accumulation de richesses, capitaux qui finissent dans les banques occidentales. Elle sert aussi à générer de l’argent hors budget pour financer pots-de-vin, assassinats, massacres ou opérations d’accaparement des terres. Elle demeure le pilier de maintes agences US et fait vivre des millions d’Américains – policier·ère·s, fonctionnaires, juges, criminels.

 

Les séries comme The Wire ou Narcos donnent une vision fausse du fonctionnement du secteur : on y croit que ce n’est qu’une simple succession de groupes rivaux dans telle ou telle ville. Or, il s’agit d’un business mondial qui – comme tout grand business – n’existe qu’avec la complicité active des États-Unis, et qui finit par enrichir la classe oligarchique US. Voilà pourquoi ni le trafic ni la guerre « contre » n’ont disparu ni ne disparaîtront. Si le Venezuela retombe sous domination US après un éventuel changement de régime, le pays deviendra une plaque tournante de la drogue, à l’image de l’Afghanistan sous occupation américaine, ou de la Colombie aujourd’hui.

 

La dépendance aux drogues cause-t-elle des ravages ? Bien sûr. De nombreux pays mènent des campagnes pour pallier ces drames. Certaines sont dures, comme l’interdiction fondée sur la foi des talibans en Afghanistan. D’autres plus pragmatiques, telles qu’en Iran, qui enregistre les personnes dépendantes et distribue des doses de maintien. Cuba a connu des succès avec un modèle associant inscription, abstinence obligatoire et soutien communautaire. Le Canada a légalisé le cannabis récréatif (tout comme l’alcool et le tabac) qui représente aujourd’hui une industrie colossale. Le Venezuela, lui, privilégie la répression. Mais seul les États-Unis mènent depuis 45 ans une guerre totale contre les drogues.

 

On a toujours su comment gagner cette guerre : légaliser et contrôler étatiquement. Mais cela ruinerait trop d’intérêts : police, agences de l’État, services secrets, banquiers, narcotrafiquants de tout poil. Impossible que l’Amérique renonce à sa poule aux œufs d’or. La guerre à la drogue est le cadeau sans fin.

 

Mais alors, pourquoi ce virage propagandiste il y a cinq ans ? On ne peut que spéculer. Pourquoi passer de l’attaque contre le « socialisme » ou de pseudos violations constitutionnelles à l’hystérie antidrogue ?

 

Sans doute rien de profond : un prétexte s’essoufflait dans les groupes de test, l’autre faisait meilleur effet. Le prétexte « drogue » permet aussi des petits « succès » médiatiques : vidéo d’un bateau détruit, photo de saisie de drogue « plantée », expulsions médiatisées de Vénézuéliens. Plus payant en images qu’une nième tentative ratée de changement de régime.

 

Et c’est un prétexte qui donne aux USA les mains libres pour menacer d’autres voisins : il y a peu de socialistes au pouvoir à attaquer, mais on peut attribuer la « drogue » à n’importe qui. Et il est toujours possible d’inventer des socialistes au besoin.

 

Renverser un régime reste une entreprise périlleuse, même si Washington étend ses atrocités, ce qui semble inévitable. Démasquer leurs mensonges a son utilité, mais il faudra bien plus pour les arrêter.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l'auteur initial.

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