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 L’Afrique est bien différente de celle que nous avons en tête 

par Bernard Tornare 15 Septembre 2025, 14:40

 L’Afrique est bien différente de celle que nous avons en tête 

Un continent prospère et diversifié avec la plus grande projection démographique.

 

Par Gabriel Wainstein et Daniel Symcha

L’Afrique occupe une place réduite dans les agendas médiatiques en Argentine comme dans ce que l’on appelle l’Occident. Pourtant, c’est un continent traversé par une grande diversité de dynamiques politiques et promis à un rôle central dans le monde multipolaire, non seulement pour ses ressources naturelles et ses zones géostratégiques, mais aussi parce qu’il s’agit de la région connaissant la croissance démographique la plus rapide de la planète.

 

Entretien avec Marisa Pineau, diplômée en Histoire de l’Université de Buenos Aires et titulaire d’un Master en Études africaines de l’El Colegio de México, collabore régulièrement à Tektónikos sur les thématiques liées à sa spécialité. Elle est également professeure titulaire consultante et directrice du Master en Histoires et Cultures d’Asie et d’Afrique à la Faculté de Philosophie et Lettres de l’UBA, ainsi que chercheuse à l’Institut des Cultures (UBA/Conicet).

 

Il existe une multitude de sujets sur lesquels nous manquons cruellement d’information : les processus de décolonisation, les pays de la Corne de l’Afrique et leur lien avec les routes du commerce international, le rôle de l’Union africaine, les relations avec la Russie et la Chine, les conflits armés…

L’Afrique est un continent immense. On en parle souvent comme s’il s’agissait d’un tout homogène, comme si tout pouvait s’englober dans une même définition. Certes, on peut pointer certaines caractéristiques générales, mais pour comprendre ses processus historiques et actuels, il est nécessaire de régionaliser et de nuancer.

 

Si vous le voulez bien, commençons par la situation au Burkina Faso, où Ibrahim Traoré conduit un processus de nationalisation des ressources naturelles.

En Afrique de l’Ouest, depuis environ cinq ans, on observe des mouvements anticoloniaux dans plusieurs pays : au Burkina Faso, au Mali, au Niger et au Tchad, qui furent colonisés par la France. Il faut garder en tête que cette région connut plusieurs colonisations : outre la France, il y eut la Grande-Bretagne et le Portugal. Cela entraîne des différences notables d’un pays à l’autre. Ces mouvements, nés de coups d’État, apparaissent dans d’anciennes colonies françaises et se caractérisent par une orientation fortement anticoloniale et anti-impérialiste, essentiellement dirigée contre la France.

Il faut s’interroger sur le type de relation que la France a entretenue avec ses ex-colonies. Depuis vingt ou trente ans, face à l’essor des mouvements islamistes dans le Sahel et le Sahara, Paris a engagé une intervention militaire directe. Cela a nourri un terreau favorable au renforcement des postures anticoloniales et anti-impérialistes. De fait, l’anticolonialisme est une rhétorique largement partagée sur le continent, qui trouve une intensité particulière à certains moments historiques.

 

C’est dans cette région qu’est née la CEDEAO.

Oui. En Afrique de l’Ouest, au début du XXIᵉ siècle, s’est consolidée une organisation régionale importante : la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest, ECOWAS en anglais). Elle regroupe des pays aux cultures diverses et à des histoires coloniales différentes, britanniques, françaises et portugaises. D’abord centrée sur l’économie, la CEDEAO a vite pris une dimension politique et militaire. Bien qu’elle ne disposât pas d’armée propre, elle est intervenue dans plusieurs pays. Dans cette zone, le pays le plus influent par son pouvoir, sa population et son économie reste le Nigeria. Avec plus de 200 millions d’habitants, il constitue la première puissance démographique d’Afrique, et son armée est la plus importante de la région. Souvent, ce sont donc les Nigérians qui ont conduit les interventions militaires.

Mais les limites de l’unité africaine apparaissent clairement. Par exemple, malgré la rhétorique panafricaniste, il faut généralement un visa pour franchir une frontière et rejoindre sa famille, commercer ou travailler dans un pays voisin. La CEDEAO avait supprimé ces exigences de visa pour ses membres. Or, l’une des premières mesures prises par les nouveaux gouvernements au Burkina Faso ou au Niger a été de se retirer de la CEDEAO, qu’ils jugeaient aux ordres de l’extérieur, colonialiste et néolibérale. À la place, ils ont créé l’Alliance des États du Sahel, prônant une ligne nationaliste. Ce choix a fragmenté la région et compliqué les échanges transfrontaliers, alors même que le commerce intra-africain reste encore très faible. Dans le même temps, certains pays, comme le Niger avec son uranium, se tournent vers une stratégie de nationalisations des ressources. Nous verrons comment ces choix évolueront.

 

Peut-on rattacher ces mouvements à l’exemple historique de Thomas Sankara ?

Le gouvernement de Sankara, au Burkina Faso, reste un précédent marquant. Il incarna une ligne anticoloniale, anti-impérialiste et hostile aux institutions financières internationales. Son discours resté célèbre contre le FMI en est un exemple. Sankara gouverna entre 1983 et 1987, avant d’être assassiné dans sa jeunesse par un compagnon de lutte. Après ce crime, le pays prit un chemin radicalement différent. Aujourd’hui, Ibrahim Traoré revendique cet héritage, même si le monde des années 2020 diffère profondément de celui des années 1980. Reste à voir comment cela s’inscrira dans le contexte international. Traoré est, en tout cas, une figure à suivre de près.

 

Nous vient aussi à l’esprit Patrice Lumumba, autre figure incontournable de la décolonisation…

Oui, bien que Lumumba n’ait pas été militaire. Il émerge dans la seconde moitié des années 1950, jusqu’à son assassinat en 1961. À cette époque, les grandes puissances regardaient plutôt avec bienveillance les indépendances africaines. Le monde capitaliste et le camp socialiste soutenaient souvent ces processus, tout comme le Tiers-Monde. Dans ce contexte, ce furent surtout des civils qui menèrent ces luttes. Lumumba, en République Démocratique du Congo (ancien Congo Belge), incarnait ce nationalisme. Son assassinat brutal écourta son action. Il prit des décisions majeures pour son pays mais laissa peu d’écrits. On ne peut pas parler d’un corpus économique précis, mais son positionnement anticolonialiste est indéniable.

Un moment phare de l’histoire africaine survint lors de l’indépendance du Congo, le 30 juin 1960, en présence du roi Baudouin de Belgique. Presque aucune autre indépendance n’a été proclamée sous le regard direct d’un monarque européen sur le sol africain. Ce jour-là, Lumumba prononça un discours resté dans les annales : « Nous fêtons notre indépendance, mais n’oublions rien des souffrances du colonialisme ». Ce fut un acte de défi lancé en face du colonisateur, qui provoqua le malaise immédiat du roi et des dignitaires présents.

 

Et qu’en est-il des indépendances des années 1970-1980, comme en Angola ou au Mozambique ?

Il s’agit d’une deuxième vague. En Afrique australe, elles ne furent pas le fruit de négociations comme avec les colonisations française, britannique ou belge, mais de luttes armées. Le Portugal, alors sous dictature salazariste, refusa tout dialogue. Les mouvements d’indépendance d’Angola et du Mozambique adoptèrent donc la lutte armée, dans un contexte où l’insurrection se propageait dans le tiers-monde. Ces mouvements s’associaient à l’URSS et à Cuba, et cherchaient un développement socialiste. Les indépendances se concrétisèrent en 1975 (Mozambique, Angola, Guinée-Bissau).

Au Mozambique, différentes organisations indépendantistes fusionnèrent au sein du FRELIMO (Front de Libération du Mozambique), qui demeure encore aujourd’hui au pouvoir sous forme de parti politique. En Angola, la situation était plus complexe : deux mouvements dominaient, le MPLA, socialiste, soutenu par Cuba, et l’UNITA, pro-occidentale, appuyée par l’Afrique du Sud de l’apartheid. La guerre coloniale commencée en 1961 céda la place, après 1974, à une longue guerre civile jusqu’en 1991. Des exactions et des générations entières plongées dans la guerre : tel est l’héritage tragique du pays, jusqu’à la signature d’accords en 1988 et les élections de 1992 remportées par le MPLA — contestées par l’UNITA, relançant un nouveau conflit. Il aura fallu attendre les années 2000 pour que la paix s’installe enfin.

 

Dans la Corne de l’Afrique aussi, les tensions persistent ?

Oui. L’Éthiopie connaît divers conflits régionaux. C’est néanmoins l’un des pays connaissant la plus forte croissance en Afrique. Deuxième pays du continent par sa population après le Nigeria, il bénéficie d’investissements chinois, saoudiens et émiratis. Malgré les instabilités locales, son économie est robuste et l’État se consolide. L’Éthiopie devient l’un des pôles africains majeurs et son intégration aux BRICS en témoigne.

 

Peut-on parler d’un rôle croissant de la Russie et de la Chine dans la construction du Sud global ?

Absolument. La Russie exerce son influence en Afrique de l’Ouest. La Chine, elle, investit surtout en Afrique orientale, notamment en Éthiopie et en Angola, où elle finance des infrastructures : routes, ports, voies ferrées. Plusieurs États ont intégré l’initiative de la Route de la Soie, avec de forts investissements chinois visant la modernisation des infrastructures.

 

Et sur le plan démographique ?

Alors que la croissance démographique prévue pour 2050 ou 2100 ralentit partout ailleurs, y compris en Chine et en Inde, l’Afrique demeure le seul continent en croissance soutenue. En 2050, une personne sur quatre dans le monde sera africaine. Le continent possède aussi la population la plus jeune. Un processus massif d’urbanisation accompagne cette dynamique : d’ici 2030, la moitié des Africains vivront en ville. Selon la Commission économique pour l’Afrique de l’ONU (UNECA, équivalent de la CEPAL en Amérique latine), un tiers de la population africaine appartient même désormais aux classes moyennes. Autant d’éléments qui révèlent une Afrique bien différente de celle que nous avons en tête.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

 

Gabriel Wainstein et Daniel Symcha sont journalistes à Radio UNAJ – Université nationale Arturo Jauretche, à Florencio Varela, province de Buenos Aires, où ils animent la série « Hilando Fino ». Wainstein est également scénariste pour le cinéma et la télévision, et Symcha est étudiant en master de stratégie et géopolitique (École supérieure de guerre – UNDEF) et de renseignement stratégique national (UNLP).

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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