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Trump, l’Afrique et l’art du pillage sous contrat

par Bernard Tornare 16 Juillet 2025, 12:59

Trump, l’Afrique et l’art du pillage sous contrat

Titre original : Trump’s Africa Pivot: Leverage, Not Generosity

 

Par Moussa Ibrahim

Le président américain a profité d’une réunion à la Maison-Blanche pour afficher son changement de cap, passant de l’aide étrangère au commerce direct et à l’investissement privé.

 

Le 9 juillet 2025, la Maison-Blanche a accueilli une rencontre très médiatisée, présentée comme un nouveau départ dans les relations entre les États-Unis et l’Afrique. Cinq présidents d’Afrique de l’Ouest et du Centre (Gabon, Guinée-Bissau, Libéria, Mauritanie et Sénégal) ont rejoint le président Donald Trump dans ce qui fut décrit comme un déjeuner de travail axé sur le commerce, l’investissement, la démocratie et le développement. En apparence, la réunion semblait offrir une lueur d’espoir : un virage loin de l’aide caritative au profit d’une coopération économique « gagnant-gagnant ». Mais derrière les séances photos et les communiqués soigneusement rédigés, se cache un vieux scénario : l’impérialisme réécrit pour une nouvelle ère, la logique coloniale habillée en costume-cravate.

 

Le premier signal d’alarme fut la nature sélective de l’invitation. Ces cinq dirigeants n’ont pas été choisis parce qu’ils représentent le continent africain ou un consensus régional, mais précisément parce qu’ils ne le font pas. Ils ont été sélectionnés pour leur docilité, non pour leur vision. Les gouvernements révolutionnaires du Mali, du Niger, du Burkina Faso ou de la Guinée ont été délibérément exclus. L’Union africaine a été tenue à l’écart. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a été ignorée. Il ne s’agissait pas de diplomatie, mais d’une manœuvre stratégique visant à fracturer la solidarité africaine et à récompenser l’obéissance, tout en isolant les forces souverainistes du Sahel.

 

Trump a profité de l’occasion pour mettre en avant son changement de politique, passant de l’aide étrangère au commerce direct et à l’investissement privé. Cela s’accompagne du démantèlement de l’USAID et d’une réduction générale de l’aide américaine à l’étranger. Alors que Trump présente cette évolution comme une lutte contre le gaspillage et une promotion de l’autonomie, les chiffres racontent une autre histoire. Le Libéria, à lui seul, risque de perdre une aide équivalant à plus de 2,5 % de son revenu national brut. Une récente étude publiée par The Lancet prévoit jusqu’à 14 millions de morts dans le monde d’ici 2030 en raison des coupes en cascade dans l’aide à la santé, à la nutrition et aux infrastructures. Le récit de la « fatigue de l’aide » masque une réalité plus brutale : l’imposition de mesures d’austérité et la priorité donnée au capital des entreprises sur la vie humaine.

 

Le moteur de ce virage n’est pas la bienveillance, mais l’extraction. Trump a ouvertement vanté les « terres très précieuses, les grands minéraux, les magnifiques gisements de pétrole » d’Afrique, tout en annonçant le soutien américain à la mine de potasse de Banio au Gabon via la Development Finance Corporation. Ce n’est pas du développement : c’est la dépendance aux matières premières déguisée en opportunité. Ces « partenariats » n’incluent ni transferts de technologie, ni contrôle souverain des chaînes de valeur, ni stratégies industrielles de long terme. Les pays africains restent prisonniers de structures où ils exportent ce qu’ils ne consomment pas et importent ce qu’ils ne produisent pas. C’est la même dynamique coloniale d’évasion des richesses, avec un nouveau slogan.

 

Les interdictions de voyage susceptibles de viser les pays présents au sommet soulignent la contradiction profonde de la politique étrangère américaine : alors que l’Afrique est courtisée pour ses ressources, elle est repoussée aux frontières occidentales, stigmatisée comme menace sécuritaire, surveillée comme suspecte. L’adhésion des dirigeants africains est tactique, non fondée sur des principes. Ce n’est pas de la solidarité, mais de l’asservissement.

 

Le vocabulaire de la démocratie et de la bonne gouvernance, sans cesse invoqué lors du sommet, sert de rideau de fumée. Nul n’a remis en question la légitimité des régimes soutenus par Washington, ni évoqué la violence des sanctions, la répression des opposants ou l’étouffement économique. Ici, la démocratie n’est pas un but mais une arme, utilisée pour discipliner, contraindre et légitimer l’intervention. Silence complet sur le colonialisme, les réparations, la richesse pillée, les objets volés et la violence structurelle à l’origine du sous-développement du continent.

 

Il faut voir ce sommet non comme un nouveau départ, mais comme la poursuite d’une guerre économique permanente contre l’Afrique. Des plans d’ajustement structurel aux accords commerciaux inégaux, du franc CFA à l’Organisation mondiale du commerce, le continent a été systématiquement dépossédé. La dette, les sanctions et les conditionnalités de l’aide transforment les outils économiques en instruments de domination. La réponse radicale doit être le rejet total de ces structures coloniales.

 

Enfin, il faut reconnaître que les États-Unis ne sont pas un partenaire de développement mais un empire militaire mondial. Avec plus de 29 bases en Afrique sous le commandement d’AFRICOM, des opérations de drones au Niger et des programmes secrets de la CIA dans le Sahel, Washington agit non en ami de l’Afrique mais en puissance de garnison. Ces installations militaires ne visent pas la paix, mais le contrôle.

 

La soi-disant thérapie de choc économique de Trump n’a rien de nouveau. Elle s’inscrit dans une stratégie plus vaste d’effondrement contrôlé : détruire les États faibles, inonder leurs marchés de produits étrangers, privatiser les services essentiels et transformer les biens publics en profits privés. Remplacer l’aide par l’investissement n’est pas en soi condamnable — mais lorsque cet investissement provient justement des forces qui ont démantelé les systèmes publics, cela devient une sinistre farce. L’Afrique devrait financer son propre développement à travers une fiscalité progressive, des entreprises publiques, la restitution des richesses pillées, et la création de fonds souverains adossés aux ressources nationalisées.

 

Les peuples d’Afrique doivent aller au-delà de cette mise en scène et construire un pouvoir populaire à la base : assemblées panafricaines, conseils communautaires, réseaux d’autodéfense populaire et forums économiques reflétant la volonté des masses, non les préférences de Washington.

 

Il est temps également de cesser de prétendre que le développement peut se faire sans justice. L’Afrique a droit à des réparations — pour l’esclavage, pour le pillage colonial, pour les programmes d’ajustement structurel, pour la destruction environnementale. L’Afrique perd chaque année 777 milliards de dollars à travers les flux financiers illicites. Elle paie plus en service de la dette qu’elle ne reçoit en aide. Ce ne sont pas des accidents, mais du vol systémique. Il faut exiger une inversion des conditionnalités : pas de coopération sans restitution. Pas d’accord sans retour d’actifs. Pas de poignée de main sans excuses.

 

Sur le plan culturel aussi, l’Afrique est assiégée. Les États-Unis et leurs alliés n’exportent pas seulement des biens, mais des idéologies : l’individualisme, le consumérisme, l’entrepreneuriat dépolitisé, et la technocratie libérale. Ce ne sont pas des valeurs neutres. Ce sont des instruments d’effacement, conçus pour déraciner la conscience révolutionnaire. Il faut résister par l’éducation radicale, l’art de libération, et une philosophie centrée sur l’Afrique. Une renaissance de la résistance enracinée dans l’histoire, la langue, la mémoire et la vision est indispensable.

 

L’objectif final n’est pas une version améliorée du système actuel, c’est un autre système tout entier. Une économie populaire fondée sur la propriété publique, l’agriculture coopérative, la souveraineté alimentaire et le contrôle démocratique des ressources. Un système d’échange non basé sur l’exportation extractive, mais sur le troc intra-africain, la solidarité et la réciprocité. Une union des nations africaines qui regarde vers le Sud — vers l’Amérique latine, l’Asie et les autres peuples colonisés — pour nouer des alliances, plutôt que vers le Nord pour obtenir une approbation.

 

Nous devons envisager l’organisation d’une grève continentale de la dette, portée par l’Union africaine et légitimée par la résistance populaire. L’Afrique doit collectivement refuser de rembourser des dettes illégitimes, et réorienter ces fonds vers la santé, le logement, les infrastructures et l’éducation.

 

Le sommet de la Maison-Blanche visait aussi à isoler l’Afrique de ses alliés révolutionnaires. Aucun mot sur le Venezuela, Cuba, la Palestine, l’Iran, ou l’alliance des BRICS. Ces absences ne sont pas accidentelles ; elles sont délibérées. Les États-Unis redoutent un monde multipolaire dans lequel l’Afrique choisit librement ses partenaires. Voilà pourquoi nous devons bâtir une Alliance Afro-Sud mondiale : une convergence des mouvements de libération, des gouvernements radicaux, et des luttes populaires à travers les continents, unis par la quête d’autodétermination, d’anti-impérialisme et de justice globale.

 

Et enfin, il nous faut réhabiliter la mémoire révolutionnaire. Les noms de Nkrumah, Sankara, Kadhafi, Cabral, et Nyerere ne sont pas de simples reliques. Ce sont des cartes. Des armes. Des plans pour l’avenir. La jeune génération doit savoir ce qui a été accompli, rêvé, et ce qui reste à bâtir. Créons un Archivage Mémoriel Panafricain pour préserver leurs héritages et enseigner aux générations futures non pas comment négocier avec les empires, mais comment leur tenir tête.

 

Ce qui s’est passé le 9 juillet à Washington n’était pas un nouveau départ. C’était un recyclage de l’ancien. Un spectacle impérial déguisé en diplomatie. Mais l’Afrique n’appartient pas aux sommets. Elle appartient à ses peuples. Et les peuples se lèvent. De Ouagadougou à Bamako, de Khartoum à Kinshasa, le cri est le même : Nous ne sommes pas votre gibier. Nous ne sommes pas votre marché. Nous ne sommes pas votre laboratoire. Nous sommes un continent en rébellion. Et l’Histoire, comme toujours, ne s’écrit pas par ceux qui banquettent avec les empires, mais par ceux qui osent leur résister.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

Trump, l’Afrique et l’art du pillage sous contrat

Moussa Ibrahim a été porte-parole du gouvernement libyen et ministre libyen des médias en 2011. Il travaille comme secrétaire exécutif de l'African Legacy Foundation, une organisation basée à Johannesburg, en Afrique du Sud, qui se consacre à la préservation et à la promotion du patrimoine culturel, historique et naturel de l'Afrique.

Il a étudié les sciences politiques à l’Université d’Exeter, puis à la School of Oriental and African Studies (SOAS), avant de préparer un doctorat en communication à Royal Holloway, University of London.

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