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Les BRICS ouvrent-ils une voie vers le socialisme ? Oui ou non ?

par Bernard Tornare 22 Juillet 2025, 13:27

 Les BRICS ouvrent-ils une voie vers le socialisme ? Oui ou non ?

«Aujourd’hui, les BRICS ne présentent pas de discours de gauche»

 

À une époque marquée par la confusion stratégique et l’abandon idéologique de la gauche, l’essor du bloc des BRICS+ apparaît pour certains comme une possible lueur au bout du tunnel. Mais s’agit-il vraiment d’une alternative au capitalisme, ou seulement d’un autre visage de la même logique de domination mondiale ? Marcelo Colussi s’attarde sur cette question clé.

 

Par Marcelo Colussi

Soyons absolument francs : aujourd’hui, à gauche, nous ne savons pas comment avancer avec détermination vers un véritable horizon post-capitaliste.

 

Il y a des années, peut-être il y a cinq décennies, ou durant toute la première moitié du siècle dernier, il existait des certitudes à ce sujet. En fait, dans plusieurs parties du monde, ce pas avait déjà été franchi, et des alternatives étaient en train de se consolider : Union soviétique, Chine, Vietnam, Corée du Nord, Cuba, Nicaragua, Burkina Faso.

 

Le camp populaire du monde entier trouvait là un référent vers lequel se tourner, un miroir dans lequel il pouvait se reconnaître. Cela inspirait des luttes sur les cinq continents, avec des inégalités, des styles, des temps et des projets différents, mais toujours avec la volonté de dépasser le modèle capitaliste. Toutes ces expériences, pour diverses raisons – mais en mettant toujours en facteur clé l’attaque féroce des puissances capitalistes – ont été renversées à la fin du XXe siècle.

 

Cela a provoqué, comme conséquence immédiate, le refroidissement de toutes les luttes du camp populaire. Ce retour en arrière n’a pas signifié la fin des contradictions de classe, de l’exploitation, ni des injustices monumentales qui continuent d’exister dans le monde. Mais il a bien signifié la perte de la boussole nous indiquant où aller, et comment le faire. Il est évident que les grandes masses planétaires continuent de vivre dans la misère ; la différence, c’est qu’il y a quelques années encore, l’idéal socialiste montrait un chemin à suivre.

 

Aujourd’hui, et depuis plusieurs décennies avec les politiques néolibérales qui se sont imposées, personne ne sait clairement quel chemin prendre. Ensemble avec cela, le discours de la droite s’est imposé. Même beaucoup de gens à gauche ont perdu espoir, sombré dans le défaitisme et baissé les bras. Dans cette logique, de grandes majorités appauvries choisissent joyeusement, évidemment sans le savoir, leurs propres bourreaux lors des élections. Syndrome de Stockholm ?

 

C’est vrai, et cela ne peut être nié, qu’en ce moment la perspective capitaliste s’est imposée avec une grande force, ne laissant aucun espace au changement. Ou, du moins, c’est l’intention. Les contradictions subsistent, l’exploitation aussi, diverses et odieuses asymétries continuent de dessiner le panorama global. Mais le capitalisme a su parfaitement neutraliser toute protestation. L’énorme guerre médiatico-culturelle dans laquelle nous vivons, les lavages de cerveau, l’abrutissement universel vers lequel on nous a poussés, ont fait que, aujourd’hui, les gauches sont orphelines, fragmentées, sans projet crédible, alors que les grandes masses votent lors des élections – sans aucun esprit critique – pour des personnages que l’on croyait infréquentables, choisissant des candidats néofascistes. Ou bien elles passent leur temps – assez tristement – “obligées” de regarder des quantités interminables de matchs de football, de mèmes assez creux (où est passé l’esprit critique ?), ou des séries télévisées qui exaltent l’individualisme, la violence et le consumérisme effréné.

 

Que faire face à tout cela depuis le camp de la gauche ? Ce qu’on peut… En réalité, pas grand-chose. Dénoncer la situation, ce qui n’est pas mal, mais sans une perspective claire de transformation. Par où aller ? Personne ne le sait : les insurrections armées sont aujourd’hui impossibles – à part quelques groupes qui persistent, mais sans réelles possibilités de prendre le pouvoir –, les anciens syndicats combatifs ont été ignoblement récupérés, l’organisation populaire s’est évaporée, les démocraties formelles dans le cadre institutionnel capitaliste ont des limites très proches – si l’on tente d’aller au-delà de ce que le système tolère, le coup fatal arrive (“Certains sujets sont trop importants pour les laisser aux électeurs”, affirma le Prix Nobel de la Paix (sic) Henry Kissinger) –, une grande partie de l’énergie protestataire a fini par s’orienter vers le mouvement associatif, avec des agendas qui sont très corrects, toujours financés par le Nord capitaliste, ce qui en dit long, mais qui ne touchent pas au cœur du système. On permet de parler de certains sujets, très importants sans aucun doute, et que les gauches ont intégré aujourd’hui à leurs agendas : lutte contre le patriarcat, contre le racisme, pour la diversité sexuelle, contre l’écocide, mais la lutte de classes a disparu des radars. Cela est-il terminé ? Porter un discours avec les idéaux socialistes classiques – qui continuent d’être les seuls à vouloir dépasser le capitalisme – est, à l’heure actuelle, condamné au silence.

 

Au milieu de ce paysage quelque peu désolant, qui a poussé beaucoup de progressistes à hausser les épaules et à se résigner – et qui donne à la droite un sentiment de victoire triomphale –, un mécanisme porteur d’espoir émerge : les BRICS, aujourd’hui en phase d’expansion, déjà élargis, avec environ 20 membres et une longue liste d’attente pour rejoindre le groupe. Cela constitue-t-il une alternative pour le camp populaire ?

 

À gauche, le débat à ce sujet est ouvert. On a déjà écrit abondamment en analysant la situation ; certains soutiennent les BRICS sans réserve, d’autres n’y voient que du pareil au même : un langage prétendument de gauche, mais une action orientée à droite. Ces quelques lignes n’apportent certes rien de nouveau, mais elles tentent de montrer que, dans la nuit noire où nous sommes plongés, une toute petite lueur – vraiment très faible pour l’instant – peut apparaître comme la clarté la plus éclatante. De la même manière qu’on a considéré comme une grande avancée les progressismes latino-américains apparus au début du siècle, à la sortie des sanglantes dictatures qui avaient laissé place aux politiques néolibérales. Il faut préciser que ces progressismes n’ont pas pu toucher au cœur du système et que, malgré certains changements – certes importants, mais insuffisants –, ils n’ont pas modifié la situation réelle des larges masses appauvries.

« Le contenu politique des déclarations émises par les pays membres des BRICS est clair : ils proposent des solutions collectives et pacifiques aux dilemmes mondiaux, en mettant l’accent sur les questions économiques et sociales, au détriment des intérêts bellicistes et géopolitiques. Ce n’est pas un hasard s’ils parviennent à faire asseoir à la même table des pays dont les dirigeants ont des perspectives politiques et idéologiques différentes, mais unis par des préoccupations semblables et par la recherche de cheminements convergents pour le développement de leurs pays et la coopération entre leurs peuples. N’orientant pas leurs initiatives contre un quelconque bloc ou pays en particulier, les BRICS rompent avec la logique binaire qui voudrait ressusciter le paradigme bipolaire de la Guerre froide, et affirment leur pleine complémentarité avec les autres mécanismes d’envergure sur la scène multilatérale mondiale. Ainsi, les BRICS ne se présentent pas comme un contrepoids à l’ONU, au FMI ou à la Banque mondiale, mais comme une plateforme à partir de laquelle les pays en développement coopèrent entre eux et cherchent des positions communes en faveur du renforcement de l’ensemble du système multilatéral mondial », analyse Tiago Nogara.

Nous sommes en présence d’accords commerciaux, ce qui n’est pas rien ; mais il ne s’agit pas de projets de transformations radicales. Un commerce dans de meilleures conditions pour ceux qui ont été historiquement lésés ne signifie pas la fin du capitalisme.

 

Ce bloc, aujourd’hui incontestablement en expansion et qui inquiète déjà l’hégémonie capitaliste mondiale – en particulier le pays qui la dirige, les États-Unis –, ne possède pas de discours de classe clair. Il s’agit avant tout – et il reste à voir s’il pourra se transformer en véritable option politique alternative – d’un accord économique, centré sur ses deux principales têtes : la Chine et la Russie. La première par sa puissance économique considérable – et aussi militaire –, la seconde par sa force militaire phénoménale ; et toutes deux, par l’incommensurable quantité de ressources naturelles qu’elles détiennent, ce qui leur permet de se sentir à égalité avec n’importe quelle puissance occidentale, voire davantage. Leur objectif principal à ce jour est de mettre en place un pôle économique détaché de l’hégémonie du dollar, capable de fonctionner indépendamment du capitalisme occidental.

 

Lorsque le Mouvement des Non-Alignés (MNA) est né à la mémorable Conférence de Bandung (Indonésie) en 1955, il existait une idéologie qui, même si elle n’était pas clairement socialiste, s’en rapprochait : une idéologie critique à l’égard des pays centraux, avec des engagements politiques en faveur de l’égalité solidaire dans les relations Sud-Sud. À cet égard, ils rejetaient toute forme de colonialisme, dénonçaient les injustices socioéconomiques, promouvaient des modèles alternatifs de développement, différents de ce capitalisme qui les avait écrasés des siècles durant ; ils réclamaient la nationalisation des ressources, la régulation des entreprises multinationales opérant sur leur territoire, exigeaient l’annulation de la dette extérieure contractée auprès des poulpes de Bretton Woods, demandaient un véritable transfert de technologie des pays riches. Et, entre autres, dénonçaient avec force l’occupation israélienne de la Palestine et, à l’époque, l’apartheid scandaleux en Afrique du Sud.

 

Aujourd’hui, les BRICS ne portent pas de discours de gauche. Certes, dans leur composition figurent des pays adhérant à l’idéologie socialiste (la Chine, par exemple, avec son « socialisme de marché » si particulier, Cuba, le Vietnam comme pays associé au groupe), mais cette idéologie n’apparaît pas dans les déclarations du bloc. En fait, étant donné que quatre de ses membres fondateurs – excepté la Chine – s’inscrivent dans le modèle capitaliste, les inégalités économiques et sociales qui traversent leurs sociétés ne sont pas un sujet de discussion.

 

Le fameux « gagnant-gagnant » que prône la Nouvelle Route de la Soie ne permet pas de comprendre clairement en quoi les grandes masses populaires des États concernés en sortiraient « gagnantes ».

 

Gagneront les pauvres, ou les élites de ces pays ? Dans une analyse pertinente de la situation, Laurent Delcourt affirme que :

« Même si les BRICS+ participent au nécessaire rééquilibrage de la balance du pouvoir mondial, ils sont loin de représenter une alternative salutaire pour les pays du Sud. Derrière la rhétorique de la solidarité Sud-Sud, leur coopération renforce le modèle extractiviste et amplifie les asymétries. Plutôt qu’une lecture binaire des relations internationales, les forces progressistes devraient jeter les bases d’un nouvel internationalisme. »

En réalité, dans la dynamique des BRICS, la République populaire de Chine — dont le modèle fonctionne indéniablement sur le plan intérieur, puisqu’elle a spectaculairement relevé le niveau de vie de sa population en sortant 400 millions de personnes de la pauvreté rurale — agit comme pôle principal de l’initiative. Son PIB représente 60% de celui de l’ensemble du bloc, son poids n’est donc comparable à aucun autre partenaire. En d’autres termes : les BRICS existent, en grande partie, grâce à la Chine qui les pousse, les soutient et en assure la cohérence.

 

La Nouvelle Route de la Soie, que Pékin encourage et qui traverse plus de 120 pays, n’apporte pas nécessairement le développement à ces territoires, encore moins aux classes travailleuses et aux peuples dans leur ensemble qui y vivent. À l’inverse de la politique de solidarité portée jadis par l’Union soviétique, qui soutenait divers mouvements et partis de gauche et révolutionnaires pendant des décennies — c’était là la Guerre froide, à laquelle les États-Unis répondaient par la force militaire —, la Chine n’a pas la même logique : son soutien est commercial, et elle reste la première bénéficiaire de ces échanges. Comme cela a été expliqué à maintes reprises, ce modèle — quoique rarement formulé en ces termes — tend à reproduire le lien classique d’une métropole qui profite et d’une périphérie subordonnée et vulnérable, n’offrant que des biens primaires. C’est ainsi que s’organisent les relations de Pékin avec l’Afrique et l’Amérique latine : commerce et prêts, où la « périphérie » n’exporte que des produits non transformés — aliments, pétrole, minerais — et importe, en retour, un flot ininterrompu de biens industriels chinois.

 

Il est vrai que la relation de la Chine avec les pays concernés n’est pas identique à celle des puissances capitalistes : il n’existe pas de passé colonial oppressant et, souvent, des dettes sont annulées alors que ni la Banque mondiale ni le FMI ne s’y résolvent jamais. Ce n’est pas un impérialisme à la manière des États-Unis : bien au contraire. La liste des pays envahis par Washington au gré de ses politiques impériales est interminable ; la Route de la Soie, elle, n’implante pas de bases militaires. Mais il ne faudrait pas oublier que les investissements du géant asiatique servent avant tout à développer de grandes infrastructures — ports, routes, voies ferrées, aéroports — qui facilitent son commerce. On n’y décèle aucun frémissement de socialisme, ni de bénéfice tangible pour les masses populaires perpétuellement oubliées.

 

Il est clair que le groupe BRICS+ représente une menace pour le capitalisme occidental — c’est-à-dire : pour le G7, l’OTAN, et les organismes financiers tels que la Banque mondiale et le FMI. Il s’agit fondamentalement d’un affront au dollar, symbole du pouvoir économique de ce monde emmené par les États-Unis. Il est clair aussi que le bloc ne mène pas une politique de guerre comme l’OTAN, qui a fait du conflit armé un commerce plus que lucratif (en tuant impitoyablement des êtres humains au nom de la liberté et de la démocratie — sic). Mais il n’est nulle part question de socialisme. Jamais le bloc n’a brandi un projet ancré dans le matérialisme historique, dans la lutte de classes ou l’anti-impérialisme. Il s’affiche comme un bloc anti-occidental, ce qui n’est pas la même chose. Faut-il alors imaginer, comme le suggère Boaventura de Sousa Santos, la possibilité d’un « capitalisme non colonial », une alternative « peut-être plus radicale que l’alternative entre socialisme et capitalisme » ?

 

La relation Sud-Sud proposée rapproche des pays aux perspectives politiques et idéologiques si dissemblables qu’elle suscite maintes interrogations : comment relier, par exemple, le socialisme cubain avec des pays régis par la loi islamique ? Comment amalgamer des propositions de décolonisation du Sud global avec le fondamentalisme quasi fasciste du président indien, qui s’emploie à anéantir les minorités non hindoues ? Dans ces rapprochements, pilotés principalement par la Chine et la Russie, s’agit-il d’accords conclus entre élites, ou bien les peuples eux-mêmes y participent-ils ?

 

En réalité, on ne sait pas bien comment ces décisions sont prises : existe-t-il des assemblées populaires à la manière des gouvernements locaux zapatistes du Chiapas pour décider démocratiquement de ces orientations ? Cela ne semble pas être le cas… Et c’est précisément là que réside la démocratie socialiste. Et que dire des paradis fiscaux, où sont dissimulés environ 7,8 mille milliards de dollars (8% de la richesse mondiale, 40% des bénéfices des multinationales), qui constituent l’un des principaux moyens d’aspiration des ressources du Sud ?

 

En résumé : « Les pays BRICS sont aussi impliqués dans l’économie offshore que les économies occidentales qu’ils dénoncent. La réalité, c’est que leurs gouvernements et élites politiques profitent de ce monde financier et en ont besoin », affirment Andrea Binder et Ricardo Soares de Oliveira.

 

Quand on analyse minutieusement le projet et l’action des BRICS+, on y trouve autant de lumières que d’ombres. Israël est un partenaire commercial majeur de la Chine, même si le rôle de l’État juif est inacceptable, honteux. Pékin déploie plus d’efforts économiques pour Israël que pour Cuba. Autre exemple discutable : l’actuel gouvernement taliban d’Afghanistan, fondamentalistes d’extrême droite qui ont, entre autres, contribué à la chute de l’URSS ; mais aujourd’hui, la Russie – désormais pays capitaliste – est la première et la seule au monde à le reconnaître officiellement comme gouvernement légitime. Le Venezuela, étranglé par le blocus américain, verrait avec son adhésion à BRICS+ un salut ; mais le Brésil, principale économie du sous-continent latino-américain, y oppose son veto sous la pression de sa classe dirigeante. Où est l’esprit solidaire de la coopération Sud-Sud ?

 

Les États-Unis et les puissances capitalistes européennes – surtout la première – octroient des crédits via le FMI et la Banque mondiale pour « empoisonner » les pays débiteurs ; la Chine ne le fait pas, et, dans bien des cas, annule même les dettes. Les deux camps impérialistes ferment leurs frontières aux migrants, laissant se noyer les Africains en Méditerranée ou renvoyant, menottés et assimilés à des délinquants, les Latino-Américains. La Chine ne fait rien de tel. L’OTAN n’arrête pas d’envahir des pays sous des prétextes injustifiables ; aucun pays BRICS+ n’en a envahi un autre (la guerre d’Ukraine, aussi critiquable que toute guerre, trouve son origine dans l’agression occidentale contre la Russie, qui visait à la détruire et indirectement à enliser la Chine. Ce qu’a fait Moscou doit être compris comme une réaction à une agression).

 

Aucun pays BRICS+ ne mène de guerres ; leurs principes fondateurs proclament le rejet du recours à la force, tandis que les États de l’OTAN et du G7 ravagent la planète par leurs actions militaires. L’Iran a une police de la moralité – officiellement en persan "Patrouille de Guidance ou d’Orientation" –, composée exclusivement d’hommes chargés de faire respecter des normes misogynes extrêmes imposant tenue vestimentaire modeste et chasteté aux femmes – un patriarcat condamnable à l’extrême –, mais, dans le même temps, Téhéran est attaquée par Israël (lire : les États-Unis) le jour même où elle reçoit son premier train de la Nouvelle Route de la Soie, pour adresser un message au bloc émergent. Cette misogynie patriarcale est indéfendable, tout comme l’est l’attaque israélienne contre la Révolution islamique. Malgré cette “moralité” interne discutable, d’autres pays BRICS+ ont affiché leur soutien à Téhéran après le bombardement américano-israélien. Cela illustre sans doute la complexité du bloc et l’enchevêtrement des positions en son sein. L’Arabie saoudite, la plus répressive des pétromonarchies médiévales du Moyen-Orient, s’est initialement jointe au groupe – son adhésion est aujourd’hui en suspens – avec des valeurs radicalement opposées à celles de pays comme le Mexique (où la présidente est une femme et le mariage pour tous est reconnu), qui cherche justement à intégrer BRICS+. Une tour de Babel en perspective ?

 

Les pays africains ont été historiquement victimes du colonialisme capitaliste occidental le plus brutal (on se souviendra, comme sinistre symbole, de la fameuse conférence de Berlin à la fin du XIXe siècle, où les puissances se sont partagé le continent à coups de traits sur une carte). C’est pourquoi, dans leurs processus de libération nationale des décennies passées – processus qui se répète aujourd’hui dans le Sahel –, ils ont cherché l’aide de l’Union soviétique socialiste et, aujourd’hui, de son “héritière”, la Russie, ainsi que la solidarité de la Chine. Inversement, les centres impérialistes du capitalisme sont abhorrés : on brûle le drapeau américain en signe de rejet, on expulse l’armée française de plusieurs régions du continent.

 

Conclusion de tout ce qui précède : le monde actuel, tel qu’il va, est un désastre pour 85 % de l’humanité, qui vit dans une grande précarité. Le bloc alternatif en train d’émerger, même s’il n’emploie pas un vocabulaire communiste, est perçu comme une alternative. Comme l’a déclaré l’alors ministre des Affaires étrangères du Brésil Celso Amorim lors de la première présidence de Lula en 2004, au cours d’une conférence aux Nations unies : l’objectif est de « réorganiser le monde dans la direction attendue et désirée par l’immense majorité des êtres humains ». Mais alors : quelle est cette direction ?

 

Il est clair que les peuples du monde attendent – et ont de toute urgence (nous avons) besoin ! – d’un autre monde, plus équitable. Les BRICS+, est-ce une voie possible ?

 

Il est évident que le groupe se présente avant tout comme une instance économique, avec une perspective géopolitique. Son influence consiste à ouvrir une brèche dans le jusqu’alors dominant capitalisme occidental, auquel il faut aussi inclure le Japon.

« Ce qui est en jeu, c’est de savoir si les BRICS pourraient contribuer à contrebalancer le bellicisme destructeur de l’OTAN. Il conviendrait aussi d’éclaircir si cette action faciliterait la lutte contre l’oppression capitaliste que mène la gauche », se demande à juste titre Claudio Katz.

Faisons nôtre cette question : sont-ils un chemin vers le socialisme, contribuent-ils réellement à un horizon post-capitaliste ? Comme on le disait en début d’article : à gauche, nous sommes tellement en manque de perspectives que les BRICS+ peuvent apparaître comme un phare dans la nuit noire. Mais personne n’explique clairement comment cela mènerait au socialisme. Sortir de la domination du dollar est important, mais cela ne signifie pas pour autant un bénéfice immédiat pour la vaste majorité du globe. Un commerce dans de meilleures conditions – pas celles, léonines, imposées par l’empire, avec des tarifs prohibitifs – rend les affaires plus confortables. Mais au fond, qui en tire profit : les oligarchies exportatrices de matières premières, ou bien les classes spoliées ?

 

Il est difficile d’apporter une réponse définitive sur le rôle actuel du groupe. Depuis une position critique, on pourrait dire qu’il s’agit là encore de la même chose, présentée sous un nouvel emballage, sans réelle nouveauté. D’un point de vue optimiste, on peut y voir un chemin à explorer dont on ne sait ce qu’il nous réserve, mais qui mérite d’être parcouru. L’histoire n’est pas écrite : il nous appartient de continuer à l’écrire. Ne perdons pas l’espoir d’un monde post-capitaliste, puisque ce que nous connaissons aujourd’hui n’a pas de solution, c’est un véritable désastre. Face à la situation présente, il est donc sage de rappeler la maxime de Gramsci : « Agir avec le pessimisme de l’intelligence et l’optimisme de la volonté. »

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

 

RÉFÉRENCES

Delcourt, L. (2024). BRICS+: una perspectiva crítica. Disponible en: https://www.cetri.be/BRICS-una-perspectiva-critica?lang=fr

Dista, J. (2024). ¿Por qué los BRICS no representan el multipolarismo? Disponible en: https://acento.com.do/opinion/por-que-los-brics-no-representan-el-multipolarismo-9414296.html

Garcés, H. (2024). Los BRICS y la vigencia del orden capitalista. Disponible en: https://rebelion.org/los-brics-y-la-vigencia-del-orden-capitalista/

Katz, C. (2025). BRICS V: controversias en la izquierda. Disponible en: https://www.lahaine.org/mundo.php/brics-v-controversias-en-la

Mazzei, U. (2025). La Revolución del Grupo BRICS. Disponible en: https://www.aporrea.org/economia/a342797.html

Medina, M. (2023). La evanescente ilusión de un mundo multipolar, capitalista, pacífico y de cooperación. Disponible en: https://kaosenlared.net/la-evanescente-ilusion-de-un-mundo-multipolar-capitalista-pacifico-y-de-cooperacion/

Nogara, T. (2025). La ofensiva de Trump y la fuerza del BRICS. Disponible en: https://rebelion.org/la-ofensiva-de-trump-y-la-fuerza-del-brics/

Ríos, X. (2025). China y el marxismo. Disponible en: https://rebelion.org/844518-2/

Ruiz, J. (2025). China, ruta imperial. Las contradicciones de la política exterior bajo la lupa de la izquierda crítica. Disponible en: https://mail.google.com/mail/u/0/?pli=1#trash/FMfcgzQbgJGVCwZHTLSrzfzlvzNkSsNv

 Les BRICS ouvrent-ils une voie vers le socialisme ? Oui ou non ?

Marcelo Colussi est né en Argentine et vit aujourd'hui au Guatemala. Il a étudié la psychologie et la philosophie dans son pays natal. Il a vécu dans divers endroits d'Amérique latine. Professeur d'université et chercheur en sciences sociales, il écrit régulièrement dans divers médias électroniques alternatifs. Il a des publications dans le domaine des sciences sociales, ainsi que dans le domaine littéraire (nouvelles).

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