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Ce que le 5 juillet m’a appris, que le 4 juillet ne m’a jamais enseigné

par Bernard Tornare 3 Juillet 2025, 15:30

Ce que le 5 juillet m’a appris, que le 4 juillet ne m’a jamais enseigné
Par Michelle Ellner

Ayant grandi au Venezuela et vivant désormais aux États-Unis, je me suis toujours sentie prise entre deux jours d’indépendance : le 4 juillet et le 5 juillet. Deux célébrations. Deux drapeaux. Deux conceptions très différentes de ce que signifie être libre.

 

Aux États-Unis, le 4 juillet s’accompagne de feux d’artifice, de défilés et d’une foi presque inébranlable dans la justesse de la révolution qu’il commémore. Mais au Venezuela, le 5 juillet évoque d’autres pensées. Ce n’est pas seulement une rupture avec la domination coloniale, mais le début d’une longue lutte inachevée pour définir la liberté selon nos propres termes. Ce n’est pas quelque chose que nous avons hérité. C’est quelque chose pour laquelle nous continuons de nous battre.

 

Aujourd’hui, de là où je me trouve, je ne peux m’empêcher de voir les contradictions. Un pays célèbre son indépendance tout en la refusant à d’autres. L’autre se bat pour sa souveraineté et en est puni.

 

L’histoire de l’indépendance du Venezuela s’inscrit dans une histoire bien plus longue et sanglante. Toute la région de l’Amérique latine et des Caraïbes a été secouée par des mouvements révolutionnaires il y a plus de deux siècles, non par ambition, mais en réponse à certaines des pires atrocités de l’histoire humaine. Colonisation, esclavage, conversions forcées au catholicisme, effacement culturel et extraction des ressources n’ont pas seulement laissé des cicatrices économiques, ils ont déchiré le cœur de notre humanité collective. Comme l’a écrit Eduardo Galeano : « Notre richesse a toujours engendré notre pauvreté en nourrissant la prospérité des autres. » L’indépendance n’a pas été un commencement ; elle fut une résistance et une exigence de reprendre tout ce qui avait été volé, réduit au silence et enfoui.

 

Au Venezuela, le processus d’indépendance a été façonné par les idées des Lumières et les révolutions en France, aux États-Unis et en Haïti. Mais Simón Bolívar, notre « Libérateur », voulait plus qu’un drapeau ou un changement de dirigeants. Il rêvait d’une république fondée sur la justice, pas seulement sur la souveraineté. Une société où l’esclavage serait aboli, la terre redistribuée et le pouvoir appartiendrait au peuple. Devant le Congrès d’Angostura en 1819, Bolívar déclara : « Le système de gouvernement le plus parfait est celui qui produit la plus grande somme possible de bonheur, de sécurité sociale et de stabilité politique. » Il ne s’agissait pas de remplacer une couronne par un nouveau président. Il s’agissait de réimaginer la société elle-même, de bâtir une nation enracinée dans la dignité, l’égalité et le bien-être de tous.

 

C’était une vision en avance sur son temps. Et elle eut un coût dévastateur. Le Venezuela perdit la moitié de sa population pendant les guerres d’indépendance. Mais, comme le disait Bolívar, l’autre moitié aurait aussi donné sa vie pour rendre la liberté réelle.

 

Le Venezuela s’est libéré de l’Espagne, mais pas de l’exploitation.

 

Après la découverte du pétrole à partir des années 1920, le pays est devenu une nouvelle forme de colonie, façonnée par les entreprises étrangères et les intérêts géopolitiques américains. Tandis que les profits pétroliers remplissaient les poches des multinationales et des élites locales, la majorité des Vénézuéliens vivait dans la pauvreté, sans accès aux soins de santé, à l’éducation ou au logement.

 

Cela a commencé à changer en 1998, lorsque Hugo Chávez, invoquant l’héritage de Bolívar, a remporté la présidence et lancé ce qui allait devenir la Révolution bolivarienne. Il a appelé le peuple à reprendre la démocratie, non seulement par les élections, mais par des structures participatives, la justice économique et la souveraineté. Pour beaucoup de ceux qui avaient longtemps été exclus du système, c’était la première fois qu’ils se voyaient reflétés dans leur propre gouvernement.

 

Ce fut une transformation. Et ce fut profondément menaçant pour les puissances qui avaient toujours considéré le Venezuela comme une ressource, non comme une république.

 

La Révolution bolivarienne a été perçue comme une menace pour les intérêts impériaux des États-Unis dès le début. Dès l’instant où Hugo Chávez a pris ses fonctions en 1999 et a commencé à réorienter la richesse pétrolière du Venezuela vers des programmes sociaux, la réforme agraire et l’intégration régionale, la riposte a commencé. Il a refusé de suivre le scénario néolibéral écrit à Washington, et pour cela, il a été pris pour cible.

 

En 2002, les États-Unis ont soutenu une tentative de coup d’État contre Chávez, qui l’a brièvement écarté du pouvoir avant qu’un immense soulèvement populaire ne le ramène. Mais les attaques n’ont pas cessé. Sabotage économique, campagnes de désinformation et isolement diplomatique se sont intensifiés au fil des années.

 

Après sa mort en 2013, la campagne s’est intensifiée. Sous Nicolás Maduro, le Venezuela a subi toute la gamme de la guerre économique : des centaines de mesures coercitives unilatérales, le gel de milliards d’actifs à l’étranger, des restrictions sur les importations de nourriture et de médicaments, et un soutien ouvert au changement de régime. Une guerre sans bombes.

 

C’est le quotidien des Vénézuéliens. Et pourtant, on nous dit que ces politiques sont censées nous aider. On n’aide pas un peuple en le privant de nourriture. On ne « défend pas la démocratie » en cherchant à mettre un autre pays à genoux.

 

Ici, aux États-Unis, il est facile de considérer l’indépendance comme un acquis définitif depuis 1776. Mais si c’était vrai, pourquoi notre pays cherche-t-il encore à contrôler le destin des autres ? Pourquoi prétendons-nous défendre la liberté tout en la sapant à l’étranger par des sanctions, des coups d’État et des guerres sans fin ? Et, plus urgent encore : pourquoi tant de gens aux États-Unis peinent-ils simplement à survivre ?

 

L’empire a un coût, non seulement pour les peuples que nous visons, mais aussi pour ceux d’ici, chez nous. Tandis que le gouvernement américain dépense des milliers de milliards dans des guerres à l’étranger et des bases militaires, on dit à nos communautés qu’il n’y a « pas assez » pour la santé universelle, le logement ou l’éducation publique. Les mêmes responsables qui font la leçon au monde sur la liberté sont ceux qui se pressent pour voter le « Big Beautiful Bill », un paquet qui finance la guerre et accorde d’énormes allégements fiscaux aux milliardaires tout en démantelant les programmes qui permettent aux gens d’avoir un toit, de la nourriture et de survivre.

 

On nous demande de célébrer la liberté alors que les immigrés sont expulsés, que les sans-abris sont criminalisés et que la solidarité avec la Palestine est réduite au silence. On nous dit que nous vivons dans le plus grand pays du monde, alors même que l’espérance de vie baisse et que la dette étudiante explose.

 

Alors, quand j’entends les dirigeants américains parler de « répandre la démocratie », je ne peux m’empêcher de demander : la démocratie de qui ? La liberté de qui ?

 

On ne peut pas prétendre soutenir la démocratie tout en affamant une population. On ne peut pas célébrer l’indépendance tout en cherchant à renverser d’autres gouvernements. Et on ne peut pas parler de justice si ses politiques imposent l’inégalité à l’échelle mondiale.

 

En tant que Vénézuélienne-Américaine, je suis fière de l’histoire pour laquelle le Venezuela s’est battu. Et je voudrais être fière des États-Unis, le pays que j’appelle aussi chez moi. Mais cela ne sera possible que lorsque les États-Unis choisiront le respect plutôt que la domination, qu’ils mettront fin aux sanctions, qu’ils cesseront d’instrumentaliser l’aide, la démocratie et la liberté au service de leurs propres intérêts économiques.

 

Le 5 juillet vénézuélien n’est pas une fête de feux d’artifice. C’est une question de survie, de résistance et de lutte continue pour bâtir un avenir enraciné dans la dignité.

 

Alors, tandis que les États-Unis célèbrent leur indépendance cette semaine, j’espère que davantage de personnes prendront un moment pour se demander : que célébrons-nous vraiment ? Et à quel prix ?

 

La véritable indépendance ne se résume pas à des drapeaux ou des hymnes. C’est le droit de choisir sa propre voie sans être puni pour cela. Si nous sommes sérieux à propos de la « liberté et de la justice pour tous », alors il faut le prouver. Pas seulement ici, mais partout.

 

La vraie liberté ne se drape pas dans des discours patriotiques ou des parades militaires, elle naît de la lutte, du sacrifice et du refus de plier devant l’empire, quelle que soit sa forme. Au Venezuela comme aux États-Unis, le combat pour la dignité continue. Eduardo Blanco a saisi cette vérité dans Venezuela Heroica, lorsqu’il a écrit : « Réfréner les passions d’un peuple lorsqu’il a été poussé au-delà de la raison est plus difficile que d’arrêter la mer elle-même. »

 

Et c’est exactement ce que nous voyons dans chaque mobilisation, chaque boycott, chaque refus d’accepter l’injustice comme une normalité.

 

Les vagues de la libération ne peuvent être contenues par des frontières, des balles ou des décrets. Ni au Venezuela. Ni à Gaza. Ni aux États-Unis. Nulle part.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

Ce que le 5 juillet m’a appris, que le 4 juillet ne m’a jamais enseigné

Michelle Ellner est coordinatrice de campagne pour l'Amérique latine chez CODEPINK. Née au Venezuela, elle est titulaire d'une licence en langues et affaires internationales de l'Université Paris-Sorbonne IV. Après avoir obtenu son diplôme, elle a travaillé pour un programme de bourses internationales depuis ses bureaux de Caracas et de Paris. Elle a ensuite été envoyée en Haïti, à Cuba, en Gambie et dans d'autres pays pour évaluer et sélectionner les candidatures. Elle a ensuite collaboré à des programmes communautaires visant à promouvoir des initiatives productives au Venezuela, puis a été analyste des relations entre les États-Unis et le Venezuela.

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