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Le feu révolutionnaire du Sahel : défier le néocolonialisme, reconquérir l’âme de l’Afrique

par Bernard Tornare 11 Juin 2025, 16:16

Dr Moussa Ibrahim*

Dr Moussa Ibrahim*

Par Daniel Omonze

Dans cette interview exclusive, le magazine Stakeholders s’entretient avec le Dr Moussa Ibrahim*, figure politique libyenne qui s’est fait connaître sur la scène internationale en tant que ministre de l’Information et porte-parole officiel de Mouammar Kadhafi lors de la guerre civile libyenne de 2011. Connu pour sa défense passionnée du gouvernement Kadhafi face aux interventions menées par l’OTAN, Ibrahim demeure un ardent défenseur de la souveraineté africaine et de l’anti-impérialisme. Aujourd’hui, il continue de s’engager dans le débat politique, soutenant les mouvements de libération et d’unité africaines, en particulier au Sahel. Dans cet entretien, Ibrahim partage ses analyses sur les mouvements révolutionnaires qui transforment l’Afrique de l’Ouest, établit des parallèles avec les luttes passées de la Libye et propose une vision d’un avenir africain autodéterminé.

 

Comment décririez-vous la signification profonde des révolutions qui ont lieu aujourd’hui dans la région du Sahel ?

Ces révolutions ne se résument pas aux armes et aux discours — il s’agit de reconquérir l’âme de l’Afrique. Conseils traditionnels, brigades de jeunesse, langues nationales, éducation panafricaine : le Sahel est en train de se réafricaniser. La guerre culturelle compte aussi.

 

Quels parallèles historiques peut-on établir avec la résistance actuelle du Sahel face aux pressions extérieures ?

Nos ancêtres se sont battus avec des machettes contre des chars. Aujourd’hui, le Sahel résiste aux drones et aux sanctions à mains nues. Cet esprit de défi — la clarté morale du « mieux vaut mourir libres que vivre asservis » — est de retour. Et cela terrifie l’empire.

 

Comment les pactes militaires et économiques entre le Mali, le Niger et le Burkina Faso reflètent-ils une vision plus large de l’unité africaine ?

Quand le Mali, le Niger et le Burkina Faso signent ensemble des pactes militaires et économiques, ce n’est pas de l’isolement, c’est de l’unité. Comme le Bloc de Casablanca en 1961, ils montrent à l’Afrique que l’intégration commence par la souveraineté, pas par la mendicité auprès de Bruxelles ou Paris.

 

En quoi le fardeau de la dette africaine représente-t-il une continuation de l’exploitation coloniale ?

L’Afrique n’a pas emprunté des bombes, mais nous sommes ensevelis sous leur poids. 650 milliards de dollars de dette, siphonnés par des banquiers à Paris, New York et Londres. C’est le colonialisme 2.0, mené à coups de tableurs, non de soldats.

 

Pourquoi le rejet du franc CFA par l’alliance du Sahel est-il un acte si important pour la souveraineté africaine ?

Le rejet du franc CFA par l’alliance du Sahel et la création d’une nouvelle monnaie sont une attaque directe contre les chaînes économiques coloniales. Nkrumah nous avait prévenus : l’indépendance sans contrôle économique n’est qu’une illusion. Les dirigeants du Sahel font aujourd’hui ce que la CEDEAO n’a jamais osé.

 

Comment l’héritage de l’influence étrangère a-t-il affecté l’identité culturelle africaine, selon votre expérience sous la direction de Kadhafi ?

Un message éclairant de Kadhafi à tous les Libyens et Africains : « Ils ne veulent pas seulement nos terres — ils veulent nos esprits. » Et il avait raison. Aujourd’hui, les enfants africains connaissent mieux les héros Marvel que Samory Touré ou la reine Nzinga. Ce n’est pas la mondialisation, c’est la recolonisation.

 

Comment percevez-vous le leadership de figures comme Traoré, Goïta et Tiani dans le contexte des mouvements révolutionnaires historiques africains ?

Ce que Traoré, Goïta et Tiani construisent au Sahel n’est pas un « club de putschistes » — c’est la révolution inachevée de Sankara, Lumumba, Nkrumah et Touré. Ce ne sont pas des « juntes militaires ». Ce sont des avant-postes anti-impérialistes qui refusent de mourir en silence sous la botte française.

 

Que révèle l’offensive récente d’Al-Shabaab en Somalie sur les défis de la sécurité régionale en Afrique ?

L’offensive d’Al-Shabaab en Somalie expose la fragilité de la sécurité régionale. À mesure que les troupes étrangères se retirent, la nécessité de solutions africaines pour combattre l’extrémisme devient de plus en plus évidente.

 

Comment le néocolonialisme se manifeste-t-il aujourd’hui en Afrique de l’Ouest, et que requiert la véritable souveraineté pour le contrer ?

Le néocolonialisme en Afrique de l’Ouest ne progresse pas à pas feutrés — il piétine. Les puissances étrangères écrivent encore nos politiques, dirigent nos économies et décident qui gouverne. Ce n’est pas de la souveraineté, c’est du théâtre. La révolution doit aller au-delà des drapeaux. Elle doit signifier possession, dignité et défense.

 

Comment caractériser la résilience du peuple burkinabè face à la violence persistante et à l’indifférence mondiale ?

Le monde reste silencieux pendant que l’Afrique de l’Ouest saigne. Villages incendiés. Enfants massacrés. Des militants traversent les frontières avec des armes issues de réseaux mondiaux. Mais le peuple burkinabè, sous Traoré, continue de lutter — avec presque rien. Ce n’est pas un échec. C’est un courage sans égal.

 

Comment comprendre la violence au Sahel dans le contexte de la lutte plus large de la région pour l’indépendance ?

On appelle cela du terrorisme. Mais ce que nous voyons au Sahel, c’est de la contre-libération. Une guerre menée pour briser le dos de notre indépendance. Le Burkina Faso de Traoré résiste non seulement à l’État islamique, mais aussi à un système qui prospère sur l’instabilité africaine. Cette révolution ne doit pas rester seule.

 

Qu’est-ce qui fait d’Ibrahim Traoré une figure clé du mouvement anticolonial actuel en Afrique ?

Ibrahim Traoré n’est pas seulement le plus jeune dirigeant d’Afrique, il est le fer de lance d’une vague anticoloniale montante. Oui, la lutte est difficile. Oui, il y a de la violence. Mais ne blâmez pas la révolution, blâmez les ruines coloniales qu’il nettoie. Soutenez le processus, pas la propagande.

 

Pourquoi le gouvernement révolutionnaire du Mali a-t-il pris des mesures controversées comme la suspension des partis politiques, et comment faut-il l’interpréter ?

Le gouvernement révolutionnaire du Mali tient la ligne face au chaos impérialiste. Oui, ils ont suspendu les partis, mais il s’agit de protéger la révolution, non d’étouffer la liberté. Nous avons besoin de patience, pas de panique. Construisons le pouvoir populaire, pas des partis soutenus par l’Occident.

 

Quelle est la voie à suivre pour l’Afrique ?

La voie à suivre pour l’Afrique est de briser les chaînes de la dépendance et de bâtir un avenir selon nos propres termes. Cela signifie forger l’unité panafricaine, contrôler nos ressources et éduquer notre jeunesse sur notre histoire et nos valeurs, pas celles de nos oppresseurs. Les révolutions du Sahel montrent la voie : rejeter les systèmes néocoloniaux, construire des institutions dirigées par des Africains et défendre notre souveraineté avec un courage inébranlable. Unité, autonomie et défi ne sont pas que des idéaux, ce sont le plan directeur d’une Afrique libre.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

 

*Moussa Ibrahim a été porte-parole du gouvernement libyen et ministre libyen des médias en 2011. Il travaille comme secrétaire exécutif de l'African Legacy Foundation, une organisation basée à Johannesburg, en Afrique du Sud, qui se consacre à la préservation et à la promotion du patrimoine culturel, historique et naturel de l'Afrique.

Il a étudié les sciences politiques à l’Université d’Exeter, puis à la School of Oriental and African Studies (SOAS), avant de préparer un doctorat en communication à Royal Holloway, University of London.

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