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Les anti-impérialistes doivent vraiment commencer à prêter attention à Ibrahim Traoré

par Bernard Tornare 29 Avril 2025, 15:32

Ibrahim Traoré

Ibrahim Traoré

Traoré représente l’une des ruptures les plus prometteuses dans notre ordre mondial impérialiste, pourtant son mouvement reçoit une fraction de l’attention accordée à la « résistance » par des dirigeants comme Poutine.

 

Par BettBeat Media

Au cœur de l’Afrique de l’Ouest, un mouvement de résistance a pris forme – non pas par la guérilla, mais par la gouvernance. Le président Ibrahim Traoré du Burkina Faso apparaît aujourd’hui comme peut-être le dirigeant africain le plus ciblé, ayant fait face à pas moins de 15 tentatives d’assassinat en seulement deux ans. Ce chiffre stupéfiant soulève une question profonde : pourquoi ce dirigeant en particulier suscite-t-il une opposition aussi déterminée ?

 

La réponse ne réside pas dans la tyrannie, mais dans la conviction. Traoré a commis ce que les puissances impérialistes considèrent comme la transgression suprême : poursuivre une véritable souveraineté. Son crime ? Refuser d’être contrôlé par l’impérialisme occidental.

 

La révolution qui menace l’ordre impérial

Les puissances occidentales, en particulier Washington et Paris, ont orchestré une campagne implacable pour évincer Traoré du pouvoir. Il ne s’agit pas là d’une simple spéculation, mais d’un schéma conforme aux interventions occidentales historiques contre les dirigeants qui remettent en cause les arrangements néocoloniaux. Ce qui distingue Traoré des autres chefs militaires du Sahel – ceux du Gabon, du Tchad, du Mali et du Niger – c’est sa vision révolutionnaire qui dépasse les frontières nationales.

 

Traoré n’est pas seulement un chef d’État ; il incarne un défi idéologique à l’hégémonie occidentale. Au sommet Russie-Afrique, son oratoire enflammé a éveillé une conscience panafricaine sur tout le continent. Sa déclaration selon laquelle « le Sahel ne fait pas que bouger, il se lève » sert de fondement philosophique à un mouvement qui menace des siècles d’exploitation occidentale.

Il est très facile de juger si un dirigeant est corrompu. Si Traoré était vraiment corrompu et s’enrichissait, nous ne verrions aucune protestation de l’Occident à propos de sa gouvernance.

Menaces fabriquées et guerre médiatique

Les puissances occidentales ont déployé leur arme la plus efficace contre la souveraineté africaine : la manipulation médiatique. Les grands médias occidentaux se sont livrés à une campagne systématique d’assassinat de caractère, présentant Traoré comme corrompu, partial sur le plan ethnique et autoritaire. Le commandant américain de l’AFRICOM a même affirmé sans vergogne que Traoré utilisait l’or du Burkina Faso pour sa protection personnelle – une tentative transparente de délégitimer la souveraineté sur les ressources.

 

C’est la même tactique usée, employée à chaque fois que des dirigeants autochtones tentent de diriger les ressources de leur pays vers les populations appauvries, historiquement exploitées par les puissances occidentales. Nous avons vu ce schéma avec Hugo Chávez au Venezuela : bien qu’élu démocratiquement et ayant mis en œuvre des politiques qui ont amélioré les conditions des plus pauvres, les médias occidentaux l’ont inlassablement dépeint comme corrompu et dictatorial.

 

Ces fabrications suivent un manuel impérial bien établi : accuser les dirigeants qui nationalisent les ressources de corruption tout en occultant le pillage systématique opéré par l’extraction « légale » des entreprises occidentales.

 

Il est très facile de juger si un dirigeant est corrompu. Si Traoré était vraiment corrompu et s’enrichissait, nous ne verrions aucune protestation de l’Occident à propos de sa gouvernance - en effet, être un kleptocrate corrompu et sexuellement dépravé vous rend pratiquement membre du club impérial, garantissant une protection diplomatique et des portraits flatteurs dans les médias malgré les violations des droits humains. Les preuves sont accablantes : Al-Golani en Syrie est passé du statut de terroriste à celui de « combattant de la liberté » dans les médias occidentaux malgré ses atrocités ; Zelensky en Ukraine est loué comme une icône démocratique tout en interdisant les partis d’opposition ; MBS en Arabie Saoudite est accueilli dans les capitales occidentales malgré le meurtre de journalistes ; et Bolsonaro au Brésil reçoit le soutien de Wall Street tout en accélérant la destruction de l’Amazonie.

 

Les signes révélateurs de corruption seraient indéniables : des demeures luxueuses dans des capitales étrangères, des jets privés entre terrains de jeu internationaux, et des dépenses extravagantes pendant que ses compatriotes meurent de faim. Au contraire, Traoré mène une vie modeste, refusant le confort personnel pour rester au Burkina Faso et affronter les défis aux côtés de son peuple - précisément ce comportement qui le rend dangereux pour les intérêts occidentaux et le désigne comme cible à éliminer.

 

Les médias occidentaux ont aussi tenté d’attiser les tensions ethniques avec des accusations sans fondement selon lesquelles Traoré ciblerait le groupe ethnique peul - des allégations qu’aucun journaliste burkinabè n’a pu confirmer malgré des enquêtes approfondies. Ces récits fabriqués visent à diviser la population burkinabè selon des lignes ethniques, une stratégie coloniale classique de diviser pour régner, déployée systématiquement à travers le Sud global.

 

Ce manuel a été appliqué avec une efficacité dévastatrice entre Russes et Ukrainiens (transformant des siècles d’héritage culturel partagé en une haine « ancienne » apparente), Ouïghours et Han chinois (où des préoccupations légitimes d’autonomie culturelle ont été instrumentalisées en extrémisme séparatiste), Sunnites et Chiites (dont les différences théologiques historiques ont été exacerbées en violences sectaires après l’invasion de l’Irak), Malais et Chinois (où les disparités économiques post-coloniales ont été requalifiées en incompatibilité ethnique), Noirs et Blancs (au travers de siècles de racisme scientifique et de discrimination institutionnelle), Chrétiens et Musulmans (présentés comme fondamentalement irréconciliables malgré des millénaires de coexistence), Pakistanais et Indiens (dont la partition fut orchestrée par les colonisateurs britanniques en retraite), et Panaméens et Colombiens (dont les différends frontaliers ont été intensifiés lors des négociations sur le canal).

 

La nature fabriquée de ces conflits devient évidente lorsqu’on examine les histoires précoloniales, où beaucoup de ces groupes coexistaient grâce à des arrangements pragmatiques de partage du pouvoir, jusqu’à ce que les puissances impérialistes occidentales transforment ces différences culturelles en menaces existentielles.

Lorsque les pays du Sud global continuent de commercer des ressources vitales en dollars, ils financent littéralement la machine impériale déployée contre leur propre souveraineté.

Le réseau néocolonial exposé

Ce qui ressort du combat de Traoré, c’est la mise à nu du système interconnecté du néocolonialisme. Une récente tentative de coup d’État révèle comment les puissances occidentales externes coordonnent leurs actions avec des acteurs internes, y compris des officiers militaires nostalgiques de la colonisation. Ce réseau s’étend au-delà de l’implication directe de l’Occident pour inclure des États voisins comme la Côte d’Ivoire, qui abriterait des conspirateurs et servirait de base arrière aux efforts de déstabilisation.

 

Cette dimension régionale révèle la sophistication de l’impérialisme moderne, qui opère désormais par l’intermédiaire d’États-proxys plutôt que par une intervention militaire directe. Les anciennes puissances coloniales maintiennent leur influence par la pression économique, les programmes de formation militaire et des réseaux politiques corrompus qui perpétuent des arrangements d’exploitation tout en conservant une façade d’autonomie africaine.

 

Cette architecture néocoloniale est fondamentalement soutenue par le système d’hégémonie du dollar : le privilège exorbitant acquis grâce au statut de monnaie de réserve du dollar américain permet à Washington de financer sans limite des opérations impériales dans tout le Sud global sans contrainte budgétaire intérieure. Le mécanisme est d’une efficacité redoutable : la Réserve fédérale crée de la monnaie ex nihilo, qui circule ensuite via les aides militaires, les ONG, les réseaux médiatiques et les opérations de renseignement pour subvertir les gouvernements qui nationalisent leurs ressources, comme celui du Burkina Faso, tout en endettant simultanément ces nations cibles via les conditionnalités du FMI et de la Banque mondiale qui imposent la privatisation des ressources nationales.

 

Cet impérialisme monétaire permet aux puissances occidentales de contrôler les ressources africaines sans les risques politiques d’un colonialisme direct, créant une emprise financière qui rend l’occupation formelle inutile tout en extrayant la richesse du continent aussi efficacement que les régimes coloniaux d’autrefois.

 

C’est pourquoi je le répète : la plus tragique ironie de l’impérialisme moderne est que les victimes financent elles-mêmes leur propre asservissement. Lorsque les nations du Sud global continuent d’accumuler des réserves en dollars, de commercer des ressources vitales en dollars et de se soumettre à des dettes libellées en dollars, elles financent littéralement la machine impériale déployée contre leur propre souveraineté. La voie vers une véritable indépendance ne peut être atteinte par de simples déclarations politiques, mais exige de démanteler cette architecture financière qui recycle la richesse africaine en armes tournées contre les mouvements de libération africains.

 

Tant que les pays ne se libéreront pas de ce colonialisme monétaire par des accords monétaires alternatifs et des systèmes d’échanges Sud-Sud, ils resteront piégés dans le cercle vicieux consistant à financer l’empire qui conspire à renverser leurs gouvernements légitimes et à piller leur patrimoine national.

Lorsqu’on examine les archives historiques, un schéma apparaît avec une clarté absolue : toute nation qui parvient à protéger efficacement ses ressources contre l’exploitation étrangère est inévitablement qualifiée d’‘autoritaire’.

La réponse souveraine

Les réformes sécuritaires de Traoré constituent une réponse nécessaire à cette menace multiforme. Sa « doctrine du confinement » n’est pas de la paranoïa, mais une adaptation stratégique pour survivre face aux forces qui ont éliminé son prédécesseur révolutionnaire, Thomas Sankara. En restructurant la garde présidentielle, en mettant en place des systèmes de communication chiffrés, en revitalisant le renseignement interne et en mobilisant la Force de Défense Volontaire (VDP), Traoré crée des dispositifs résilients à la manipulation impériale.

 

Les critiques qui condamnent ces mesures comme autoritaires – tout comme la Chine a été condamnée pour son « autoritarisme » en refusant de laisser des plateformes impériales comme Meta et Google coloniser son écosystème numérique et exploiter les données de sa population – ignorent commodément les menaces existentielles auxquelles sont confrontés les dirigeants anti-impérialistes. Ces critiques de salon, confortablement installés dans les capitales occidentales, appliquent des idéaux démocratiques abstraits sans tenir compte des réalités concrètes de nations qui luttent pour leur survie face à des campagnes sophistiquées de déstabilisation.

 

Les mêmes voix occidentales qui exigent avec componction le respect des « normes démocratiques » restent étrangement silencieuses face aux tentatives d’assassinat, à l’étranglement économique et aux opérations clandestines qui rendent toute gouvernance normale impossible. Cette malhonnêteté intellectuelle révèle que leur préoccupation réelle n’est pas la démocratie, mais la garantie d’un accès occidental continu aux ressources stratégiques.

 

Lorsqu’on examine les archives historiques, un schéma apparaît avec une clarté absolue : toute nation qui parvient à protéger efficacement ses ressources contre l’exploitation étrangère est inévitablement qualifiée d’« autoritaire », tandis que les kleptocraties dociles qui livrent leur richesse aux sociétés occidentales sont célébrées comme des « démocraties émergentes », quelles que soient leurs pratiques réelles de gouvernance ou leur bilan en matière de droits humains.

Thomas Sankara

Thomas Sankara

Si Traoré tombe, les conséquences dépassent largement les frontières du Burkina Faso. Comme il le souligne lui-même, « le Burkina Faso n’est pas une démocratie ; c’est une révolution ». Cette révolution remet en cause le postulat fondamental selon lequel les nations africaines doivent renoncer à leur souveraineté économique pour obtenir l’approbation occidentale.

 

L’assassinat de Thomas Sankara – le leader révolutionnaire du Burkina Faso dans les années 1980 – a créé un vide de plusieurs décennies dans le leadership panafricain. Traoré incarne la renaissance de cette tradition révolutionnaire, démontrant que l’Afrique peut produire des dirigeants engagés pour une véritable indépendance, plutôt que pour une soumission gérée.

Traoré représente l’une des ruptures les plus prometteuses dans notre ordre mondial impérialiste, pourtant son mouvement reçoit une fraction de l’attention accordée à la “résistance” par des dirigeants non occidentaux capitalistes comme Vladimir Poutine.

L’impératif de vigilance

La communauté internationale, en particulier ceux qui aspirent à un ordre mondial anti-impérialiste, doit reconnaître ce que représente Traoré : non pas simplement le combat d’un dirigeant, mais un test pour savoir si une souveraineté authentique reste possible dans le Sud global. Le ciblage continu de Traoré par les puissances occidentales met à nu la vacuité de la rhétorique libérale-démocrate lorsqu’elle est confrontée à des défis contre la domination économique.

 

Le silence assourdissant autour du combat de Traoré dans les cercles « anti-impérialistes » occidentaux révèle la faillite intellectuelle et morale d’une grande partie de l’écosystème médiatique indépendant actuel. Tout en dénonçant de façon performative le colonialisme historique, beaucoup d’anti-impérialistes restent aveugles ou complices face aux défis contemporains les plus significatifs de l’impérialisme. Traoré incarne l’une des ruptures les plus prometteuses dans notre ordre mondial impérialiste, pourtant son mouvement reçoit une fraction de l’attention accordée à la « résistance » par des dirigeants non occidentaux capitalistes comme Vladimir Poutine. Ce déplacement d’attention illustre à quel point les récits occidentaux façonnent même les discours supposément radicaux, orientant l’attention vers les rivalités géopolitiques entre superpuissances concurrentes plutôt que vers de véritables mouvements anti-systémiques.

 

Pour les Africains du continent comme de la diaspora, la lutte de Traoré exige une vigilance face à la guerre de l’information destinée à fragmenter la solidarité. La révolution burkinabè représente davantage que le parcours d’une nation : elle éclaire les contours du pouvoir impérial et démontre que la résistance, bien que dangereuse, reste possible.

 

Dans un monde dans lequel les puissances impériales imposent la soumission, la défiance persistante de Traoré incarne non seulement la résistance, mais une vision alternative : celle où les ressources africaines servent le développement africain et où la souveraineté n’est pas seulement proclamée, mais pratiquée, en dépit du désaveu occidental.

Karim

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

Les anti-impérialistes doivent vraiment commencer à prêter attention à Ibrahim Traoré

BettBeat Media, fondé et géré par le professeur Karim Bettache, est une plateforme dynamique où lui et son co-animateur, le professeur Peter Beattie, se livrent à des podcasts et à des interviews perspicaces portant sur les affaires géopolitiques. Outre le contenu vidéo, le Substack de BettBeat Media propose des articles qui approfondissent ces sujets d'un point de vue résolument anti-impérialiste. BettBeat Media défend des valeurs antiracistes et anti-impérialistes, s'efforçant d'éclairer et de remettre en question les injustices mondiales par le biais d'un discours réfléchi et d'une analyse experte.

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