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L’Europe se réarme : qui sont et comment s’enrichissent les « seigneurs de la guerre »

par Bernard Tornare 15 Avril 2025, 10:21

 L’Europe se réarme : qui sont et comment s’enrichissent les « seigneurs de la guerre »

L’industrie de l’armement pourra-t-elle sauver le capitalisme de sa propre crise ?

 

Le réarmement européen, loin de garantir la sécurité, est devenu la dernière bulle du capitalisme financier. Fonds d’investissement, multinationales de l’armement et élites politiques s’enrichissent pendant que le prolétariat supporte les coûts d’un modèle fondé sur la destruction.

 

Par Jordi Ruiz

Le colossal réarmement de l’Europe n’est pas simplement une réaction militaire à des menaces extérieures : c’est la preuve la plus tangible de la manière dont le capitalisme financier, en pleine crise structurelle, utilise la guerre et les dépenses militaires comme outils de survie.

 

Pourquoi ? Comme l’avaient déjà averti en leur temps Rosa Luxemburg, Michał Kalecki, Paul Baran et Paul Sweezy, la guerre n’est pas une exception dans le système capitaliste, mais sa fonction essentielle lorsque le capital privé ne peut plus assurer des profits croissants par d’autres moyens.

 

Aujourd’hui, ce que nous observons en Europe, c’est la mise en pratique de ces leçons historiques : un capitalisme qui, privé de nouvelles bulles spéculatives ou d’alternatives industrielles solides, s’appuie désespérément sur l’industrie de la destruction.

 

« La guerre fonctionne comme une soupape de sécurité du capitalisme, tandis que les classes laborieuses en paient le prix. »

 

La financiarisation du conflit : le capitalisme en état de guerre

La financiarisation de l’économie n’est pas un phénomène nouveau, mais elle a atteint des sommets inédits ces dernières décennies.

 

Les grands gestionnaires de fonds comme BlackRock, Vanguard ou State Street, qui gèrent des dizaines de milliers de milliards de dollars, sont devenus des acteurs centraux du complexe militaro-industriel mondial. Ils détiennent des participations importantes dans des géants de la défense comme Lockheed Martin, Boeing, RTX et Rheinmetall. Ces investissements profitent directement de chaque euro et de chaque dollar que les gouvernements détournent vers le réarmement.

 

Par exemple, l’allemand Rheinmetall, fabricant du char Leopard, a vu le prix de ses actions doubler ces derniers mois grâce aux plans de réarmement de l’Allemagne et de l’UE. L’Europe, qui dépasse déjà la Russie capitaliste en matière de dépenses militaires, s’est engagée à injecter 800 milliards d’euros supplémentaires dans l’industrie de la défense, renforçant ainsi les profits de ces acteurs financiers.

 

Ce phénomène confirme que la course actuelle à l’armement n’est pas une simple question de « sécurité nationale ». Il s’agit d’une opération financière planifiée, qui alimente des bulles spéculatives comme l’ont fait la bulle technologique ou celle des subprimes, et dont les bénéfices sont privatisés, tandis que les pertes — économiques et sociales — sont assumées par l’ensemble de la société.

 

« Le réarmement européen est une stratégie pour sauver le capitalisme financier, non pour protéger la population. »

 

Les outils de persuasion : de la peur à la guerre psychologique

Pour maintenir ce flux constant de ressources vers l’industrie de la guerre, les élites économiques et politiques s’appuient sur des outils sophistiqués de persuasion.

 

Le premier est la propagande directe : gouvernements et médias amplifient la perception de menaces extérieures (Russie, Chine, Iran, les BRICS), présentant le réarmement comme une nécessité incontournable. Ainsi, ils justifient les dépenses colossales détournées de secteurs comme la santé, l’éducation ou le logement au profit de la machine militaire.

 

Le deuxième outil est le lobbying. Les grandes entreprises de l’armement investissent des millions pour influencer les décisions politiques qui leur sont favorables. Aux États-Unis, ce lobby de la guerre façonne la politique étrangère depuis des décennies. En Europe, la stratégie n’est pas différente : les entreprises du secteur font pression pour garantir des contrats de plusieurs milliards, tandis que les fonds d’investissement renforcent leur pouvoir dans les conseils d’administration.

 

Le troisième est la manipulation émotionnelle : l’industrie médiatique alimente un récit d’urgence et de peur permanente. Le discours de « l’ennemi aux portes » devient le prétexte parfait pour maintenir l’économie de guerre. Comme l’avaient souligné Baran et Sweezy, cette approche permet d’absorber l’excédent économique sans que les dépenses ne se traduisent par des améliorations pour la classe ouvrière, tout en maintenant la discipline sociale et en empêchant l’organisation des masses.

 

Un cercle vicieux qui s’autorenforce

Ce modèle économique fondé sur le militarisme n’est pas durable, mais il est extrêmement rentable à court terme pour les élites financières. Les crises internationales deviennent des occasions de spéculer sur les actions des entreprises d’armement, dont la valeur s’envole dès qu’un nouveau conflit est annoncé ou qu’une hausse du budget militaire est décidée.

 

Dans le même temps, ce cycle s’autoalimente : le financement public stimule la croissance de ces entreprises, qui consacrent ensuite une partie de leurs bénéfices à renforcer la propagande et le lobbying, s’assurant ainsi de nouveaux contrats et perpétuant la spirale des dépenses militaires.

 

Comme l’expliquait déjà Michał Kalecki, les capitalistes ne recherchent pas seulement des profits immédiats : ils visent aussi la stabilité politique et la discipline sur les lieux de travail.

 

Les dépenses d’armement remplissent parfaitement ce double objectif. D’un côté, elles génèrent une demande économique qui maintient en activité des secteurs industriels entiers. De l’autre, elles empêchent que les dépenses publiques soient orientées vers la satisfaction des besoins sociaux.

 

« La guerre fonctionne comme une soupape de sécurité du capitalisme, tandis que les classes laborieuses en paient le prix. »

 

Les conséquences pour les salariés et pour l’ensemble de la société

Tandis que les seigneurs de la guerre accroissent leurs fortunes, les répercussions pour la majorité de la population sont dévastatrices. Les coupes dans les services publics, la précarisation de l’emploi et la privatisation des ressources essentielles sont des effets directs de ce modèle. Les États, endettés pour financer le réarmement, devront encore réduire les dépenses sociales, perpétuant ainsi les inégalités et démantelant ce qu’il reste de ce qu’on appelait autrefois « l’État-providence ».

 

De plus, cette stratégie accentue la fragmentation politique au sein de l’Europe. Les différences de capacité des États à supporter la dette militaire généreront de nouvelles tensions, favorisant les pays économiquement les plus forts (comme l’Allemagne) et affaiblissant encore davantage ceux déjà endettés (comme l’Italie ou la France). Ce déséquilibre prépare le terrain à un nouveau cycle de domination impérialiste au sein même du continent.

 

L’Europe du XXIᵉ siècle répète, presque à la lettre, les dynamiques que Rosa Luxemburg, Kalecki, Baran et Sweezy avaient su identifier au siècle dernier. La financiarisation du conflit, la manipulation idéologique et la marchandisation de la guerre ne sont pas des dérives du système, mais bien le cœur du capitalisme financier contemporain.

 

La militarisation n’enrichit pas seulement une minorité parasitaire ; elle sert aussi à consolider un ordre social profondément inégalitaire, où la guerre n’est pas l’exception, mais la norme.

 

Pour briser ce cycle, il sera nécessaire que les salariés retrouvent leur capacité d’organisation et de résistance, en défiant non seulement l’exploitation économique, mais aussi la logique destructrice du capitalisme de guerre.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

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