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Bien plus qu’une guerre commerciale… et ce n’est que le début

par Bernard Tornare 16 Avril 2025, 17:30

Bien plus qu’une guerre commerciale… et ce n’est que le début
Par Sergio Rodríguez Gelfenstein

Nous ne connaissons pas l’impact qu’aura eu sur les habitants des îles Heard et McDonald l’imposition de 10 % de droits de douane sur leurs exportations par l’administration Trump. Il est fort probable que nous ne le saurons jamais, car la population de ces territoires est uniquement composée de manchots, de phoques, de tortues et d’oiseaux marins. Il y a plus de dix ans que le dernier humain a mis le pied sur ces îlots rocheux de 412 km² situés à mi-chemin entre l’Australie et l’Afrique, dont l’activité économique, fondée sur la production d’huile d’éléphant de mer et la chasse aux phoques, a pris fin en 1877.

 

Cette décision nous permet – d’une certaine manière – de comprendre l’ampleur des récentes mesures prises par les États-Unis pour déclencher une « guerre commerciale » contre le monde, qui s’apparente à une véritable hécatombe systémique dont les conséquences restent à voir. Il ne semble pas facile de faire cet exercice ; des économistes chevronnés parlent de « fin de la mondialisation », de « catastrophe systémique » ou de « destruction du système commercial mondial par une erreur économique fondamentale », selon les mots du professeur d’économie de l’Université Columbia Jeffrey Sachs, qui affirme que Trump se trompe en prétendant que le déficit commercial des États-Unis est dû à une escroquerie du reste du monde.

 

Un autre avis autorisé, celui de l’American Economic Association, indique que « la formule utilisée pour fixer les droits de douane, publiée par le Bureau du représentant au commerce des États-Unis, comporte une erreur et manque de logique économique », assurant que « le calcul des droits de douane n’a aucun fondement ni dans la théorie économique ni dans le cadre légal du commerce international ». Cette prestigieuse institution estime que si les erreurs de calcul étaient corrigées, cela pourrait stimuler l’économie du pays, favoriser la libéralisation du commerce et réduire le risque d’une éventuelle récession.

 

Ainsi, les actions de Trump n’ont même pas de fondement théorique dans la doctrine économique capitaliste. Toutefois, il ne s’agit pas non plus de simplifier en disant que ce qui se passe est une folie totale. Je ne le crois pas, je ne pense pas que le monde subisse un effondrement systémique majeur motivé par une dysfonction psychiatrique du chef de l’administration du pays le plus puissant de la planète.

 

Je pense que tout obéit à un plan froidement élaboré et calculé. La politique est un fait rationnel dans lequel le subjectif a plus ou moins d’influence selon le rôle des acteurs, qu’ils soient individuels ou collectifs. Mais lorsque l’irrationnel dépasse le tangible, nous sommes face à une situation qui sort des limites normales de l’analyse. Les psychiatres et psychologues devraient alors se transformer en scientifiques sociaux pour expliquer ce qui se passe.

 

Il ne s’agit pas de folie, mais plutôt de stupidité, de sottise, d’extravagance ou comme on voudra l’appeler. Et ce ne sont pas là des traits caractéristiques d’une maladie mentale, mais des expressions propres à l’arrogance et à la prépotence capitalistes en réponse à une situation où les choses ne se passent pas comme on le souhaite, c’est-à-dire comme cela a été le cas au moins durant les 250 dernières années, ou bien des millénaires auparavant si l’on considère l’existence de sociétés de classes où les puissants ont imposé leur volonté par la force.

 

Comme s’il était un monarque détenant tous les pouvoirs, Trump passe outre les pouvoirs législatif et judiciaire, démolissant par sa pratique le mythe de l’équilibre des pouvoirs que suppose la rhétorique libérale. Mais tout comme Rome a eu Caligula et l’Empire ottoman Soliman, Trump tombera sous la propre force du système qu’il prétend démolir afin de maximiser les richesses d’un secteur minoritaire de la ploutocratie états-unienne.

 

Dans une attitude suprémaciste jamais affichée auparavant par un autre président des États-Unis, Trump, agissant même en dehors d’une rationalité minimale, suppose que son pays détient une autorité et un mandat planétaire qui ne peuvent être remis en question. Son esprit égocentrique et arrogant ne lui permet pas de reconnaître ses erreurs, c’est pourquoi il s’est entouré d’amis et de membres de sa famille qui le flattent excessivement et lui donnent toujours raison.

 

Trois mois se sont écoulés depuis son arrivée à la présidence des États-Unis, et le monde ne s’est pas encore remis de l’évaluation des conséquences de ce qu’il observe en surface, pour commencer à entrevoir que ce qui se passe va bien au-delà d’un simple tremblement ressenti à la surface ; il s’agit en réalité de l’épicentre d’un violent séisme au plus profond de la structure du système capitaliste. Il ne s’agit pas seulement de « rendre sa grandeur à l’Amérique », mais avant tout, ce que tente Trump, c’est de sauver le dollar, de sauver l’hégémonie des États-Unis et de sauver le système capitaliste qui se débat dans les contradictions propres à sa phase impérialiste, lorsque la croissance démesurée des monopoles détruit la concurrence qui est consubstantielle au système.

 

Ce n’est pas nouveau : déjà dans les années 1970 a débuté une crise de dimensions structurelles à laquelle on a tenté de répondre en imposant le néolibéralisme à l’échelle planétaire, en supposant que ce serait la panacée pour surmonter ce que l’on considérait comme une impasse superficielle et cyclique. Cela a entraîné des niveaux supérieurs d’exploitation des salariés, la violation des normes et valeurs les plus élémentaires de la démocratie libérale qui avait soutenu le système pendant deux siècles, et la génération de conflits et de guerres pour activer l’appareil militaro-industriel comme moyen de sortir de la crise.

 

Cependant, comme les mesures prises pendant un demi-siècle n’ont pas visé à résoudre le problème de fond, celui-ci s’est approfondi jusqu’à devenir ingérable. Le déficit des États-Unis a atteint 59 milliards de dollars en 1980. Cette même année, la dette fédérale totale s’élevait à 914 milliards de dollars, soit une augmentation de 532 milliards depuis 1970. Le 2 janvier 2025, le plafond de la dette a été rétabli à 36 104 milliards de dollars, tandis que le déficit était de 2 000 milliards de dollars, soit 7 % du PIB. Il convient de rappeler que pendant cette période, des présidents républicains et démocrates se sont succédé, de sorte qu’il n’a pas de sens de blâmer les uns ou les autres, encore moins de prendre parti comme si cela était la cause de ce qui se passe alors qu’on cherche à occulter la crise systémique.

 

Sachs explique que « le déficit commercial d’un pays (ou, plus précisément, son déficit du compte courant) n’indique pas des pratiques commerciales déloyales de la part des pays excédentaires. Il indique tout autre chose. Un déficit du compte courant signifie que le pays déficitaire dépense plus qu’il ne produit. Autrement dit, il épargne moins qu’il n’investit ». Dans le cas des États-Unis, il s’agit de maintenir un mode de vie fondé sur un gaspillage chronique, surtout de la part de la classe dominante et d’une classe moyenne qui dépense en croyant être immunisée contre les aléas de l’économie. Sachs indique aussi que cette crise est motivée par « des déficits budgétaires chroniquement élevés résultant de baisses d’impôts pour les riches, combinés à des milliers de milliards de dollars gaspillés dans des guerres inutiles. Les déficits ne sont pas la perfidie du Canada, du Mexique ou d’autres pays qui vendent plus aux États-Unis que les États-Unis ne leur vendent ».

 

Les États-Unis doivent entretenir 800 bases militaires dans le monde entier, où 1 240 000 soldats totalement improductifs doivent être pris en charge par l’État. Il faut aussi financer 11 groupes aéronavals de porte-avions qui se déplacent en permanence et inutilement sur tous les océans de la planète. D’ailleurs, il est bon de rappeler que les Houthis du Yémen, le pays le plus pauvre d’Asie occidentale, se sont chargés de démontrer leur totale inefficacité. Selon Trump, la guerre dans son expression militaire n’est pas la meilleure affaire pour les États-Unis, c’est pourquoi il a recours à la guerre économique, pensant que cette option peut mener les États-Unis à la victoire. Néanmoins, il ne faut pas oublier que, conceptuellement, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens », et que selon Lénine, « la politique est l’expression concentrée de l’économie », de sorte que tout ce qui se passe a des causes exclusivement économiques, à savoir la crise économique du capitalisme et des États-Unis.

 

Supposer – comme le fait Trump – qu’il va gagner cette guerre par l’augmentation des droits de douane, que cela conduira les autres pays à supprimer les leurs, que les entreprises reviendront ipso facto aux États-Unis, que chaque pays ne manipulera pas ses monnaies comme mesure de protection et que tout le monde se précipitera pour acheter des produits américains… fabriqués aux États-Unis, relève du fantasme d’un arrogant capricieux.

 

Certaines conséquences de ces mesures commencent déjà à se faire sentir. Le premier touché est le peuple américain lui-même. Certains des économistes américains les plus en vue ont annoncé que le déficit commercial de leur pays ne pourra pas être comblé ; au contraire, ils estiment que les mesures prises appauvriront les citoyens américains et nuiront au reste du monde. Justin Wolfers, professeur d’économie à l’Université du Michigan, pense que le coût de la vie dans son pays augmentera de 6 %, car les entreprises répercuteront les coûts supplémentaires sur les consommateurs. D’autre part, malgré l’avis contraire des porte-parole de l’administration, des analystes de JPMorgan prédisent que les droits de douane de Trump plongeront très probablement l’économie mondiale dans une récession cette année.

 

Dans un autre registre, il semble que le bloc favorable à Trump au Congrès commence à se fissurer. Quatre sénateurs républicains se sont joints aux démocrates pour rejeter la politique tarifaire de Trump lors d’un vote clé. Cette décision a conduit le Sénat à adopter une résolution, par 51 voix contre 48, visant à bloquer les droits de douane proposés par l’administration Trump sur les importations canadiennes.

 

De même, dans une réponse inattendue pour Trump, la Chine, qui doit désormais faire face à un droit de douane de 125 % sur ses exportations vers les États-Unis, a répliqué à chaque escalade de Washington. Cela pourrait augmenter substantiellement le prix de plusieurs biens que les Américains achètent à la Chine. Washington a importé 439 milliards de dollars de biens de Chine l’an dernier, la deuxième source d’importations après le Mexique. Il ne semble pas possible que les États-Unis puissent gagner cette « guerre commerciale » contre la Chine. Déjà lors de son précédent mandat, l’actuel président avait tenté un conflit similaire, mais beaucoup plus limité, et il l’a perdu.

 

Les faits montrent que, malgré ses promesses, sa rhétorique écrasante et ses décisions déterminantes, Trump n’a pas pu occuper le Groenland, n’a pas pu imposer son plan pour Gaza et n’a pas arrêté la guerre en Ukraine en 24 heures. L’Europe, les pays arabes et la Russie, respectivement, l’en ont empêché. Il n’a pas non plus réussi à vendre les 100 000 visas à 5 millions de dollars qu’il proposait. De même, personne dans le monde n’a cessé d’appeler le golfe du Mexique par son nom.

 

Même sur la question des expulsions, le bruit a été plus fort que la réalité. Sans oublier que cela s’est fait en dehors du droit international et même des propres institutions et lois des États-Unis, l’administration Trump n’a pas pu réaliser ce qu’elle s’était fixé. À ce sujet, mon collègue et ami Antonio García me rappelle que : « Concernant les expulsions, un aspect passé sous silence est que Trump, sur une période similaire à celle de son mandat actuel, a expulsé moins de personnes qu’Obama et Biden. Les expulsions de Biden ont été un scandale par rapport à d’autres. Rien qu’en 2024, elles ont atteint près de 300 000, […] sur une période similaire, elles ont dépassé celles de Trump. Ainsi, les expulsions "massives" de Trump ont été un échec. C’est la raison pour laquelle il a eu besoin de faire du bruit avec le Train d’Aragua et les expulsions illégales vers le Salvador pour ainsi masquer son échec. »

 

De même, il semble que personne n’ait expliqué à Trump la situation réelle des États-Unis. Selon des chiffres fournis par le portail Wofnon, en 2008, le PIB par habitant de l’Union européenne était de 37 203 dollars, celui des États-Unis de 48 570, soit une différence de 11 000 dollars. En 2023, celui de l’Union européenne était de 41 422, tandis que celui des États-Unis atteignait 82 769 dollars, soit le double. Dans ces conditions, quelqu’un croit-il qu’un entrepreneur européen transférera ses usines aux États-Unis, où il devra payer le double de salaires pour produire la même chose qu’en Europe à moitié prix ou en Asie où il paie 20 % ?

 

Un autre élément d’analyse est la chute des bourses, qui n’ont cessé de baisser depuis l’annonce de l’imposition de droits de douane par Trump. Les chiffres ont oscillé du -2,77 % de l’indice Nikkei du Japon à la chute de 9 % d’Apple.

 

Les alliés des États-Unis jusqu’à présent, encore soumis à eux par leur subordination à l’OTAN et par les bases militaires qui leur assurent sécurité et défense, ont poussé des cris d’alarme. De l’Allemagne à l’Australie, de la Suisse au Japon, et de la France à la Suède, on a parlé « d’inquiétude » et de « droits de douane plus dommageables que prévu ». Le gouvernement belge, pays siège de l’OTAN, a déclaré que les États-Unis « finiront par se brûler à force de jouer avec des allumettes »… D’autres, comme les présidents d’Argentine et d’Équateur, manifestent une pleine subordination en se contentant des droits de douane imposés à leurs pays, car ils sont inférieurs à ceux d’autres.

 

Mais ce qui a peut-être le plus d’importance et de projection pour l’avenir, c’est la réaction du peuple américain lui-même. Lors de manifestations comparables seulement à celles contre la guerre du Vietnam dans les années 1970, et sous le slogan « Bas les pattes ! », il y a eu, rien que le samedi 5 avril dernier, environ 1 200 manifestations dans les 50 États de l’Union, auxquelles ont participé plus de 150 groupes sociaux et environ 500 000 citoyens pour exprimer leur rejet des mesures prises par Trump qui affectent leur situation économique et leurs droits sociaux et humains.

 

Ce conflit initié par Trump n’est ni conjoncturel ni de court terme, il n’a pas de caractère tactique. C’est une erreur de le caractériser et de l’analyser ainsi. Non. Il est structurel, de long terme et de nature stratégique. Ce qui est en jeu, c’est la survie du capitalisme d’un côté et celle de l’humanité de l’autre… et cela ne fait que commencer.

 

Lénine le signalait déjà en 1916 : « L’époque de la phase supérieure du capitalisme nous montre que des relations déterminées se nouent entre les groupes capitalistes, fondées sur le partage économique du monde ; en même temps, et en lien avec cela, se développent des relations déterminées entre les groupes politiques, entre les États, sur la base du partage territorial du monde, de la lutte pour les colonies, de la "lutte pour les sphères d’influence". »

 

Cela fait plus de 100 ans, beaucoup de choses ont changé dans le monde, mais l’essence demeure la même. Il s’agit d’un conflit systémique, bien plus qu’une guerre commerciale ou une confrontation géopolitique. Le dit même l’un des plus grands milliardaires de la planète, l’investisseur et gestionnaire de fonds spéculatifs américain Ray Dalio, qui, aujourd’hui 9 avril, a affirmé sur son compte X : « Le plus important à retenir, c’est que nous assistons à une rupture classique des principaux ordres monétaires, politiques et géopolitiques. Ce type d’effondrement ne se produit qu’une fois dans une vie, mais il s’est produit de nombreuses fois dans l’histoire lorsque des conditions similaires insoutenables étaient réunies. »

 

Dalio a ajouté que nous assistons à l’effondrement de l’ordre géopolitique parce que – selon lui – l’ère de la domination des États-Unis est terminée en raison de l’approche unilatérale de Washington, qui s’est manifestée dans la guerre commerciale, la guerre géopolitique, la guerre technologique et, dans certains cas, les guerres militaires qu’il a menées.

 

Si quelqu’un se demande pourquoi les États-Unis s’en prennent à ceux qui étaient jusqu’à récemment leurs alliés, là aussi Lénine a la réponse : « … il est consubstantiel à l’impérialisme la rivalité entre plusieurs grandes puissances pour s’assurer l’hégémonie, c’est-à-dire pour s’emparer de territoires, non tant directement pour elles-mêmes, mais pour affaiblir l’adversaire et miner son hégémonie… ».

 

Comme je l’ai dit plus haut, cela ne fait que commencer….

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

Bien plus qu’une guerre commerciale… et ce n’est que le début

Sergio Rodríguez Gelfenstein est un intellectuel, analyste et consultant vénézuélien spécialisé en relations internationales et en géopolitique. Il est diplômé en Relations internationales de l’Université centrale du Venezuela, titulaire d’un master dans la même discipline et docteur en études politiques de l’Université des Andes (Venezuela).

Il a été directeur des Relations internationales de la présidence de la République bolivarienne du Venezuela, ambassadeur du Venezuela au Nicaragua, conseiller en politique internationale pour la présidence de Telesur, et coordinateur des relations internationales du gouvernement de l’État du Chiapas au Mexique. Il a également été chercheur invité à l’Université de Shanghai, en Chine, et professeur dans plusieurs pays.

C’est aussi un auteur prolifique, avec plus d’une douzaine de livres publiés et de nombreux articles et essais dans des revues et médias de toute l’Amérique latine et d’Europe.

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