Image d’illustration : Les représentants des S&D, Verts et GUE/NGL se sont rencontrés pour établir une stratégie commune. [Sarantis Michalopoulos]
Il est décourageant de voir comment les mouvements progressistes européens sont incapables d'analyser les processus d'émancipation latino-américains - en particulier au Venezuela, à Cuba et au Nicaragua - et leur contextualisation dans un monde changeant qui fait face à de très graves dangers inédits depuis la Seconde Guerre mondiale.
Évidemment, il y a des exceptions, tant au niveau des organisations que des individus : des sigles et des noms qui, malgré un climat médiatique, social et politique défavorable, sont capables de mettre de côté le calcul électoral et de réaliser une radiographie précise de ce premier quart d'un XXIe siècle tumultueux, où peu de flammes d'espoir vacillent encore.
La première erreur que commet le progressisme européen est de tomber dans les cadres de sens proposés par l'extrême droite. La gauche autoproclamée du Vieux Continent a une peur atavique d'être qualifiée de radicale (ce dont, soit dit en passant, les nouvelles droites n'ont aucun scrupule ; au contraire, cela semble être leur objectif). Dans cette transition vers une prétendue modération, la gauche perd son essence en chemin.
Il est ironique que cette gauche postmoderne qui cite constamment Gramsci ne comprenne pas du tout les concepts d'hégémonie et de sens commun forgés par le penseur italien. L'hégémonie ne consiste pas à gagner toujours. C'est une idée plus subtile. Il s'agit de faire en sorte que, quel que soit le vainqueur, les idées de celui qui détient l'hégémonie prévalent toujours. Pour le comprendre, il suffit d'un exemple de ce qui s'est passé en Europe au cours des cinquante dernières années. La droite a réussi à implanter le sens commun selon lequel le public est inefficace et que seul le privé fonctionne. La gauche s'est pliée à ce discours. À partir de là, peu importait qu'un parti ou un autre gagne. Tous assumaient le démantèlement de l'État.
En ce qui concerne le Venezuela, le cadre proposé par la droite, depuis que Chávez a gagné en 1999, est qu'il s'agit d'un régime autoritaire. Les progressistes, au lieu d'abandonner ce cadre et de déplacer le débat vers des questions liées à la souveraineté et à l'autodétermination des peuples, s'y sont enlisés. Gramsci a démontré que c'est celui qui établit le cadre du débat, et non la conclusion à laquelle on arrive, qui l'emporte dans la lutte pour l'hégémonie. Depuis un demi-siècle, tous les grands débats en Europe ont été conçus - et donc gagnés - par les droites, qu'elles soient dans leur version conservatrice, extrême ou alternative.
L'autre voile qui trouble le regard de la gauche européenne est son fond colonialiste. Son sentiment de supériorité civilisationnelle sur le reste du monde l'empêche d'évaluer correctement ce qui se passe au-delà de ses frontières ou même sur son propre territoire avec le phénomène migratoire. Elle croit que les peuples du monde doivent suivre le même parcours qu'elle a fait au cours des deux cents dernières années pour établir des démocraties libérales d'origine bourgeoise. Elle ne conçoit pas de projets politiques à partir de la diversité. Au fond, elle reste ancrée à Montesquieu dans le domaine politique, à Rousseau dans le domaine social, assaisonnés de quelques gouttes d'un Marx dûment décaféiné. Comme l'a écrit le grand penseur palestinien Edward Said, le colonialisme veut implanter ses structures dans les pays colonisés, mais le système qui en résulte lui semble toujours défectueux, vulgaire et de moindre qualité.
Le temps joue contre l'Europe. On parle beaucoup du déclin des États-Unis en tant que puissance, mais la pièce qui tombera en premier est l'européenne. Ses économies sont maintenues sous respiration artificielle et les réserves accumulées pendant cinq cents ans de pillage colonial commencent à s'épuiser. Sur le plan politique, elle reste un pion américain, sachant que sa survie dépend en dernier ressort des Américains. Peu de penseurs européens osent une réflexion honnête dans ces termes. Encore moins les partis, toujours attentifs au court-termisme électoral et aux miettes que leur laissent les forces conservatrices et sociales-libérales dans le partage du pouvoir.
Traduction Bernard Tornare
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