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L'Alliance des États du Sahel

par Bernard Tornare 14 Février 2025, 11:33

L'Alliance des États du Sahel

L'Occident et ses médias ont voulu présenter la résistance africaine comme un simple putschisme. Cependant, elle bénéficie d'un fort soutien d'une population lasse des abus français

 

Par Tanalis Padilla

La région du Sahel, qui signifie "la côte" en arabe, est une bande de 6 000 km au centre-nord de l'Afrique qui s'étend sur 12 pays, de la côte atlantique du Sénégal jusqu'à l'Érythrée à l'ouest. C'est une région riche en minéraux, or, pétrole et gaz naturel, avec des aquifères et des terres fertiles alimentées par le lac Tchad et le fleuve Niger. Environ 400 millions de personnes y vivent, dont les deux tiers dépendent de l'agriculture et de l'élevage. La région a été colonisée par diverses puissances européennes, principalement la France, qui a maintenu sa domination jusqu'au début des années 60, lorsque plusieurs de ces pays ont obtenu leur indépendance.

 

Malgré leur indépendance formelle, l'héritage colonial, dont les manifestations vont du contrôle financier par les banques françaises aux interventions militaires et à l'assassinat de dirigeants africains, a continué à déterminer le devenir africain. Les attaques militaires de l'OTAN en Libye en 2011, qui ont déchaîné des forces islamiques radicales dans plusieurs parties du continent, ont fourni un prétexte à la France pour envoyer des troupes afin de stabiliser la région.

 

Ces troupes ont suscité un fort ressentiment de la population locale qui a été témoin de leur proximité avec la kleptocratie africaine, de leur rôle dans la protection des intérêts étrangers et de leur prétention à mobiliser des soldats africains pour mourir en combattant des forces islamistes radicales que la politique française elle-même a contribué à créer.

 

La France a voulu utiliser des organisations régionales comme la Communauté économique des États de l'Afrique de l'Ouest (CEDEAO) pour imposer des sanctions et même déclarer la guerre à des pays comme le Niger pour le péché de vouloir établir des relations souveraines avec des pays du Sud global comme l'Iran. C'est dans ce contexte que le Mali et le Burkina Faso, qui avaient déjà subi des sanctions similaires, se sont unis au Niger pour former l'Alliance des États du Sahel en septembre 2023. Récemment, le Tchad et le Sénégal ont également expulsé les troupes françaises et début janvier, la France a annoncé le retrait de ses troupes de Côte d'Ivoire, son dernier bastion militaire en Afrique occidentale.

 

Les puissances occidentales et leurs médias ont voulu présenter la résistance africaine comme un simple putschisme, car tant au Mali qu'au Burkina Faso et au Niger, les processus actuels de souveraineté ont été menés par des militaires arrivés au pouvoir par des coups d'État. Cependant, ils bénéficient d'un fort soutien d'une population lasse d'une longue histoire d'abus français. Aveugle à cette réalité, le président français Emmanuel Macron a reproché aux dirigeants africains leur ingratitude qui, selon lui, est une maladie qui ne se transmet pas aux humains.

 

"Il a insulté tous les Africains avec ses commentaires", a répondu Ibrahim Traoré, président intérimaire du Burkina Faso. "Cet homme voit l'Afrique et les Africains et nous ne sommes pas humains à ses yeux. (...) S'il n'y a jamais eu un ingrat ici, c'est lui. Je pense que s'il n'est pas athée et qu'il se lève chaque matin pour prier, il devrait aussi prier pour les Africains parce que c'est grâce aux Africains et à leurs ancêtres que la France existe aujourd'hui."

 

Les paroles de Traoré illustrent une conscience historique qui renverse la vision traditionnelle qui, dans le meilleur des cas, se présente comme un paternalisme dans lequel les soi-disant pays civilisés se préoccupent des problèmes que subit le Sud global. C'est comme si cette condition était le résultat d'une corruption innée, d'une propension à la violence ou d'un rejet irrationnel de l'Occident, et non de l'extraction historique des ressources naturelles, de la possession et de la division de leurs territoires et de l'assassinat délibéré de véritables libérateurs.

 

L'architecture de défense collective proposée par les gouvernements de l'Alliance des États du Sahel va au-delà de la défense collective, de l'assistance mutuelle et des projets d'infrastructure. Ils se sont proposés de réexaminer leur histoire, de créer une conscience et même de renforcer les liens d'amitié au-delà de l'Afrique elle-même. Un exemple vivant est le Centre Thomas Sankara, qui porte le nom du leader révolutionnaire du Burkina Faso assassiné en 1987.

 

En plus de sa bibliothèque et des événements éducatifs et communautaires qui s'y déroulent, en novembre dernier, le centre a organisé une délégation du Bénin, du Burkina Faso et du Niger pour visiter Cuba. Les participants ont exploré les liens culturels entre l'île et l'Afrique, ont conversé avec le commandant Víctor Dreke, qui a combattu aux côtés de Che Guevara pour la libération du Congo, et ont parcouru le Parc des Héros Africains où l'on rend hommage aux libérateurs africains comme Amílcar Cabral, Kwame Nkrumah et Patrice Lumumba.

 

"Moi, comme tant d'autres, décrit l'un des participants, j'avais toujours admiré Cuba comme un État révolutionnaire, mais je m'étais toujours imaginé que Cuba était extrêmement pauvre, avec les bonnes valeurs, mais peu de progrès matériel à montrer à partir de celles-ci. Je n'arrive pas à croire à quel point je me trompais. Plus de gens devraient venir à Cuba et voir son progrès de leurs propres yeux". Le jeune réfléchit qu'après cette délégation, il y a deux convictions qu'il maintient : rien n'est jamais parfait, tout est un processus et nous devons toujours essayer de faire mieux les choses, et que le socialisme est la voie pour l'humanité.

 

Déjà puissante, l'agression des forces impériales se montre démesurée avec l'actuelle montée du fascisme. Et pourtant, depuis le Sud global, David continue avec sa fronde fixée face à Goliath, une bataille alimentée par un ensemble de résistances aussi petites que percutantes, aussi distinctes que nécessaires, aussi obstinées que transcendantes. Insoumises, elles ont le regard fermement fixé sur l'horizon qui abrite l'utopie, une utopie qui, comme l'a écrit Eduardo Galeano, aussi lointaine qu'elle puisse paraître, reste là pour nous faire marcher.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

L'Alliance des États du Sahel

Tanalís Padilla est une historienne mexicano-américaine. Née à Mexico, elle a grandi principalement à Tapaxco avant d'immigrer en Californie avec sa famille. Elle a obtenu son baccalauréat au Pomona College en 1995, puis sa maîtrise et son doctorat à l'Université de Californie à San Diego en 2001. Elle est actuellement professeure d'histoire au Massachusetts Institute of Technology (MIT) depuis 2015, après avoir enseigné notamment au Dartmouth College.

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