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Démocraties limitées : le pouvoir économique face à l'État-nation

par Bernard Tornare 30 Janvier 2025, 16:01

Démocraties limitées : le pouvoir économique face à l'État-nation
Par Alejandro Marcó del Pont

 

Un monde au service des intérêts privés

 

Le concept de « capitalisme extrême », promu par des secteurs radicaux du marché, propose un modèle où les territoires dérégulés et la réduction du rôle de l'État sont présentés comme des panacées pour l'innovation et la croissance économique. Cependant, derrière ces propositions se cachent des dynamiques qui renforcent la concentration du pouvoir économique et affaiblissent les fondements démocratiques.

 

Dans Crack-Up Capitalism, l'historien Quinn Slobodian analyse comment le capitalisme mondial s'entrelace avec des idéaux antidémocratiques promus par les élites du marché. Ces élites, comme celles qui soutiennent l'ancien président Donald Trump, ne cherchent pas à éliminer totalement la démocratie, mais à la neutraliser dans des domaines clés où la volonté populaire pourrait interférer avec les intérêts du capital.

 

Pour les libéraux extrêmes, le véritable problème de la démocratie n'est pas son existence, mais sa capacité à redistribuer les ressources et à imposer des régulations qui affectent le libre fonctionnement du marché. Cette vision propose une séparation entre les décisions économiques et les processus démocratiques, créant un environnement dans lequel les institutions étatiques sont mises au service du marché.

 

Par exemple, plutôt que d'éliminer la démocratie, les radicaux du marché préfèrent concevoir des démocraties limitées, où les décisions cruciales échappent au contrôle populaire. Dans ce modèle, l'appareil étatique est utilisé pour garantir la propriété privée, protéger les entreprises grâce à des subventions et affaiblir les accords internationaux qui limitent l'activité économique, comme les traités climatiques ou les normes de concurrence mondiale.

 

Les mécanismes d'affaiblissement de l'État et de fragmentation de l'État-nation sont au cœur de cette stratégie. Cela inclut :

1 - Démantèlement de la souveraineté étatique : les politiciens transfèrent le pouvoir à des acteurs privés ou internationaux via des traités de libre-échange et des mécanismes d'arbitrage qui permettent aux entreprises de poursuivre les États.

2 - Réduction des régulations : au nom de l'efficacité, les protections sociales, environnementales et des consommateurs sont systématiquement affaiblies.

3 - Privatisation des infrastructures clés : les services de base sont transférés au secteur privé, sous prétexte d'améliorer l'efficacité.

 

L'affaiblissement et la déconnexion des institutions démocratiques des décisions économiques entraînent plusieurs conséquences préoccupantes :

Augmentation des inégalités : le pouvoir économique et politique se concentre entre les mains d'une élite restreinte, tandis que les majorités sont marginalisées.

Crise de gouvernabilité : la fragmentation de l'État limite la capacité des gouvernements à répondre à des défis tels que l'inégalité ou l'instabilité sociale.

Dépression démocratique : les institutions démocratiques perdent leur légitimité en ne proposant pas de solutions efficaces aux problèmes de la population, alimentant ainsi le désenchantement citoyen.

 

Pour mettre en œuvre des politiques favorables au marché, deux choses sont nécessaires : s'emparer de l'État et discréditer la démocratie. Au nom de l'efficacité et de l'austérité, la pénurie de fonds publics est utilisée pour justifier la suppression ou la réduction des régulations protégeant les travailleurs, l'environnement ou les consommateurs, afin de satisfaire les exigences des élites économiques.

 

Des réformes fiscales sont proposées pour promouvoir des réductions d'impôts pour les grandes entreprises et les plus riches, affaiblissant ainsi la possibilité de l'État à financer les biens publics. Les infrastructures clés, comme les routes, les ports ou les services de base, sont transférées au secteur privé, sous prétexte d'améliorer l'efficacité et de pallier le manque de fonds publics.

 

La fragmentation de l'État est une stratégie qui dépend essentiellement de la collaboration des politiciens, qui, consciemment ou inconsciemment, affaiblissent les structures étatiques et démocratiques au profit du pouvoir du marché. Dans leur rôle de gestionnaires au service des élites économiques, les politiciens agissent comme des intermédiaires facilitant la mise en œuvre des demandes des élites radicales du marché, souvent sous le prétexte d'attirer des investissements, de créer des emplois, de « moderniser » l'économie ou de rendre l'État plus efficace.

 

Beaucoup de politiciens ont intériorisé les principes néolibéraux et considèrent les politiques de dérégulation, de privatisation et de fragmentation de l'État comme une voie vers le progrès. Une voie qui, au cours du dernier demi-siècle, n'a jamais donné de résultats.

 

La redéfinition du monde en fonction des intérêts privés a pour objectif ultime non seulement de maximiser les profits, mais aussi de remodeler le pouvoir mondial de manière à ce que les intérêts privés dominent les intérêts publics. L'approche néolibérale visant à fragmenter le pouvoir économique et à redessiner le monde au profit des élites constitue l'une de ses manifestations les plus sophistiquées et les plus dangereuses.

 

La fragmentation territoriale et la déconnexion entre l'économie et la démocratie ne sont pas, comme nous l'avons vu, des phénomènes accidentels, mais le résultat délibéré d'un projet visant à maximiser le contrôle des élites sur les ressources et les décisions mondiales.

 

La relation entre le capitalisme extrême et la démocratie soulève des questions urgentes sur l'avenir de l'État-nation et des institutions démocratiques. Si les élites économiques continuent d'affaiblir la capacité de l'État et de priver les majorités de mécanismes effectifs de participation, quel type de société construisons-nous ?

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

Démocraties limitées : le pouvoir économique face à l'État-nation

Alejandro Marcó del Pont est un économiste argentin et directeur exécutif du blog El Tábano Economista.

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