Nous ne vivons plus seulement à une époque de dégradation éthique et de principes, mais aussi d'un affaiblissement idéologique lamentable. Il semble que les lumières qui ont si longtemps éclairé une gauche ferme dans ses convictions et avec un sens clair de la défense de la dignité et de la justice se soient éteintes.
Il faut le dire haut et fort. La soi-disant gauche, en général et à des degrés très divers, semble tomber de plus en plus dans le piège tendu par le capitalisme rampant au niveau planétaire. Elle joue sur son terrain et selon ses règles, celles imposées par le capitalisme lui-même. Et ainsi, il est impossible de gagner. Et elle le fait avec un arbitre acheté dans ce grand stade aux petites lumières qu'ils ont construit appelé "Démocratie" à travers un système parlementaire basé sur la délégation du vote, sur le "comporte-toi bien et reste à la maison" et "ne me dérange plus pendant quatre ans" où tu peux revenir voter pour que tout reste pratiquement pareil.
L'histoire de l'humanité a été remplie de luttes pour obtenir une société plus juste, un monde meilleur. Et au sein de ces luttes, on trouve tous les processus révolutionnaires ou de transformation sociale profonde qui ont été traversés par des affrontements dans lesquels la violence armée a été pratiquée par tous les agents impliqués, tant les classes puissantes et dominantes qui, avec l'aide des appareils d'État, exercent le monopole exclusif de l'usage de la force pour continuer à maintenir leurs propres privilèges, que ceux qui résistent et combattent la violence structurelle existante.
N'existe-t-il pas une violence structurelle et permanente aujourd'hui, même plus que celle que nous avons connue dans le passé ? N'est-ce pas de la violence celle exercée par les transnationales qui se placent au-dessus des États ? Et celle du complexe militaro-industriel, et celle de l'oligopole énergétique, et celle des laboratoires, et celle des méga-entreprises numériques qui portent le drapeau de l'ère cybernétique... ?
Mais il n'est même pas nécessaire qu'il s'agisse de processus de lutte révolutionnaire ou de transformation sociale pour que cette agression armée structurelle des principales puissances et des groupes les plus puissants apparaisse de manière sauvage. À ce jour, il existe 56 guerres actives au niveau mondial. La grande majorité d'entre elles ont pour toile de fond la cupidité dans l'obtention des ressources naturelles que gardent des pays et des peuples qui, soit ne peuvent pas se défendre contre cette agression, soit leurs populations sont utilisées comme chair à canon pour s'affronter entre eux, tandis que d'autres en tirent les bénéfices.
Alors, de quoi parlons-nous ? Eh bien, en premier lieu, de quelque chose d'aussi basique que le fait qu'il n'y a aucune architecture politique ni aucune institution sur cette planète (les Nations Unies ont déjà donné amplement la preuve de leur non-pertinence et de leur incapacité) capable de canaliser et de résoudre les conflits sans recourir à la violence. Et, comme corollaire à cette situation, d'une question aussi basique que nécessaire et qui disparaît de l'horizon émancipateur : La gauche doit-elle rejeter la possibilité du recours à la lutte armée lorsqu'il ne reste plus aucune autre possibilité de règlement pacifique ?
Et il faut dire que la gauche mondiale, en général, renonce à ce que la "résistance armée" puisse être utilisée comme forme de défense, voire à la "comprendre", sous peine d'être accusée de "connivence" avec le "terrorisme". Et ce qui se passe à Gaza est très illustratif à cet égard.
Carlos Varea, professeur à l'Université Autonome de Madrid et membre éminent du Comité de Solidarité avec la Cause Arabe (CSCA) et coordinateur de la CELSI (Campagne Nationale pour la Levée des sanctions contre l'Irak) dans les années 1990 et jusqu'en 2004, considère que le panorama régional et international a beaucoup changé au cours de ces deux dernières décennies. "Le problème concret de la Palestine, de Gaza, est qu'il y a des références de lutte armée qui ont changé le profil du militantisme classique et, peut-être, c'est la raison pour laquelle la gauche ne s'identifie pas à des références déterminées, qui sont maintenant des courants principalement islamistes. Au-delà de cela, je crois aussi qu'il y a une autre évaluation liée à la réponse absolument disproportionnée d'Israël face à l'action du Hamas en octobre, dans laquelle ils mettent en marche ce processus d'attaque génocidaire contre Gaza qui fait qu'on ne considère pas que la réponse armée aura toujours une réplique de la part d'Israël écrasante pour la population palestinienne. Je n'ai pas une vision claire de l'action du Hamas en octobre, pour moi cette organisation n'est pas une référence de résistance politique, peut-être parce que j'appartiens à une autre génération mais, en tout cas, ce qu'on ne peut pas éradiquer du débat, c'est le droit à la résistance armée. Une autre question est d'évaluer si la réponse d'Israël à l'attaque du Hamas était mesurée. Et ce qui me préoccupe fondamentalement, ce n'est pas le droit du peuple palestinien à résister, mais la capacité que peuvent avoir les organisations, dans ce cas armées ou politico-militaires comme le Hamas, de gérer l'avalanche militaire et génocidaire que subit la population, c'est-à-dire la gestion de la crise postérieure. C'est ce qui me préoccupe, non pas remettre en question le droit à la résistance armée, mais évaluer si les organisations armées palestiniennes sont capables de protéger leur propre population".
Le génocide à Gaza sera-t-il peut-être un point d'inflexion qui déterminera dans la pratique une capitulation de la gauche sur des principes fondamentaux, comme celui du droit légitime à la défense et à la résistance armée ? "Je crois qu'on ne doit pas y renoncer car cela fait partie de la lutte anticoloniale, c'est quelque chose qui s'inscrit dans le cadre d'un héritage encore en vigueur de domination coloniale. C'est de là que nous venons. Il est toujours très confortable de parler depuis le fauteuil de nos maisons de ce que doivent faire ou non les Palestiniens, mais le principe du droit à la résistance armée est inviolable, en ce sens il est reconnu comme légitime par des organismes internationaux, même par les Nations Unies elles-mêmes. Ce qui se passe, c'est que le peuple palestinien a essayé de nombreuses formules de résistance militaire, mais aussi de caractère plus pacifique, comme l'ont été les Intifadas, un essai de substituer à la résistance armée traditionnelle qui avait échoué, qui avait été vaincue par des mobilisations populaires et réellement et maintenant, ce que nous trouvons, vu de l'extérieur, c'est que nous sommes dans une terrible impasse, parce que toute action militaire, qui sont généralement très symboliques comme le lancement de roquettes qui provoquent à peine des dommages matériels, parfois symboliques, obtient une réponse très démesurée, qui ne laisse aucune marge de manœuvre, surtout si on la compare aux terribles actions que commettent régulièrement tant l'armée israélienne que les colons contre une population palestinienne sans défense".
Pour Varea, une bonne partie de la gauche organisée "fait un usage instrumental de la question palestinienne, de ce qui se passe à Gaza. Et on l'utilise comme une brique qu'on se lance à la tête les unes les autres formations pour revendiquer ou pour utiliser la souffrance du peuple palestinien. Il y a beaucoup de sectarisme avec cela entre les organisations politiques, quelque chose qui contraste avec le fait que l'immense majorité de la population dans l'État espagnol est pro-palestinienne et que, pour peu qu'on l'encourage à se manifester sous des slogans simples et directs, elle le fera. J'insiste, je crois que le problème de la gauche, en général, est qu'elle fait un usage partisan de ce drame du génocide à Gaza et qu'on ne mobilise pas la population. À Madrid, par exemple, on a convoqué des manifestations différentes lors de week-ends consécutifs et je continue à penser que les gens ne se mobilisent pas pour un slogan concret ou pour la petite lettre d'un communiqué mais pour ce qu'ils voient à la télé, qui est si épouvantable, qu'il pourrait susciter des mobilisations massives. Regarde Londres ou les États-Unis qui donnent une leçon de convocations unitaires...".
Ensuite, il y a la grande hypocrisie qu'on vit au quotidien. Alors que l'Ukraine a le droit de se défendre face à l'agression armée de la Russie, le peuple palestinien, en revanche, ne l'a pas par rapport à l'agression israélienne. Pour quelle raison ? N'est-ce pas là deux poids deux mesures bien distincts ? De plus, si la résistance armée palestinienne le fait, ce sont directement des "terroristes". Mais si c'est l'armée israélienne qui le fait, sur ordre de son gouvernement sioniste, on considère cela comme de la "légitime défense". "C'est évident. Moi, par ma tradition personnelle et politique, je ne suis pas du tout pro-russe, encore moins en faveur de Poutine ; tout le contraire. Et je crois qu'une partie de notre gauche laisse tout de suite voir le bout de l'oreille d'un vieil impérialisme soviétique stalinien que Poutine hérite et puis il y a aussi cet alignement de certains avec l'Iran qui, pour moi, n'est pas du tout une référence. Mais il est évident qu'il y a deux poids deux mesures, sans aucun doute.
Le passé semble effacé d'un trait de plume. Qui a résisté à l'assaut du fascisme en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale ? N'étaient-ce pas des miliciens les armes à la main ? Allons-nous effacer d'un trait de plume tout ce qu'ont signifié les luttes des miliciens, des maquis, des résistants, des guérilleros... ?
On change les rôles historiques qui caractérisaient la gauche et tout indique qu'elle l'accepte. Tout au nom de la "Démocratie". De ces "Démocraties" qui continuent à vendre (ou à acheter) des armes à Israël ou à commercer avec cet État pour qu'il continue à perpétrer contre le peuple palestinien un holocauste même télévisé.
Les questions sont simples mais nous interpellent dans de multiples directions : Où reste le droit de se défendre quand on vous massacre ? Qui accorde les titres de victimes et de bourreaux ? Permettons-nous que les règles du jeu dans ce nouvel ordre mondial soient fixées par les puissants ou les exploités ? Dans quelle situation restent alors les luttes de nombreux peuples ou secteurs de la population qui se voient absolument écrasés par ceux qui exercent de manière autoritaire le monopole de la force pour faire face à des réclamations et des revendications légitimes ? Quelles conséquences va avoir cette dérive idéologique, cet abandon de cette référence à la nécessité de défense légitime face aux agressions armées ?
Carlos Varea pointe dans cette ligne que "il y a des essais de résistance armée en Cisjordanie non alignés avec les organisations traditionnelles palestiniennes ni avec l'autorité palestinienne, ni avec le Hamas ni avec les islamistes, et qui sont limités, mais très intéressants à suivre. Et tout cela à un moment où la déstructuration sociale et les niveaux d'agression sociale font que les limites de la survie pour ces peuples sont de plus en plus étroites et que leur capacité à répondre ou à affronter ce qui se passe face à l'agression israélienne se réduise pratiquement à se maintenir comme peuple dans le sens de s'identifier comme Palestiniens".
Avec des Nations Unies totalement inopérantes, avec des tribunaux internationaux de justice sans aucune capacité d'action effective, avec les principales puissances du Premier Monde en faveur de l'agresseur israélien, avec des pays arabes qui ont abandonné le peuple palestinien au-delà d'un certain posturisme politique intéressé... qu'attend la gauche mondiale que fassent les Palestiniens ? Ne pas se défendre ? Se rendre ? Se laisser massacrer ? Contempler stoïquement leur propre fin ?
"L'espoir, je crois qu'il provient non pas de chercher des interlocuteurs politiques en Palestine ou ailleurs mais de récupérer la conscience que c'est la capacité de résistance de la population, quand on pourra récupérer ou normaliser minimalement la situation, qui nous donnera à nouveau une référence pour les soutenir et être solidaires avec eux. Et je crois aussi que dans la gauche, comme cela s'est produit dans de nombreux autres processus, nous péchons par une sorte de donner des leçons aux Palestiniens sur la façon dont ils doivent affronter la situation... Moi, je n'ai plus la capacité de l'évaluer politiquement...".
À force de céder dans la pratique, la gauche mondiale est en train de capituler non seulement sur des concepts mais sur des principes fondamentaux. Et c'est le début d'une défaite politique et idéologique totale. Elle a avalé la couleuvre d'une paix, dont le sens est bien différent selon qui tient la poêle par le manche, c'est-à-dire la technologie militaire suffisante pour écraser l'adversaire.
Tout cela n'a pas seulement à voir avec un problème qui atteint son expression maximale maintenant dans ce camp de concentration où on a enfermé la population palestinienne à Gaza et en Cisjordanie. Non, c'est quelque chose de beaucoup plus global. Cela a à voir avec une disposition idéologique qui, au nom d'un prétendu pacifisme, a fini par désarmer jusqu'au discours de la gauche mondiale elle-même. Peut-être faut-il commencer à changer l'histoire de David et Goliath parce que nous avons condamné le premier à l'impuissance totale.
Traduction Bernard Tornare
Txema García Paredes est un journaliste et écrivain espagnol. Il est titulaire d'une licence en Sciences de l'Information de l'Université du Pays Basque (UPVEHU).
En plus de son travail journalistique, il est également auteur de plusieurs livres. Parmi ses œuvres publiées, on peut citer Lava y ceniza (Lave et cendres) et Miradas en torno al procés (Regards sur le processus).
Il est membre de la plateforme Guggenheim Urdaibai STOP.
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