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Un monde sans esprit

par Bernard Tornare 24 Mars 2024, 16:12

Vue du complexe Sacsayhuamán construit par les Incas au XVe siècle, sous Pachacuti et ses successeurs. Cusco, Pérou. Artur Widak / NurPhoto / Gettyimages.ru

Vue du complexe Sacsayhuamán construit par les Incas au XVe siècle, sous Pachacuti et ses successeurs. Cusco, Pérou. Artur Widak / NurPhoto / Gettyimages.ru

Par Oleg Yasinsky

 

Il y a de nombreuses années, dans les ruines de Sacsayhuaman, dans la vallée sacrée du Pérou, j'ai été confronté pour la première fois à cette façon de voir le monde, dont je n'avais pas conscience auparavant.

En marchant parmi les majestueuses pierres incas, une équipe de télévision d'un pays européen parlait de l'origine de ce site cérémoniel et discutait de délires sans fin sur les extraterrestres. Devant ma timide tentative d'orienter la conversation vers le passé réel de ces terres et de leurs peuples, ils m'ont regardé comme si j'étais fou et m'ont condamné : "Vous n'allez pas nous dire que vous croyez vraiment que ces pauvres petites créatures étaient capables de construire des villes ?

J'ai alors compris que toute la littérature ésotérique sur les extraterrestres errant parmi les pyramides et les temples des peuples anciens, n'est due, avant tout, qu'à une seule chose : le regard raciste de l'homme blanc, profondément convaincu que la seule capacité créatrice de l'Univers peut être la sienne ou celle des extraterrestres, car pour lui la seule possibilité d'une vraie civilisation est uniquement celle de SA civilisation.

La gigantesque machine éducative, historique et médiatique nous a raconté, il y a des siècles, l'histoire d'un monde vu depuis une poignée d'empires européens, qui ont d'abord placé leurs pays sur le gros nombril des cartes et ont ensuite raconté aux autres peuples leurs "grandes découvertes" de l'Afrique, de l'Asie, de l'Amérique et de l'Océanie.

Évidemment, en découvrant d'autres terres peuplées d'êtres inférieurs, ils ont aussi découvert des civilisations construites par le diable ou par des extraterrestres. Le suprémacisme européen, en tant que fondement de la civilisation occidentale, n'a pas grand-chose à voir avec les "shows" médiatiques du système de type Black Lives Matter, mais est beaucoup plus subtil.

 

C'est un horizon culturel transformé en croyance de masse d'où naît le regard sur le monde, une lourde ancre d'un galion rempli d'or étranger, coulé dans un port de départ vers d'autres terres sous le drapeau hissé depuis les temps médiévaux obscurs, qui affirme "Europe = Civilisation".

 

Dans sa longue et douloureuse interrelation avec le reste des mondes humains, la civilisation européenne a été la seule à se fonder exclusivement sur l'extorsion des biens matériels des autres, sans jamais accepter la moindre négociation avec ces derniers, pour la raison évidente qu'elle s'est toujours sentie supérieure et, plus grave encore, en utilisant comme bouclier et excuse le dogme chrétien, qui a toujours nié la spiritualité de ces autres.

C'est pourquoi il est si logique que, précisément en Europe d'il y a un siècle, le fascisme allemand ait dû conclure cette longue quête spirituelle de sa supériorité raciale, et qu'aujourd'hui, le néolibéralisme, l'enfant légitime de l'étreinte du capital financier avec l'élite des entreprises du monde civilisé, mette à nouveau le monde entier en échec nucléaire, également à partir du cœur de l'Europe, le berceau de nos illusions civilisationnelles.

La civilisation occidentale moderne, née de la prise de la Rome antique par les barbares, le culte de la supériorité technologique comme synonyme de "progrès", avec une "spiritualité" toujours en termes de pouvoir et d'affaires, ce qui est finalement la même chose, est devenue la seule base de cet archipel de solitudes et de folies qu'est devenue aujourd'hui la société occidentale.

Si un sage d'aujourd'hui réalisait soudain que l'Occident a créé la première société sans esprit du monde, ses défenseurs, comme toujours, hausseraient les épaules et diraient sûrement que parler de spiritualités est un récit conservateur et patriarcal qui doit être dépassé par les nouvelles générations.

Dans le travail aliénant du système, le système vise enfin à réaliser les vieux rêves humains d'égalité, en nous transformant tous de la même manière en une seule masse grumeleuse. La malbouffe et les "non-lieux" pour tout et à la place de tout : de la nourriture, de la culture, de la foi, de la sexualité, des choix politiques, font de nous des éléments d'une grande expérience industrielle pour devenir des compléments aux programmes numériques qui dirigent nos vies. La seule force capable de contrer cet incubateur de stupidité est la spiritualité humaine.

Mais la spiritualité fait partie des sociétés traditionnelles qui préservent les valeurs, quelque chose d'irrationnel et de dangereux du point de vue de l'ignorance militante du système.

Un occidental, créé dans des histoires rationnelles, peut ressentir une grande attirance ou curiosité pour d'autres types de connaissances, mais sa différenciation culturelle claire de la vie entre "réalité" et "fantaisie" l'empêchera toujours de comprendre la complexité d'un univers qui est en chacun de nous et où tous les éléments matériels, spirituels et énergétiques font partie d'une même structure qui relie également l'extérieur à l'intérieur.

Je n'idéalise pas les sociétés traditionnelles, qui sont toujours en train de surmonter l'ancien par le nouveau, et qui sont des systèmes ouverts qui peuvent influencer et être influencés. Je dis simplement que sans un élément spirituel, qui ne doit pas nécessairement être religieux, la société humaine est comme un être vivant sans cœur.

C'est pourquoi, sous prétexte de "lutte pour les droits de l'homme universels", les détenteurs du pouvoir économique et médiatique attaquent les sociétés qui ne sont pas capables de comprendre et imposent le paradigme consumériste occidental à leurs nouvelles générations, en castrant leur capacité culturelle imaginative.

 

Le grave problème du monde est que, sous l'effet de la révolution informatique et numérique des dernières décennies, de grandes masses de jeunes des pays les plus divers, indépendamment de leur religion ou de leur langue, sont déjà occidentalisées, c'est-à-dire reprogrammées vers un seul type de développement, qui a déjà échoué.

 

La société humaine d'aujourd'hui, qui traverse la pire crise de son histoire, ne peut se redresser et aller de l'avant qu'en reconnaissant sa défaite actuelle. Mais la seule chose vaincue est le spirituel. Pour s'en rendre compte, il faut appliquer l'optique des cultures et non celle des technologies, qui ne prennent pas en compte l'essentiel, l'intangible, l'invisible à l'œil, selon le plus humain des extraterrestres, le Petit Prince.

La guerre du néolibéralisme contre les cultures ancestrales n'est pas seulement pour les ressources naturelles que leurs peuples conservent, mais c'est une lutte pour les yeux de leurs enfants. C'est pour la qualité des rêves, qui sont la matière première avec laquelle nous construirons la plus solide des réalités, qui aura, au lieu de quatre murs, un grand cercle d'horizon, et pour toit, la lumière noire de l'infini avec quelques milliers d'étoiles, qui ne seront pas toutes celles de l'Union européenne.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

Un monde sans esprit

Oleg Yasinsky est un journaliste chilien-ukrainien, contributeur de médias indépendants latino-américains tels que Pressenza.com, Desinformemonos.org et autres, chercheur sur les mouvements indigènes et sociaux en Amérique latine, producteur de documentaires politiques en Colombie, en Bolivie, au Mexique et au Chili, auteur de plusieurs publications et traducteur de textes d'Eduardo Galeano, Luis Sepúlveda, José Saramago, Subcomandante Marcos et d'autres en russe.

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