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Vers la dédollarisation et un monde multipolaire

par Bernard Tornare 15 Juin 2023, 09:43

Vers la dédollarisation et un monde multipolaire
Par Sergio Navas

 

Avec la fin de la Seconde Guerre mondiale et la mise en place des accords de Bretton Woods, le dollar américain est devenu la monnaie hégémonique du monde. Le billet vert a régi le commerce international et les échanges de devises, tout en servant d'unité de compte et de monnaie de réserve. Cette omniprésence s'est traduite par une influence sur l'économie mondiale et a conféré à la Maison Blanche un énorme pouvoir financier et politique pendant plus de 70 ans.

 

Par exemple, la forte demande mondiale de dollars permet aux États-Unis de vivre au-dessus de leurs moyens. Les États-Unis ont un déficit croissant qu'ils ne peuvent couvrir qu'en relevant le plafond de la dette, ce qu'ils ont fait plus de 70 fois depuis 1960. Alors qu'un pays en développement se saignerait aux quatre veines pour rembourser cette énorme dette en dollars, confronté à des taux d'intérêt élevés et à des pressions pour réduire ses dépenses publiques, la Maison Blanche relève simplement son plafond d'endettement et emprunte de l'argent bon marché sous la forme de bons du Trésor. En clair, les États-Unis sont le seul pays qui n'a aucun problème à rembourser une dette en dollars, puisqu'ils peuvent créer cette monnaie chaque fois que cela s'avère nécessaire.

Vers la dédollarisation et un monde multipolaire

En outre, les institutions mondiales telles que le Fonds monétaire international (FMI) et le système de paiement SWIFT sont, dans la pratique, des bras financiers de la Maison Blanche. Bien qu'elles soient censées être neutres et servir les intérêts internationaux, elles ciblent en réalité des pays spécifiques en appliquant des sanctions économiques, causant de graves préjudices à ceux qui s'opposent aux directives américaines. Le dollar est au centre de ces structures financières et leur déploiement constant pour atteindre des intérêts particuliers est ce que l'on a appelé la "militarisation" de la monnaie. Ces dernières années, ces institutions ont gelé les avoirs et restreint le commerce dans des pays tels que l'Iran, la Libye, le Venezuela et la Russie, de sorte que de plus en plus de nations craignent d'être la cible de la puissance financière américaine. Le dollar a perdu sa raison d'être en tant que "monnaie mondiale de confiance" et les puissances émergentes sont désireuses de construire une alternative moins dangereuse.

 

L'hégémonie américaine et son système financier sont de plus en plus mal à l'aise face à la montée en puissance de la Chine dans le monde. Depuis son adhésion à l'Organisation mondiale du commerce (OMC) en 2001, la Chine a accéléré son ascension pour devenir le deuxième PIB nominal du monde et le premier mesuré en parité de pouvoir d'achat (PPA). Cette croissance exponentielle a ouvert la voie à la réflexion sur un monde multipolaire, créant une dynamique dans laquelle plusieurs pays manifestent leur lassitude à l'égard du modèle occidental de mondialisation prescrit et de ses discours hypocrites sur la démocratie.

 

Le système financier promu par l'anglosphère a profité de manière écrasante aux pays déjà développés du Nord, tout en déclenchant des crises systémiques dans le Sud. En conséquence, de nombreuses nations non occidentales aspirent à un ordre mondial sans force hégémonique. Il ne s'agit pas de remplacer les États-Unis par la Chine en tant que force dominante, mais d'établir plusieurs pôles, chacun jouissant de sa propre sphère d'influence. Une nouvelle vision mondiale émerge, qui permet davantage de situations "gagnant-gagnant" parmi les pays en développement et devrait conduire à des échanges commerciaux, des prêts et des transferts de technologie plus équitables.

 

Pendant la guerre froide, le monde avait deux pôles d'influence fixes et évidents. Cependant, avec l'effondrement de l'Union soviétique, les États-Unis sont devenus la superpuissance incontestée d'un monde unipolaire. Pendant la majeure partie de la seconde moitié du XXe siècle, la Chine a fait profil bas et n'a pas joué un rôle de premier plan dans la politique mondiale. Cette approche a remarquablement bien fonctionné pour son ascension. Aujourd'hui, le monde a changé : la Chine a de plus grandes ambitions dans la sphère internationale et est devenue le premier rival de l'Amérique. Compte tenu de ces transformations, la Chine n'a ni la volonté ni la capacité de faire profil bas.

 

La guerre commerciale en cours entre les deux plus grandes économies, initiée par le président de l'époque Donald Trump et poursuivie sous l'administration de Joe Biden, continue de s'aggraver. Ce différend a dépassé les aspects purement économiques, impliquant de plus en plus la diplomatie mondiale et menaçant même un scénario militaire. Les États-Unis ont utilisé Taïwan comme prétexte pour intensifier leur confrontation avec la Chine, et l'île symbolise désormais le plus grand risque géopolitique entre les deux superpuissances. Alors que de plus en plus de pays envisagent de prendre parti et qu'un découplage sérieux semble être en cours, la préparation de cette rupture économique alimente la formation d'un monde multipolaire, d'où la nécessité d'une structure financière alternative. Dans ce scénario extrêmement complexe, la Chine est obligée de jouer ses cartes avec sagesse, en utilisant une politique étrangère qui construit des alliances et évite de nouveaux ennemis. Le monde multipolaire doit se construire sur la paix dans le détroit de Taïwan.

 

Plusieurs universitaires, groupes de réflexion et stratèges géopolitiques reconnaissent la pertinence croissante d'un "monde multipolaire". Les États-Unis dominent un pôle et la Chine l'autre. On ne sait pas encore quelles nations formeront les autres centres de pouvoir : l'Inde est un candidat évident, tandis que la Russie, l'Iran ou l'Arabie saoudite pourraient établir des sphères d'influence plus petites, mais puissantes à l'échelle régionale. Une Union européenne dotée d'une autonomie stratégique semble être le souhait du président français Macron et d'autres dirigeants européens, mais la plupart des pays de l'UE semblent s'accommoder de la subordination aux États-Unis.

 

Le nouvel ordre mondial ne sera probablement pas aussi rigide que la structure de la guerre froide. Les pôles émergents peuvent continuer à se chevaucher sur le plan économique tout en se faisant concurrence sur le plan politique. L'Europe, par exemple, critique l'Inde et la Chine, mais ne se désengagera pas de leurs marchés géants. Un nombre croissant de pays, en particulier dans le Sud, ne veulent pas s'aligner inconditionnellement sur une superpuissance. Ils veulent être indépendants, poursuivre leurs intérêts nationaux et travailler en partenariat avec les multiples pôles.

 

Dans ce nouvel ordre mondial, l'importance géopolitique des pays BRICS augmentera. L'influence de ces grandes économies émergentes (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud) est irrésistible dans les affaires internationales, puisque ensemble, elles ont récemment dépassé le PIB combiné du G7 (Groupe des sept économies les plus avancées : États-Unis, Japon, Allemagne, France, Royaume-Uni, Italie et Canada).

Vers la dédollarisation et un monde multipolaire

Les BRICS représentent également 41 % de la population mondiale, 24 % du PIB mondial et 29 % de la superficie totale des terres. Pour ces raisons, il n'est pas surprenant que ces gouvernements envisagent une alternative à l'hégémonie du dollar. Les cinq principaux pays de l'alliance, ainsi que ceux qui devraient la rejoindre en 2023 (notamment l'Arabie saoudite, l'Argentine et l'Égypte), partagent l'objectif de réduire leur dépendance à l'égard du dollar américain tout en renforçant les liens économiques du groupe.

 

Pour ces pays, le processus de dédollarisation signifie à la fois commercer directement dans leurs propres monnaies et remplacer progressivement leurs réserves en dollars. Ce long processus a déjà commencé et renforcera les pouvoirs financiers de l'alliance des BRICS. Ils ont bien plus à y gagner : la dédollarisation se traduirait également par une diminution du pouvoir géopolitique des États-Unis, en réduisant leur influence sur l'économie mondiale et en atténuant les dommages causés par d'éventuelles sanctions économiques. Si l'appétit mondial pour le dollar s'affaiblit, la Maison Blanche devra réduire ses dépenses intérieures et agir sur la scène internationale en fonction de ses moyens financiers réels. Un tel changement représenterait un gain significatif pour un monde véritablement multipolaire.

 

Toutefois, il serait erroné de sonner le glas de la "fin du dollar", comme certains journalistes et analystes ont tenté de l'affirmer. Dans un avenir prévisible, le dollar américain restera pertinent et la monnaie dominante dans le monde occidental. Dans le même temps, la Chine ne jouit pas de la confiance mondiale nécessaire pour faire du yuan la monnaie la plus appréciée. L'importance de l'euro et de la roupie indienne pourrait également croître en termes de parts de marché dans les années à venir. La plupart des pays ne recherchent pas une nouvelle monnaie hégémonique accordant d'énormes privilèges à une seule nation, mais un système mondial plus équitable. Dans ce contexte, et face à l'émergence de nouvelles structures financières, la Chine peut s'appuyer sur ses capacités de planification à long terme et rassembler des alliés pour le monde multipolaire.

 

Les BRICS discutent actuellement d'un système permettant de contourner complètement le dollar, tant au niveau du commerce que des réserves internationales. Les analystes pensent que les BRICS veulent soutenir le nouveau système monétaire avec des matières premières telles que l'or, l'argent, le pétrole et les terres rares, ce qui rendrait la structure plus fiable. Cette approche rendrait le système vraiment intéressant pour la détention de réserves internationales, car plusieurs pays préféreraient le système des BRICS aux "dollars armés", qui sont également une monnaie fiduciaire sans aucun support de matières premières.

 

Un autre projet sur la table consiste à conclure des accords mutuels à long terme permettant de commercer directement entre les monnaies des BRICS. Plusieurs traités ont été signés et une partie des transactions énergétiques se fait déjà avec le renminbi chinois. Nous envisageons la création d'une nouvelle structure financière. La Nouvelle banque de développement (NDB) est déjà un concurrent direct du Fonds monétaire international (FMI). La coalition financière des membres des BRICS est si puissante que même les médias les plus pro-occidentaux commencent à la reconnaître. Le succès des BRICS dans la dédollarisation signifierait automatiquement un nouvel ordre mondial.

 

L'idée des BRICS+ (élargissement de l'alliance à de nouveaux membres d'Amérique latine, d'Afrique, du Moyen-Orient et d'Asie du Sud-Est) pourrait envoyer un message important de coopération internationale et d'anti-hégémonie. Ce groupe serait trop important pour être saboté par les puissances occidentales, et sa pluralité serait le meilleur symbole d'un monde véritablement multipolaire. Toutefois, la cohésion du groupe n'est pas garantie et ses membres doivent travailler dur pour le maintenir sur la bonne voie. La Chine est le leader naturel pour sortir du monde unipolaire et défier l'ordre hégémonique américain, mais elle doit coopérer avec le Sud. Pour la Chine, il est de la plus haute importance de gérer l'alliance "généreusement", car les BRICS+ sont l'organisation qui pourrait apporter le plus de stabilité et d'avantages économiques à la majorité de la population mondiale.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

 

Sergio Navas est un journaliste colombien.

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