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Le Brésil choisit le Brésil

par Bernard Tornare 29 Juin 2023, 08:54

Palais Itamaraty à Brasilia

Palais Itamaraty à Brasilia

Par Marcelo Zero

 

Le 21 juin, une délégation de la Commission parlementaire européenne des relations extérieures a rendu visite à la Commission parlementaire brésilienne des relations extérieures et de la défense nationale.

 

Au cours d'une longue concertation qui a porté sur divers sujets, un parlementaire estonien du groupe de droite Identité et Démocratie a déclaré qu'en ce qui concerne le conflit en Ukraine et la géopolitique en général, le Brésil devrait décider s'il se range du côté des "démocraties", c'est-à-dire de l'Europe, des États-Unis et de leurs alliés, ou des "dictatures", c'est-à-dire de la Russie, de la Chine et d'autres pays. Il n'y aurait pas de juste milieu possible, a-t-il ajouté.

 

Un autre parlementaire européen a déclaré que la Chine "asservit" les autres pays par le biais de prêts et de dettes. Un législateur espagnol a qualifié le conflit ukrainien de "guerre impérialiste" promue unilatéralement par la Russie, qui, selon lui, veut imposer son régime autocratique à l'ensemble de l'Europe.

 

Cette vision simpliste et manichéenne du conflit en Ukraine et du nouvel ordre mondial semble imprégner une grande partie du spectre politique européen. Même une partie de la gauche européenne paraît avoir adhéré à cette vision atlantiste et paranoïaque de la nouvelle configuration géopolitique et géoéconomique mondiale, qui a conduit à la nouvelle guerre froide qui, comme l'a dit le parlementaire estonien, oppose les "bonnes" démocraties occidentales aux "mauvaises" autocraties comme la Chine, la Russie, etc.

 

Le fait est que, contrairement à ce qu'a dit le parlementaire estonien, le Brésil et d'autres pays du soi-disant Sud global n'ont pas à choisir entre l'un ou l'autre des camps définis dans ce nouveau manichéisme diplomatique.

 

Entre les États-Unis et l'Europe d'une part et la Chine et la Russie d'autre part, le Brésil choisit le Brésil - un pays qui a ses propres intérêts, qui est indépendant, qui veut avoir de bonnes relations avec toutes les nations, qui cherche à contribuer à un ordre mondial multipolaire, multilatéral, symétrique et capable d'apporter des solutions aux graves problèmes de la planète tels que le réchauffement climatique, la faim, la pauvreté, l'inégalité et les guerres.

 

La plupart des pays émergents et en développement du monde sont d'accord avec cette position brésilienne et n'ont aucune raison historique d'être hostiles, a priori, à la Chine, à la Russie et à d'autres pays actuellement diabolisés par la nouvelle croisade occidentale.

 

Il ne faut pas oublier que les pays d'Amérique latine, d'Afrique et d'autres régions du Sud n'ont pas été colonisés par la Russie ou la Chine. Ils ont été colonisés, essentiellement, par l'Europe. Dans de nombreux cas, cette colonisation a laissé des cicatrices qu'il est difficile d'oublier.

 

En Afrique, un continent dont la plupart des pays se sont débarrassés du colonialisme relativement récemment, souvent en menant des guerres contre les colonisateurs européens, il existe un certain niveau de méfiance à l'égard de l'Europe, mais pas à l'égard de la Russie ou de la Chine. La Chine investit présentement 2,5 fois plus en Afrique que l'ensemble de l'Occident. De nombreuses économies de ce continent en bénéficient. Pourquoi donc l'Afrique devrait-elle être hostile à la Chine ? Ou à l'Amérique latine d'ailleurs ?

 

En ce qui concerne "l'esclavage de la dette", la plupart des expériences négatives des nations dans ce domaine sont le résultat de dettes contractées auprès de l'Occident. Le FMI, par exemple, est une institution contrôlée par les États-Unis et l'Europe, qui n'accorde des prêts qu'en échange d'accords de conditionnalité draconiens, imposant des politiques économiques orthodoxes et impopulaires à ses créanciers.

 

Avant les gouvernements du PT, le Brésil était également victime de ces dettes. Les "décennies perdues" causées par les crises de la dette extérieure sont encore fraîches dans la mémoire collective de l'Amérique latine. La Chine et la Russie ne nous ont jamais astreint à de telles contraintes.

 

En outre, la Russie et la Chine ne sont pas intervenues dans les affaires intérieures des pays d'Amérique latine. Il existe une méfiance historique à l'égard des États-Unis dans ce domaine, dont les motifs ne manquent pas.

 

Une étude publiée dans la Harvard Review of Latin America en 2005 montre qu'entre 1898 et 1994, les États-Unis ont provoqué un changement de régime en Amérique latine à 41 reprises. Il s'agit d'un coup d'État ou d'une invasion militaire tous les 28 mois en moyenne. Il est important de noter que cette étude de Harvard n'inclut même pas les interventions récentes comme celles au Honduras (2009), au Paraguay (2012) et au Brésil (2016).

Le récent soutien de l'administration Biden à la démocratie brésilienne, bien que très bienvenu, n'invalide pas le fait que l'Amérique latine n'a aucune raison de se méfier de la Russie ou de la Chine dans ce domaine.

En utilisant des arguments manichéens et puérils pour faire pression sur le Brésil et d'autres pays du monde afin qu'ils s'alignent sur l'un des pôles de cette nouvelle guerre froide, les États-Unis et l'Europe commettent une grave erreur de jugement qui pourrait produire des effets contraires à ceux escomptés. En effet, ce type de pression pourrait être interprété comme une attitude arrogante et néocoloniale.

 

Il serait préférable d'investir dans une coopération franche sans poser de conditions géopolitiques, moralisatrices et manichéennes. Ce type de pression peut constituer un obstacle à la construction d'un ordre mondial pacifique, durable, multipolaire et symétrique. Elles peuvent également créer des obstacles à un monde plus démocratique et plus égalitaire.

 

Il serait préférable d'ouvrir leurs coffres et de payer leurs dettes historiques, comme celles liées à l'environnement. Lula l'a clairement indiqué à Paris la semaine dernière lors des négociations en vue d'un accord Mercosur-UE. Les partenaires stratégiques ne doivent pas être menacés. Ils ne doivent pas non plus être soumis aux règles d'autres pays qui ne peuvent même pas les respecter eux-mêmes. En outre, les partenaires stratégiques ne doivent pas être contraints d'aller à l'encontre de leurs propres intérêts et de ceux de la plupart des pays du monde. Les faux amis sont ceux qui imposent l'allégeance.

 

La nouvelle croisade politico-idéologique que les États-Unis et l'Europe semblent vouloir astreindre au monde ne présente aucun intérêt pour la planète. Pas plus que les positions protectionnistes et les prétentions hégémoniques qui lui sont associées.

 

Comme le Brésil, la plupart des pays du monde veulent la paix et la sécurité. Ils veulent avoir la possibilité de croître, de prospérer et d'offrir le même niveau de vie que les nations européennes. Les anciennes colonies entendent être traitées sur un pied d'égalité avec les anciens colonisateurs. Elles veulent être respectées. Elles ne se soumettront pas à l'intimidation diplomatique, d'où qu'elle vienne.

 

Le Brésil choisit le Brésil. Le Brésil choisit le monde.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en anglais

Le Brésil choisit le Brésil

Marcelo Zero est sociologue, spécialiste des relations internationales et conseiller de la direction du Parti des travailleurs brésiliens au Sénat.

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