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Le faux mythe de l'effort en Amérique latine

par Bernard Tornare 30 Juin 2021, 11:38

Photo d'illustration : Rio de Janeiro, Brésil

Photo d'illustration : Rio de Janeiro, Brésil

Par Alfredo Serrano Mancilla

 

Comment expliquer à une femme que son salaire est à la hauteur de son effort après avoir travaillé tous les jours de la semaine, quatorze heures d'affilée, à nettoyer les maisons des autres ? Comment le justifier à un jeune homme qui se lève tous les jours à 4 h 30 du matin pour aller travailler dans la construction et rentrer chez lui le soir ? Qui peut supposer que le salaire est le véritable reflet de l'effort ?

 

Le mythe de l'effort en Amérique latine est un gros mensonge, tant d'un point de vue subjectif que si nous l'examinons objectivement en chiffres.

 

Dans l'imaginaire des citoyens latino-américains, il existe une grande majorité qui ne "mange pas l'histoire" selon laquelle les hauts revenus proviennent de l'effort. Il y a un clair bon sens latino-américain à cet égard. Par exemple, en Argentine, selon notre enquête CELAG, lorsqu'on les interroge sur l'origine de la richesse des familles les plus riches, seuls 15,1 % d'entre eux pensent qu'elle est due à l'effort. Les autres pensent qu'il s'agit d'une question de corruption ou d'héritage. Au Chili, au Mexique, en Bolivie, au Pérou et en Colombie, les pourcentages sont très similaires (13,4%, 21,7%, 20,7%, 19,9% et 18%, respectivement).
 

Le faux mythe de l'effort en Amérique latine


Mais ce n'est pas seulement une question de subjectivité ; ce que les gens pensent est en phase avec ce qui se passe objectivement.

 

Cette fausse relation entre l'effort et la richesse est absolument démontrée dans le livre "Le capital au XXIe siècle", de l'économiste français Thomas Piketty. Cette étude conclut que l'héritage est l'un des principaux facteurs permettant d'étudier la reproduction du modèle économique capitaliste. Pour lui, le contrôle de la richesse se transmet dans de larges proportions par l'héritage. C'est ce que Kathleen Geier appelle l' "hériistocratie" (gouvernement des héritiers). Ce type de "capitalisme patrimonial", de forte concentration, conditionne définitivement l'avenir de l'économie réelle.

 

On s'attend à ce que les 500 personnes les plus riches du monde transmettent à leurs héritiers la somme de 2 400 milliards de dollars au cours des deux prochaines décennies. Et en Amérique latine, le phénomène est identique. Plus de la moitié de la richesse passe de génération en génération sans être affectée par quoi que ce soit ou qui que ce soit. Par exemple, un rapport de l'OCDE ("A Broken Social Elevator ? How to Promote Social Mobility") souligne qu'en Colombie, il faut au moins 11 générations pour qu'un enfant cesse d'être pauvre. Plus de deux siècles pour sortir d'une condition héréditaire défavorable, quels que soient leurs efforts. Au Brésil, il en faut 9 ; au Chili, 6. 
 

La corruption et l'héritage constituent certainement le facteur explicatif d'une bonne partie de la richesse de l'Amérique latine. L'effort est majoritaire, mais la richesse ne l'est pas ; elle est concentrée dans très peu de mains.

Alfredo Serrano Mancilla, économiste et universitaire espagnol, actuel directeur exécutif du CELAG

L'autre axe est la corruption, qui représente un pourcentage important du PIB dans la région d'Amérique latine. C'est l'autre variable observée par la population pour expliquer l'origine de l'argent de ceux qui en ont vraiment. Lorsque nous parlons de corruption, nous ne faisons pas seulement référence à un problème limité exclusivement aux hommes politiques. Il y a autant, voire plus, de corruption dans le secteur privé. Ou plutôt dans les grandes entreprises, car la valeur de la corruption au niveau des petites et moyennes entreprises est marginale.

 

La corruption et l'héritage constituent, sans conteste, le facteur explicatif d'une bonne partie de la richesse latino-américaine. L'effort est majoritaire, mais la richesse ne l'est pas ; elle est concentrée dans très peu de mains.

 

Parfois, j'ai l'impression qu'ils tentent de nous imposer ce verdict si bien illustré dans la caricature d'El Roto : "Il est interdit de voir l'évidence".

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

 

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