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Le normal

par Bernard Tornare 24 Août 2020, 10:44

Pasqualina Curcio, économiste et chercheuse vénézuélienne - Photo REDRADIOVE

Pasqualina Curcio, économiste et chercheuse vénézuélienne - Photo REDRADIOVE

Par Pasqualina Curcio

 

Le normal est le "largement accepté", c'est le connu, l'habituel, l'ordinaire, que cela nous plaise ou non, que nous le considérions comme juste ou non. Face à une telle responsabilité, la question que nous devons nous poser est la suivante : pourquoi est-ce cela et pas une autre normalité qui caractérise le monde aujourd'hui ; qui bénéficie de cette normalité aujourd'hui et donc qui sont ceux qui décident de ce qui est normal et de ce qui ne l'est pas ; comment ont-ils réussi à nous convaincre de cette normalité ; ce qui est considéré comme normal aujourd'hui est-il approprié pour les 7,5 milliards d'êtres qui habitent cette planète ; que faut-il changer ?

 

Ces questions semblent très complexes et philosophiques, mais puisque nous avons été appelés à penser comme nous aimerions le nouveau monde, interrogeons et réfléchissons sur la "normalité" actuelle ; débarrassons-nous des paradigmes qui nous ont été imposés, imaginons quelque chose de différent, devinons un autre monde possible.

 

Galeano a déclaré, en citant Fernando Birri : "À quoi sert l'utopie ? L'utopie est à l'horizon, et si elle est à l'horizon, je ne l'atteindrai jamais ; car si je fais 10 pas, l'utopie s'éloignera de 10 pas, et si je fais 20 pas, l'utopie sera 20 pas plus loin, c'est-à-dire que je sais que je ne l'atteindrai jamais. À quoi sert l'utopie alors ? Pour ça, pour marcher."

 

Ce qui est "normal" aujourd'hui

 

Il semble que la chose "normale" est qu'envion 820 millions de personnes dans le monde sont aujourd'hui dans une situation d'insécurité alimentaire ; parmi elles, 150 millions souffrent de la faim alors que, selon la FAO, chaque jour, il y a suffisamment de nourriture produite pour chacun des habitants de la planète Terre.

 

On estime que d'ici 2020, quelque 12 000 personnes seront mortes de faim chaque jour en raison de l'impact de la pandémie, un nombre plus important que celui estimé par Covid-19 lui-même. La faim est aujourd'hui la cause de 45 % des décès d'enfants de moins de 5 ans dans le monde. C'est la "normalité" que nous connaissons alors que 8 des plus grandes entreprises alimentaires et de boissons ont distribué plus de 18 milliards de dollars US à leurs actionnaires depuis janvier de cette année, c'est-à-dire en pleine pandémie. C'est dix fois plus que ce que les Nations unies estiment nécessaire pour éviter que les gens ne souffrent de la faim.

 

Il semble "normal" que 1% de la population mondiale s'approprie 82 % de toute la production mondiale, ou du moins c'est ce qui se passe depuis des décennies. Il est également "normal" que plus de la moitié des 7,5 milliards de personnes sur cette planète vivent dans la pauvreté.

 

Il est "normal" que face à une situation de contraction de la production mondiale, quelque 450 millions de personnes soient au chômage, car il est également "normal" que dans le monde où nous vivons aujourd'hui, alors que ces millions de chômeurs n'ont aucun moyen d'apporter leur nourriture quotidienne à leurs enfants, les 12 plus grands milliardaires du monde ont battu des records en augmentant leur richesse de plus de 40 % depuis janvier de cette année. Normal ?

 

Il semble "normal", ou du moins c'est ce qu'on nous a fait voir et comprendre depuis de nombreuses décennies, que les relations dans le processus social du travail devraient être empreintes de dépendance, de domination et d'exploitation. Comment se fait-il que ce qui est "normal", c'est que ceux d'entre nous qui produisent vraiment et ceux qui ajoutent de la valeur ; sont ceux qui doivent pointer et sortir, qui ont à peine une demi-heure pour manger, qui sont comptés et déduits de notre temps de travail, et pour couronner le tout, n'ont droit qu'à 18 % de tout ce que nous produisons alors qu'ils représentent 99 % de la population, tandis que le 1 % restant reçoit 82 %. Il devient "tellement normal" cette question de l'exploitation du travailleur, que parfois, certains ne sont même pas conscients d'appartenir à la classe exploitée et se déclassifient plutôt, c'est la chose "normale".

 

Imaginons un instant que "normal" ne soit pas le capitalisme, que la bourgeoisie ne continue pas à s'approprier la valeur de notre force de travail. Pensons à des relations de travail plus humaines, à la répartition équitable des richesses en termes de contribution au processus de production.

 

Il est urgent de réfléchir à la manière dont le capital sera réinventé dans cette "nouvelle normalité" qui intégrera non seulement de nouveaux rapports de travail basés sur la domination, mais aussi de nouvelles technologies. Il faut aller de l'avant pour éviter de s'imposer, une fois de plus, à une autre "nouvelle normalité".

 

Ce qui est "normal", c'est que, par exemple, les femmes et les jeunes filles du monde entier consacrent 12,5 milliards d'heures par jour à des activités telles que s'occuper des enfants, des personnes âgées, des malades ou des handicapés ; en plus des tâches domestiques telles que cuisiner, laver ou aller chercher de l'eau ou du bois de chauffage, sans que celles-ci soient reconnues comme une valeur ajoutée à l'économie et beaucoup moins rémunérées.

 


Les blocus économiques font déjà partie de la "normalité" de ce monde ; ou du moins c'est ce que les intérêts du grand capital essaient de nous faire voir. Il est déjà "normal" de se rendre à l'Assemblée des Nations unies chaque année et que tous les pays sauf deux votent contre le blocus de Cuba ; tout comme il est "normal" que les États-Unis soient empêchés de voter "même légèrement". Les contraintes et les menaces criminelles que les États-Unis font peser sur les peuples du monde font partie de cette "normalité" qui doit être changée. Pourquoi un pays devrait-il décider du sort d'autres peuples ?

 

Il est "normal", depuis Bretton Woods, qu'une seule monnaie, le dollar américain, soit la référence mondiale et qu'un seul système de paiement, le SWIFT, soit le cadre des transactions financières. Depuis les années 70, il est "normal" que le pétrole soit acheté et vendu en dollars, tous les pays devant avoir la "précieuse" monnaie. Il est peut-être temps d'instaurer une "nouvelle normalité" en matière monétaire et financière, afin de retirer le privilège et le pouvoir qui ont été accordés aux États-Unis dans la "normalité" après la Seconde Guerre mondiale. Il est peut-être temps d'échanger avec de nombreuses monnaies de référence et de mettre en place de nombreux systèmes de paiement compensatoire.

 

Nous perdrions une grande opportunité en tant qu'humanité si, en ces temps de pandémie, ayant été appelés à une "nouvelle normalité", nous nous limitions à penser et à poser seulement un nouveau monde dans lequel l'embouchure devient un accessoire indispensable de notre tenue quotidienne.

 

Nous méritons un monde d'égalité, sans exploités ni exploiteurs, sans distinction ni exclusion, sans racisme ni xénophobie, écologiquement durable. Le monde que nous voulons doit garantir le droit des peuples à l'autodétermination ; il doit être multicentrique et multipolaire, sans domination impériale, dans lequel la coopération et la solidarité prévalent. Un monde dans lequel les normes internationales sont respectées et appliquées par tous.

 

Traduction Bernard Tornare

 

Source en espagnol

 

Cette traduction peut être librement reproduite. Merci de respecter son intégrité et d'en mentionner  l'auteur, le traducteur et le blog Hugo Chavez.

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