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Fake news, la vérité des mensonges

par Bernard Tornare 1 Mars 2019, 16:14

Les informations publiées sur Internet sont très populaires parmi les jeunes Cubains à mesure que Cuba se connecte. Photo: Yander Zamora

Les informations publiées sur Internet sont très populaires parmi les jeunes Cubains à mesure que Cuba se connecte. Photo: Yander Zamora

Par Mauricio Escuela 

 

L'essence de toute fausse nouvelle est de défendre une idéologie, en utilisant des faits recréés de manière artificielle, où seule compte une vérité crédible.

 

En septembre 1682, le vicaire juge ecclésiastique et commissaire du Saint office de l'Inquisition à Cuba, José Gonzalez de la Cruz, effectua une série d'exorcismes, rapportés par le notaire Bartolomé Diaz del Castillo ; en présence des autorités de la ville de San Juan de los Remedios del Cayo. Le premier et le plus tonitruant, fut celui de l'esclave Leonarda, qui laissa un solde de 35 légions de démons prêts à détruire la ville à cause des péchés des ancêtres de ses habitants.

 

C'était sans doute le premier cas de fake news de grande ampleur dans le processus de colonisation de l'archipel cubain. Tous, croyants et non-croyants, furent obligés de donner crédit à cette nouvelle étant donné les fonctions officielles de José Gonzalez, un pouvoir qu'il était encore rare de voir entre les mains de créoles et encore moins de quiconque né dans une ville isolée du centre de Cuba. Cet événement réunissait tous les ingrédients d'une fausse nouvelle.

 

Derrière ce cirque médiatique (qui associa le Capitaine général, l'Audience de Saint-Domingue, l'évêque de La Havane et, enfin, le roi lui-même), se cachait l'intérêt du commissaire José Gonzalez pour la concession de terres qui l’intéressaient, ainsi que la proximité de ces acquisitions d’une nouvelle ville, résultant du transfert de Remedios (le cinquième qui allait être effectué). C’est ainsi qu’en 1689 naquit Santa Clara, une ville dont l'origine, la fake news sur la possession démoniaque des habitants de Remedios et des terres qu’ils habitaient. Une anecdote dont beaucoup refusent de se souvenir.

 

Au 17e siècle, Internet n’existait pas. Seuls quelques chemins de terre entre un hameau et un autre, les bateaux en bois étaient peu sûrs voyager (les naufrages étaient nombreux). Et pourtant, cette fake news se fraya un chemin jusqu’à la Cour d’Espagne dirigée par le dernier rejeton de la Maison des Habsbourg, Charles II, dit « l’ensorcelé ». Un tel roi, selon les conseillers et les régents, devaient être entourés de démons qui étaient la véritable cause de la maladie dont il souffrait, ainsi que des malheurs du Royaume.

 

L'essence de toute fausse nouvelle c’est cela : défendre une idéologie, en utilisant des faits recréés de manière artificielle, où seule compte une vérité crédible. Les démons, dans ce cas, étaient cette vérité crédible. En juin 2018, le journaliste espagnol Marc Amoros a publié le livre Fake news, la vérité des fausses informations, où il explique que gagner de l'argent est l’objectif principal de cette opération. Un récit alternatif ou idéologique, qui cherche l'adhésion à des idées sociales et groupales préexistantes, est produit à travers la falsification des faits.

 

Heureusement, le commissaire José Gonzalez de la Cruz n'avait pas Internet. En effet, ce moyen de communication, du fait qu’il est un robot, ne fait pas de distinction entre les fausses nouvelles et les vraies, si ce n’est à travers le nombre de clics sur un titre. Le bénéfice est généré par la circulation de l’information et par la publicité que rapporte une telle exposition dans le média qui publie la fausse information. Ce qui compte, ce n'est pas le réel, mais ce que je pense et (surtout) ce que je souhaite et que je pense ait lieu réellement (au moins pour les effets médiatiques). Une fausse information, dit Amoros, est par ailleurs très bon marché, au contraire d’une couverture journalistique.

 

Cela expliquerait l'avalanche des fake news sur Internet en 2017 et 2018, les réseaux sociaux, notamment Facebook, étant essentiellement régis par des intérêts de groupe, qui présentent des vérités idéologiques comme des faits médiatiques. Les producteurs de fausses nouvelles ont un programme de reportages beaucoup plus vaste que les médias traditionnels, ils gagnent beaucoup plus d'argent et dépensent moins du fait qu’ils ne font pas de couverture. L’existence des journaux et des stations de radio, en revanche, devient plus coûteuse face à un concurrent qui a toutes les chances de gagner dans un monde où le lecteur s’intéresse moins à l’information et croient beaucoup plus aux manchettes immédiates et sensationnelles.

 

BIEN PLUS QU’UNE INDUSTRIE DU MENSONGE

 

En temps de crise, d'attentats, de catastrophes naturelles, le besoin d'information du public atteint des sommets, si bien que avant que le journalisme n’ait décortiqué les faits, les créateurs de fake news en profitent pour lancer des faits alternatifs sur les réseaux sociaux, avec le bénéfice conséquent de la circulation sur Internet et de l'argent. Il s'agit, comme on peut le constater, non seulement d'une industrie du mensonge, mais aussi d'un phénomène qui tend à susciter la méfiance à l'égard des médias journalistiques, en les faisant paraître négligents, mal informés, superficiels ou non objectifs. La fake news, c'est cela : le monde de l'apparence.

 

Par exemple, en décembre 2017 (et nous revenons à Remedios), j'étais sur les lieux d'un accident où des feux d'artifice ont explosé aux cours des parrandas, des fêtes populaires annuelles presque bicentenaires. Le solde des blessés était élevé, et les causes réelles de l'accident confuses. Des vidéos de téléphones portables furent publiées sur les réseaux en quelques minutes, depuis le poste wifi du parc de la ville. Des centaines de récits alternatifs apparurent, environ une demi-heure après l'accident, et les clics se multiplièrent sur les fake news.

 

J’étais la première source de médias traditionnels sur place. Aussi les deux journaux nationaux, Granma et Juventud Rebelde, m'ont-ils contacté, mais je n’ai pas pu leur offrir grand-chose, car la production d'un reportage dans de telles conditions était presque impossible. Ce n’est pas avant janvier 2018 que les faits réels ont pu se frayer un chemin à travers la quantité de fakes news, au moment où j'ai pu interviewer les victimes, les médecins, les directeurs et d'autres sources. Lorsque le reportage « Un feu intrus dans les parrandas » fut publié dans Juventud Rebelde, nombreux sont ceux qui s’en sont tenus à telle ou telle version qu'ils avaient lue sur les réseaux sociaux. Il y a en a même eu qui ont avancé une version démoniaque comme à l’époque du commissaire José Gonzalez de la Cruz pour donner une explication à leur récit alternatif.

 

DES GAINS RAPIDES

 

Celui qui écrit une fake news ne pense pas à l'éthique, mais au profit rapide et conséquent, de sorte que le rôle du journaliste en tant qu'informateur se brouille, disparaît presque, à une époque où peut-être est-il plus que jamais nécessaire. Il y a toujours des moyens, des outils, avec lesquels on peut démonter cette post-vérité surgie des fausses nouvelles, mais ils n'auront ni la virulence ni l'immédiateté de la fake news, en plus d'être plus coûteux. Au milieu de l'accident de Remedios en 2017, je n'avais pas ni solde dans mon téléphone portable, ni appareil photo, ni de bureau avec Internet pour écrire et contre-informer le monde sur les fausses nouvelles. De plus, je ne faisais pas partie de l’équipe de journalistes des médias traditionnels et, par conséquent, je n'étais pas obligé de faire quoi que ce soit. Les créateurs de fake news disposaient de tout cela et la certitude d'un paiement en espèces.

 

Un tel scénario se répète, aussi bien à Remedios qu'à Kaboul, avec les préjudices bien connus à l'Histoire, celle-ci étant ensuite mal construite, du fait qu’elle est basée sur ces opinions idéologiques, dont l'essence, on le sait, n’a jamais été les faits.

 

À l'heure actuelle, Donald Trump a pris l’habitude sur son compte twitter de qualifier les informations des médias traditionnels comme des fake news, en utilisant la méfiance que suscite ce phénomène pour attirer vers lui toute la crédulité du public.

 

L’idée que toute information soit fausse et que seul le président Trump dise la « vérité » en fait par ailleurs un dictateur des consciences, le vieux rêve de tout totalitarisme. Ainsi, il semblerait que les temps de liberté d'expression, prisonnières parmi les récits idéologiques, soit comptés. En revanche, et dans le cas de Cuba, nous avons vu bien des fake news, une construction de faits crédibles qui gagne du terrain et désactive la capacité critique du public.

 

Les destinataires deviennent de plus en plus des « consommateurs de fake news » et c’est en tant que tels qu’ils sont traités : on leur donne ce qui est équivaut à de la restauration rapide et de la malbouffe, même si cela les rend malades.

 

UNE FAKE NEWS CÉLÈBRE CONTRE CUBA

 

L’explosion du cuirassé USS Maine, le 15 février 1898 dans le port de La Havane, est peut-être l'exemple le plus lointain de fausse information utilisée comme prétexte pour une intervention militaire des États-Unis, à travers laquelle le pays voisin amorçait la phase d'expansion impérialiste en Amérique latine de l'histoire contemporaine. Le navire a été coulé délibérément pour justifier une déclaration de guerre opportuniste des États-Unis contre l'Espagne, alors que les indépendantistes cubains étaient sur le point de mettre un terme à la présence coloniale sur l'île.

 

L'un des mensonges les plus cruels a été la soi-disant Loi de la perte de l’Autorité parentale que la CIA fit circuler à Cuba, qui fut le prélude à l'impitoyable opération Peter Pan, qui poussa des parents imprudents, influencés par les campagnes anticommunistes permanentes, à envoyer leurs enfants mineurs, seuls, aux États-Unis. Un mensonge dont ils eurent connaissance peu après le départ de leurs enfants.

 

Source
 

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