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Venezuela : De quelle démocratie parlons-nous ?

par Bernard Tornare 3 Mai 2017, 07:59

Venezuela : De quelle démocratie parlons-nous ?

 Javier Tolcachier

 

Titre original: ¿De qué democracia hablamos?

 

Version en espagnol

 

Traduction : Trommons.org

 

Ce sont toujours les mêmes hypocrites qui élèvent leur voix moralisatrice contre le gouvernement de la Révolution Bolivarienne. Ils l’accusent de rompre les règles de la démocratie. D’ignorer la séparation des pouvoirs et d’autres atrocités que le bon sens absorbe par la force de l’écran et des gros titres assassins…

 

Ils ne nous diront pas que dans un acte courageux, suite aux inquiétudes de la procureure générale du ministère public, Luisa Ortega Díaz, la cour suprême a modifié les jugements qui lui octroyaient le pouvoir de légiférer face à une assemblée nationale en situation irrégulière et les jugements qui retiraient l’immunité de ceux qui intègrent cette Assemblée. Ils ne le diront pas parce que seul intéresse ce qui sert à diaboliser… et à intervenir.

 

Ces prestidigitateurs de la vérité n’expliquent pas non plus que les jugements qui sont remis en question sont fondés – c’est ainsi que l’explique le jugement 155 – sur « l’appel réalisé par les députés de la MUD à l’assemblée nationale pour que les organismes internationaux et d’autres pays interviennent dans les affaires intérieures et imposent des sanctions contre notre pays », constituent des actes de haute trahison de l’état, crime sanctionné par le code pénal vénézuélien et qui a été reconnu par le tribunal dans sa décision : quel état autoriserait que l’un de ses pouvoirs ait recours à des états étrangers pour qu’ils prennent des mesures à son encontre ? Ou bien encore quels dirigeants se réuniraient avec des chargés de missions et des secrétaires pour solliciter le renversement anticonstitutionnel de son président ?

 

L’opposition a indiqué que les jugements maintenant modifiés avaient comme motif réel que le tribunal rende légitimes des contrats qui, selon la constitution doivent passer par le Congrès. Selon des informations de Reuters du 31 mars, le pétrolier russe Rosneft fournirait les emprunts nécessaires pour faire face aux paiements de la dette extérieure, en échange de pétrole brut. Ces transactions “d’intérêt national” doivent être adoptées par le congrès, en situation de blocage complet envers les mesures de gouvernement vitales pour le fonctionnement économique.

 

De quel droit critique-t-on un état souverain qui essaye de respecter ses engagements ? S’il ne le faisait pas, il serait critiqué pour ne pas les tenir. Pire, de quel droit critique-t-on un état qui dépend en grande partie de ses revenus pétrolifères de vouloir garantir le flux de ressources nécessaires pour son économie ? Serait-ce moral de succomber au chantage d’une opposition déterminée depuis le jour de l’élection de Nicolás Maduro, à faire tomber son gouvernement ? Est-ce cela le fondement de la démocratie ?

 

La question ne trouve pas de réponse dans le droit. Mais on trouve une réponse si on cherche les intérêts de ceux qui accusent. Ce n’est pas le bien-être d’une population “en crise” qui les pousse comme ils ont l’habitude d’argumenter, mais le désir d’étrangler l’économie vénézuélienne en créant un siège financier. Ils souhaitent rompre la relation avec les russes, une relation basée sur des intérêts mutuels, en galvanisant des motifs extraits du scénario de la guerre froide. Ils sont motivés par le désir de récupérer l’état puntofijista [référence au système politique vénézuélien avant 1999, NdT] qu’ils ont perdu.

 

C’est l’aspiration impérialiste qui les pousse, dont la fascination macabre pour le “destin manifeste” des États-Unis fait piétiner les droits et les destins des autres. Cette irrationalité manifeste, loin de s’abriter dans la légalité et le dessein démocratique, connecte – en version puritaine – avec la malédiction divine de faire du peuple d’Israël une communauté « élue », le condamnant en perspective historique à une différenciation durable. Ce n’est pas pour rien que le pays du Moyen-Orient est son principal allié et sa communauté, une des plus influentes dans les finances et la politique des États-Unis.

 

Mais pour quel motif qualifions-nous les gouvernements qui remettent en question la Révolution Bolivarienne comme des hypocrites ? De quelle démocratie parlent-ils ?

 

20 pays ont convoqué une réunion urgente de l’OEA sur la « situation au Venezuela ». Plus ou moins les mêmes qui ont approuvé un insolent scandale public au pays caribéen durant la session du 28 Mars, mais n’ont pas obtenu les résultats (2/3 ou 24 nations) pour le sanctionner. La réunion s’est tenue le lundi 3 enfreignant toutes les formes légales et démocratiques. Dans une démonstration ouverte de coup d’état institutionnel, le président du conseil légitime à partir du mois d’avril, le représentant de Bolivie Diego Parry, qui avait annulé la réunion pour manque de concertation, a été substitué au profit du représentant du Honduras. À son tour la chancelière argentine a adopté la représentativité des autres états du Mercosur non présents et proposa que l’OEA accompagne (mette sous tutelle) le processus de « restauration de l’ordre démocratique au Venezuela ». Rien d’inhabituel dans le contexte de cette organisation créée et dirigée par le département d’état des États-Unis.

 

Mais puisque la démocratie est proclamée et exigée avec tant d’ardeur, observons ce qui se passe dans certains de ces pays qui de manière frénétique réclament le respect de la démocratie.

 

Au Honduras, le président Juan Orlando Hernández a annoncé qu’il cherchait à obtenir un nouveau mandat aux élections de 2018. Cependant, la constitution du Honduras dans ses articles 42 et 239 réprouve et empêche que toute personne ayant été chef de l’État occupe de nouveau cette responsabilité. Ils prévoient même la destitution immédiate du mandat de celui qui “enfreint cette disposition ou propose sa réforme, ainsi que ceux qui donnent leur soutien directement ou indirectement”, les laissant tous interdits d’exercer des fonctions publiques pendant 10 ans.

 

Il est presque de mauvais goût de rappeler que le parlement du Honduras a destitué Zelaya en Juin 2009 pour avoir promu une quatrième consultation populaire sur la possibilité de changements constitutionnels, qui fut interprétée par l’opposition comme une ambition de réélection.

 

Puisque nous parlons de réélection, amendements constitutionnels et compromis parlementaires, au Paraguay – autre pays promoteur de sanctions contre le Venezuela à l’OEA et au Mercosur – la réélection y est aussi interdite. Néanmoins une majorité de 25 sénateurs ont approuvé un projet d’amendement constitutionnel qui la rendrait possible. Selon le journal La Nacion de Paraguay, la session durant laquelle la proposition a été adoptée a eu lieu dans un bureau pour éviter l’opposition du président du sénat dans l’enceinte du congrès. Le même groupe a modifié mardi dernier le règlement interne de la chambre pour permettre que n’importe quel projet de loi soit rapidement analysé.

 

Parler de compromis et de corruption parlementaire, c’est faire le portrait de la situation du Brésil. Une preuve claire de la récente condamnation à quinze ans de prison d’Eduardo Cunha, ex président de la chambre des députés et agent numéro un du procès politique de la présidente élue Dilma Rousseff. Les délits commis incluent les dessous-de-table, le blanchiment d’argent et l’évasion fiscale. Pour un portrait complet, le journal chilien El Siglo informait dans son édition du 26/05/2016 que des 513 députés qui ont voté contre Dilma, 303 sont inculpés ou condamnés, et que 55% des membres du sénat sont sous le coup d’une enquête pour des délits financiers ou de droit commun.

 

La référence à un journal chilien n’est pas fortuite. Les cas de financement direct de parlementaires ont été retentissants dans ce pays, la corruption de fonctionnaires, l’émission de justificatifs fiscaux falsifiés et autres délicatesses en échange de politiques favorables aux grands consortiums financiers, industriels et miniers comme Caval, Penta, Corpesca ou Soquimich, pour mentionner seulement quelques-uns de ces hauts lieux. On trouve une liste détaillée des finesses des princes de la politique chilienne dans l’article “La petite liste du Chili Corrompu, depuis la dictature jusqu’à nos jours” sur le site de Radio del Mar.

 

Un autre grand critique de la situation de la démocratie et des droits humains au Venezuela est le Mexique. A l’égard de ce dernier, il est impossible de commenter quoi que ce soit qui ne soit connu publiquement concernant les violations hebdomadaires des droits humains dans ce pays. Concernant la corruption politique, il suffit de se référer au parti PRI au pouvoir pendant 70 ans et aux dictatures féodales installées dans presque tous les états composants.

 

L’agence Bloomberg raconte qu’une pièce essentielle à la victoire électorale de Enrique Peña Nieto fut le pirate informatique Andrés Sepúlveda, qui a volé des stratégies de campagne, manipulé les réseaux sociaux et installé des logiciels espions aux sièges de campagne de l’opposition. Et que dire de la construction de l’image qu’ont faite les monopoles médiatiques Televisa et Azteca pour rendre possible ce triomphe.

 

En Guyana, un autre pays promoteur de la « réunion spéciale » en 2015, celui qui était alors président, Donald Ramotar, a dissous le parlement pour éviter une motion de désapprobation de son gouvernement.

 

L’Agentine de Macri, le nouveau champion du républicanisme, se gouverne à travers des décrets qui ignorent les lois en vigueur. La justice est manipulée pour poursuivre (ou proscrire) les candidats dangereux comme l’ex présidente Fernández de Kirchner. Un dossier similaire à celui qui est utilisé au Brésil pour éviter que Lula puisse être candidat en 2018. Dans la province de Jujuy, Milagro Sala a été incarcérée avec d’autres militants sociaux pour stopper l’opposition populaire.

 

Samedi dernier, le Centro Democrático, parti de l’ex président Álvaro Uribe, a réalisé dans 20 villes de Colombie une marche contre la corruption du gouvernement. Ce fut une marche pacifique car personne n’a pu jeter la première pierre.

 

Et qu’en est-il du grand pays du Nord, défenseur à feu et à sang de l’ordre démocratique, bien que les pays qu’il bombarde sont en ruine et dans le chaos absolu ? Dans ce pays, le trafic d’influence est légal. Les groupes de pression des grandes sociétés sur les parlementaires sont dans une une pratique ordinaire pour garantir que tout soit sur le bon chemin selon le goût des entreprises. De la même façon, l’argent investi dans l’un ou l’autre candidat présidentiel dans les différents scrutins défini quel est l’aspirant le plus indiqué pour défendre les intérêts des investisseurs. Démocratie ? Elle n’existe que dans les contes de fée de Walt Disney et les productions cinématographiques de Hollywood.

 

Le modèle bolivarien, comme le modèle bolivien de démocratie, au contraire, a incorporé un élément très intéressant, essentiel pour la démocratie. Cet élément est la participation populaire. Dans le cas du Venezuela, un pouvoir communal a commencé à se construire, qui délibère et décide sur de nombreux problèmes liés à l’amélioration de la qualité de vie des citoyens impliqués. Dans le cas bolivien, cette participation acquiert un côté culturel, permettant aux communautés de gagner en autonomie afin qu’elles puissent exercer la démocratie depuis leur propre histoire, jusqu’à il y a peu de temps piétinée par un modèle d’état étranger.

 

Mais la question la plus importante que nous pouvons nous poser est quel est le type de démocratie que nous voulons. Se poser la question aide à dépasser l’état de confusion médiatisée dans lequel l’emporte les mensonges obscènes sur l’amour de la vérité. Plus encore, tout cela peut aider le débat nécessaire sur la forme de l’institutionnalisation politique qui depuis ses conflits initiaux, entre le XVIIème siècle (Angleterre) et le XVIIIème siècle (France, États-Unis), a toujours été combattu avec différents arguments par le pouvoir monarchique-ecclésiastique-aristocratique en premier, puis latifundiaire-oligarchique, et enfin par celui des entreprises et de la finance.

 

Une démocratie imparfaite et en processus historique, qui a mis longtemps à abolir l’esclavagisme et à inclure les femmes comme sujets actifs de la communauté. Une démocratie qui pendant longtemps a été restreinte aux milieux des hommes d’affaires, aux personnes cultivées et érudites et qui durant le siècle dernier a réussi à peine à conquérir une de ses exigences minimales : le vote universel. Une démocratie qui balbutie depuis, entrecoupée par les régimes militaires et écrasée par les votes achetés, la persécution politique, les mensonges prometteurs des campagnes suivis des trahisons au cours du mandat. Une démocratie qui aujourd’hui est acculée par le pouvoir de propagande qui étouffe toute tentative authentique d’échange d’idées. Une démocratie qui souffre de la manipulation par des consultants mercenaires, qui ont généré des campagnes véreuses, qui provoquent un effet de lassitude et de négligence politique sur la population.

 

Il est certain que des intérêts étrangers au bien-être de la majorité, loin de coopérer, ne font que rendre difficile l’approfondissement de la démocratie. L’énorme concentration de pouvoir économique et médiatique dans les mains des grandes entreprises est un des premiers thèmes dont il faudrait débattre si l’on veut parler honnêtement de démocratie. Une session est-elle prévue au sein de l’OEA pour parler de cela ?

 

Source

 

 

À propos de l'Auteur

Javier Tolcachier


Javier Tolcachier est chercheur du Centre mondial d'Etudes humanistes, un organisme du Mouvement humaniste

 

 

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