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Venezuela, un mois après : le chavisme gouverne dans la tourmente

par Bernard Tornare 12 Février 2026, 15:00

Cette photo diffusée par le service de presse présidentiel du Venezuela montre la présidente par intérim, Delcy Rodriguez (au centre), lors d’une réunion du conseil des ministres, à Caracas, le 4 janvier 2026. MARCELO GARCIA/MIRAFLORES PRESS OFFICE/AFP

Cette photo diffusée par le service de presse présidentiel du Venezuela montre la présidente par intérim, Delcy Rodriguez (au centre), lors d’une réunion du conseil des ministres, à Caracas, le 4 janvier 2026. MARCELO GARCIA/MIRAFLORES PRESS OFFICE/AFP

Par Marcos Salgado

Février s’ouvre sur un paysage étrange, presque irréel. Tandis que les mobilisations chavistes continuent de remplir les rues et les places du pays, le gouvernement semble avoir repris le souffle et consolidé le contrôle intérieur. L’économie reste relativement stable, et le pouvoir bolivarien avance deux chantiers politiques majeurs : une nouvelle Loi sur les hydrocarbures et une loi d’amnistie.

 

Un peu plus d’un mois s’est écoulé depuis l’attaque militaire américaine sur Caracas et plusieurs zones du littoral central, et depuis le rapt du président Nicolás Maduro et de son épouse, la députée Cilia Flores. La capitale, meurtrie mais debout, se remet peu à peu, dans cette atmosphère paradoxale que connaissent ses habitants : tout semble bouger, mais au fond, rien ne change.

 

Janvier aura été un mois terrible. L’attaque aux missiles, qui a fait trembler la ville, semble aujourd’hui appartenir à une autre époque, tant la vie quotidienne s’est obstinée à reprendre son cours. Pourtant, les plaies demeurent béantes : plus d’une centaine de familles pleurent leurs morts, Vénézuéliens et Cubains tombés dans un combat d’une inégalité flagrante — fusils d’assaut contre hélicoptères blindés, peut-être même équipés d’armes d’une technologie inconnue.

 

Les récits affluent, désordonnés, et témoignent d’une même réalité : le kidnapping du couple présidentiel s’est accompagné d’un massacre. L’expression « opération chirurgicale », si complaisamment reprise par les médias occidentaux, sonne ici comme une insulte. Pour beaucoup, ce fut tout simplement une invasion.

 

« Maduro était notre voisin », lançait un chanteur populaire de la Cité Tiuna lors d’un rassemblement chaviste. Sa phrase a fait le tour des places : un cri du cœur, simple et profond, dans un pays où la guerre s’est abattue sans déclaration.

 

Les séquelles, elles, ne se mesurent pas qu’en ruines ou en vies perdues. Les psychologues alertent : enfants en proie à des crises d’angoisse, familles terrorisées par le moindre bruit de moteur. À Caracas, on ne regarde plus le ciel de la même façon ; avant de penser aux feux d’artifice, chacun se demande d’abord s’il ne s’agit pas d’un missile.

Venezuela, un mois après : le chavisme gouverne dans la tourmente

Une paix obstinée

À première vue, tout devrait s’effondrer. Et pourtant, non. Dans cette situation d’extrême tension — probablement la plus difficile de l’histoire récente du chavisme —, le gouvernement tient bon. Caracas continue d’avancer, tant bien que mal, dans un calme presque têtu. Comme si le pays refusait de céder au chaos.

 

Le 3 février, à la télévision nationale, Delcy Rodríguez déclarait : « Le peuple vénézuélien a subi une attaque armée d’une puissance nucléaire. » Puis, dans un ton plus conciliant, elle ajouta : « Le pays a mûri ; il a su transformer la douleur en sérénité. » Son message se termina par un appel solennel — « Aujourd’hui, plus que jamais, la paix. »

 

La veille, la présidente par intérim recevait Laura Dogu, envoyée spéciale des États-Unis, venue évoquer la réouverture de l’ambassade américaine. Une rencontre prudente, presque jouée sur le fil. L’ancienne diplomate au Honduras, connue pour ses frictions avec la présidente Xiomara Castro, s’est dite favorable à un processus en « trois phases » pour le Venezuela : stabilisation, redressement économique, réconciliation — et « transition ». Un mot qui, dans le contexte actuel, pèse lourd.

 

L’économie se maintient, la politique bouge

Pendant ce temps, sur le terrain économique, le fragile équilibre tient. Les modestes accords conclus avec Washington semblent respecter une trêve tacite : les ventes de pétrole via les États-Unis ont permis au gouvernement d’injecter des devises et de freiner l’inflation en dollars. Fait rare : le prix de la viande a chuté de plus de 40 % après l’intervention de la Banque centrale du Venezuela sur le marché des changes.

 

Mais c’est surtout sur le terrain politique que la présidente par intérim, Delcy Rodríguez, imprime son initiative. Aux côtés de son frère Jorge et du ministre de l’Intérieur Diosdado Cabello, elle sillonne le pays et avance deux propositions de loi stratégiques.

 

La première réforme, celle de la Loi organique des hydrocarbures, a été adoptée à l’unanimité en un temps record. Elle ouvre la porte à une participation accrue du secteur privé. « Il est temps que nos immenses réserves se traduisent enfin en développement national », a-t-elle déclaré depuis un site de Petróleos de Venezuela (PDVSA)

 

Le second texte, présenté dès le lendemain, propose une amnistie générale pour les délits politiques commis depuis 1999. L’annonce fut doublée d’une mesure symbolique : la fermeture de la prison de l’Helicoide. L’Assemblée nationale a déjà approuvé la loi en première lecture et se prépare à la voter dans les prochains jours, article par article.

 

Vendredi, Jorge Rodríguez s’est même rendu en personne à une veillée organisée devant une prison de Caracas par les familles de détenus politiques. Il y a annoncé la libération prochaine de tous les prisonniers. En un geste politique habile, le chavisme s’est approprié l’un des symboles les plus forts de l’opposition : la réconciliation nationale.

 

Une révolution à l’heure du doute

Entre dialogue forcé avec Washington et initiatives nationales courageuses, l’avenir de la Révolution bolivarienne se redessine dans la douleur. À l’heure la plus sombre de son histoire, le chavisme tente de se réinventer sans renoncer. Les cicatrices sont encore ouvertes, mais la paix obstinée – cette paix vénézuélienne forgée dans la résistance – semble, pour l’instant, tenir bon.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en espagnol

Venezuela, un mois après : le chavisme gouverne dans la tourmente

Marcos Salgado est un journaliste argentin installé à Caracas depuis près de deux décennies, spécialiste du Venezuela et des processus politiques latinoaméricains. Formé à l’Université de Buenos Aires, il a travaillé pour la chaîne TeleSur dès ses débuts et collabore aujourd’hui avec plusieurs médias indépendants de la région. Correspondant à Caracas pour la chaîne HispanTV, il est également reporter photo pour l’agence Xinhua et vidéaste freelance pour Ruptly et Anadolu Agency. Coéditeur de Question Digital et Surysur TV, il publie régulièrement des analyses et chroniques dans divers médias alternatifs latinoaméricains. Lauréat du Prix national de journalisme Simón Bolívar en 2021 dans la catégorie photographie, il s’est distingué notamment par sa couverture de la pandémie de Covid19 au Venezuela.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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