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Venezuela et Iran : le pétrole et la survie

par Bernard Tornare 6 Février 2026, 20:41

Venezuela et Iran : le pétrole et la survie
Par Carmen Navas Reyes

Le Venezuela, sous tension après les attaques du 3 janvier, se reflète dans le miroir historique que lui tend l'Iran, permet d'observer les modèles de nationalisme pétrolier classique et de résistance pragmatique. Mais au-delà de l'économie, certains analystes avancent l'idée que le pétrole vénézuélien et iranien n'est pas seulement une marchandise, mais une munition vitale dans le scénario de guerre que les États-Unis sont en train de façonner.

 

La réforme de 2026 : privatisation ou bouée tactique ?

Pour comprendre la réforme actuelle, il faut regarder les chiffres rouges. En 2014, le Venezuela tirait environ 40 milliards de dollars de revenus pétroliers par an. Après les sanctions américaines et le blocus financier, ce chiffre s'est effondré à seulement 740 millions en 2020. L'État, propriétaire de la ressource, s'est retrouvé sans capacité d'extraction ni possibilité de percevoir les paiements.

 

La réponse fut la Loi anti-blocus de 2020, qui donna naissance aux Contrats de Participation Pétrolière (CPP). Selon les conclusions de la récente réunion de haut niveau, les CPP ne sont pas des concessions classiques. Il s'agit d'accords de service dans lesquels le secteur privé investit et opère, récupérant son investissement directement en barils produits, supprimant ainsi les transactions financières que Washington pourrait bloquer.

 

Le gouvernement défend le succès du modèle : en cinq ans, les revenus ont atteint un record de 14 milliards de dollars en 2025. Ce résultat, bien qu'éloigné des montants historiques, représente un rapport considérable par rapport aux 740 millions du pire moment en 2019. La réforme vise désormais à donner un statut légal permanent à ce mécanisme, pour le sortir du régime d'exception qui plaçait souvent l'État vénézuélien en position contraire. Jorge Rodríguez, président de l'Assemblée nationale, reprend cette approche comme une « flexibilisation des redevances », où le capital est apporté par le privé tandis que l'État conserve la souveraineté sur le gisement.

 

Alors que Caracas débat de cette nouvelle base juridique destinée à s'adapter aux futures relations énergétiques avec les États-Unis, Donald Trump a envoyé, le 23 janvier depuis Washington, un message révélateur du tournant de la Maison-Blanche sur la géopolitique pétrolière : « Le Venezuela possède les plus grandes réserves de pétrole au monde… supérieures à celles de l'Arabie saoudite », a-t-il affirmé, laissant entendre que les États-Unis pourraient « gagner beaucoup d'argent » grâce à une relation pragmatique.

 

Le choc des visions et des critiques internes

La réforme a suscité plusieurs critiques. L'ancien ministre du Pétrole Rafael Ramírez, poursuivi pour corruption au Venezuela, a qualifié la mesure, le 27 janvier, de « dénationalisation déguisée », équivalente à une abrogation de la nationalisation de 1976. Pour les défenseurs historiques du nationalisme pétrolier, les CPP, dans le cadre de la réforme de la Loi sur les hydrocarbures, transfèrent le véritable contrôle opérationnel – considéré comme la vraie valeur – aux multinationales.

 

Le gouvernement répond avec ce qu'il appelle un « pragmatisme de guerre » : le modèle de 2006 (où 90 % des recettes revenaient à l'État) était idéal en temps de paix, mais intenable sous siège. Le nouveau schéma garantit entre 65 et 70% des revenus et, surtout, maintient l'industrie en vie. Il s'agit, selon ses partisans, d'un recul forcé par les circonstances, destiné à éviter la suffocation totale.

 

La nouvelle guerre froide : le facteur chinois

C'est ici qu'intervient la dimension mondiale. Pourquoi Donald Trump et Washington manifestent-ils maintenant une tolérance tacite envers ce modèle vénézuélien (comme en témoignent les licences accordées à Chevron) tout en maintenant une rhétorique hostile ? La réponse réside peut-être dans la volonté de contenir la Chine.

 

Plusieurs analyses – y compris celles de commentateurs conservateurs comme Tucker Carlson – suggèrent que les États-Unis se préparent à un conflit d'ampleur avec la Chine, qu'il soit militaire ou commercial. Dans ce scénario, le contrôle du pétrole vénézuélien cesse d'être une question de marché pour devenir un enjeu de sécurité nationale.

 

Carlson avertit que l'administration Trump juge inacceptable que les plus grandes réserves du monde (celles du Venezuela) et l'un des points névralgiques du Golfe persique (l'Iran) approvisionnent Pékin. « Le pétrole part en Chine… il devrait venir chez nous », résume-t-il, exprimant l'essence de la nouvelle doctrine américaine.

 

Dans cette perspective :

1 Couper les ressources de l'ennemi : il ne s'agit plus seulement de « changer le régime » de Caracas pour des raisons « démocratiques », mais de découpler le Venezuela de la Chine. Si les CPP et les licences permettent au brut vénézuélien de se diriger vers le Golfe du Mexique plutôt que vers Shanghai, Washington remporte une bataille stratégique sans tirer une balle.

2 - Le cas iranien : l'enjeu est plus explosif. Carlson estime que l'hostilité envers Téhéran vise à couper la principale artère énergétique sûre de la Chine au Moyen-Orient. Contrôler ou neutraliser le pétrole iranien rend vulnérable la machine industrielle et militaire chinoise à un blocus naval, tout en donnant aux États-Unis le contrôle des routes d'approvisionnement.

 

Cette nouvelle guerre froide éclaire un paradoxe actuel : alors que Washington militarise progressivement la Caraïbe, il permet au Venezuela de respirer économiquement — grâce à Chevron, et potentiellement à d'autres majors américaines —, préférant un Venezuela pragmatique vendant vers le Nord plutôt qu'un Venezuela non aligné, fournisseur sûr d'énergie à la Chine et facteur d'érosion du dollar comme monnaie mondiale.

 

Le miroir historique : Iran et Venezuela

Cette dynamique n’est pas nouvelle. L'Iran et le Venezuela partagent un héritage commun. Tous deux ont subi des coups d'État orchestrés par l'Occident lorsqu'ils ont tenté de nationaliser leurs ressources (en 1948 et 1953). Tous deux furent à l'origine de la création de l'OPEP en 1960 pour se défendre.

 

Ces dernières années, l'alliance Caracas-Téhéran est devenue existentielle. L'Iran a appris au Venezuela à naviguer sous sanctions : flottes discrètes, réparation de raffineries, circuits d'échange alternatifs. Aujourd'hui, les deux pays se trouvent au cœur de la confrontation États-Unis-Chine. La réforme légale du Venezuela est, en substance, une manœuvre de survie sur cet échiquier mondial : assurer ses propres liquidités pour atténuer la pression américaine, même si cette stratégie renforce inéluctablement la tension de Washington à leur égard.

 

Une histoire vieille de plus d'un siècle

La réforme partielle de la Loi sur les hydrocarbures est bien plus qu'un ajustement technique : c'est un acte de survie à la veille d'un affrontement mondial majeur. Le Venezuela sacrifie une partie de ses revenus et de son contrôle opérationnel (ce qu'il faisait déjà via les CPP de la Loi antiblocage) pour tenter de se réinsérer dans le marché occidental et contourner le blocus.

 

En définitive, dans la guerre pour l'hégémonie mondiale menée par Washington — qui voit en Pékin son principal rival —, le pétrole vénézuélien et iranien représente le trophée stratégique ultime. Le Venezuela, avec ses cent ans d'histoire pétrolière, reste l'un des champs de bataille de cette lutte planétaire.

 

Traduction Bernard Tornare

Source en anglais

Venezuela et Iran : le pétrole et la survie

Carmen Navas Reyes est une politologue vénézuélienne titulaire d'une maîtrise en écologie du développement humain (UNESR). Elle prépare actuellement un doctorat en études américaines au Centre d'études latino-américaines de la Fondation Rómulo Gallegos (CELARG) au Venezuela. Elle est membre du Conseil consultatif international de l'Institut tricontinental de recherches sociales.

Traduction réalisée pour diffusion et compréhension du texte original. Les propos et positions exprimés sont ceux de l’auteur initial.

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